Un homme veut vendre, un autre veut acheter, mais jamais à la même heure. Il faut donc quelqu'un qui se tienne entre les deux et qui attende. Voilà son métier tout entier.
Il n'engage que son propre bien. S'il gagne, il ne doit rien à personne ; s'il perd, personne ne le pleure. Considère combien d'hommes peuvent en dire autant.
À celui qui est pressé il donne l'immédiat, et garde pour lui l'intervalle, c'est-à-dire l'incertain. Ce n'est pas une marchandise qu'il vend, c'est du temps.
De ces rencontres naît le prix. Le prix n'est pas dans la nature des choses comme le poids d'une pierre : c'est une opinion d'homme, mais une opinion qu'il a payée. Les autres ne coûtent rien et ne valent rien.
Le laboureur redoute l'automne, l'armateur redoute la mer. Quelqu'un doit se tenir en face de leur crainte et la prendre sur soi. Il est alors utile sans que nul l'en remercie, ce qui est la seule utilité honorable.
Souviens-toi pour finir que le prix ne dépend pas de toi, et que ton jugement en dépend. Ne tire pas vanité d'avoir eu raison : le marché n'a pas voulu t'honorer, il a suivi sa route, et tu te trouvais du bon côté. Demain il passera ailleurs.
