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Histoire de Deutsche Telekom : de l’administration des postes au géant américain du mobile

Histoire de Deutsche Telekom

Deutsche Telekom est le premier opérateur de télécommunications d’Allemagne, présent dans une dizaine de pays européens et, surtout, actionnaire de contrôle de T-Mobile US, qui fait aujourd’hui les deux tiers de son chiffre d’affaires. Son histoire est celle d’une administration devenue société cotée, d’une action vendue comme placement de père de famille qui a ruiné une partie de ses acheteurs, et d’un pari américain longtemps moqué qui a fini par sauver le groupe.

Deutsche Telekom en bref

  • Fondation : 1er janvier 1990, sous le nom de Deutsche Bundespost Telekom, issue de la division des télécommunications de la poste fédérale ; société anonyme Deutsche Telekom AG depuis le 1er janvier 1995.
  • Siège : Bonn.
  • Dirigeants : Timotheus Höttges, président du directoire depuis le 1er janvier 2014 ; Frank Appel, ancien patron de Deutsche Post DHL, président du conseil de surveillance depuis avril 2022.
  • Activités : téléphonie fixe et mobile, accès à Internet et télévision ; services informatiques aux entreprises avec T-Systems.
  • Principales filiales : T-Mobile US, Telekom Deutschland, Magenta Telekom (Autriche), T-Mobile Polska, Magyar Telekom (Hongrie), Hrvatski Telekom (Croatie), OTE et Cosmote (Grèce), T-Systems.
  • Effectifs : environ 198 000 salariés en équivalent temps plein fin 2025.
  • Cotation : Bourse de Francfort depuis 1996, membre du DAX ; l’État fédéral détient directement et par la banque publique KfW environ 28 % du capital.
  • Chiffre d’affaires 2025 : 119,1 milliards d’euros.

Quelle est l’histoire de Deutsche Telekom ?

1877-1989 : le téléphone, affaire de la poste

En Allemagne, le téléphone est né dans l’administration. Heinrich von Stephan, maître général des postes depuis le 1er janvier 1876, qui vient de réunir sous son autorité la poste et le télégraphe, fait essayer à Berlin le 26 octobre 1877 les premiers appareils, entre l’hôtel des postes et l’office central du télégraphe. La date passe pour l’acte de naissance de la téléphonie allemande. Pendant plus d’un siècle, le téléphone sera un service public, géré par la Reichspost puis, à partir de 1950, par la Deutsche Bundespost, administration fédérale sans personnalité juridique propre. Celle-ci détient le monopole des télécommunications et compte, au milieu des années 1980, plus d’un demi-million d’agents, ce qui en fait l’un des tout premiers employeurs du pays.

À la fin des années 1980, l’évolution économique et technique pousse à séparer les métiers. La première réforme postale, votée en 1989, découpe la Bundespost en trois entreprises publiques : la poste, la banque postale et les télécommunications. La Deutsche Bundespost Telekom commence son activité le 1er janvier 1990, sous la présidence de Helmut Ricke.

1990-1995 : réunification et privatisation

L’entreprise naît au moment de la réunification. Elle reprend le réseau de l’Allemagne de l’Est, que le traité d’unification intègre aux services de la Bundespost, et le modernise : en décembre 1997, selon le groupe, tous les centraux téléphoniques locaux du pays sont numériques. En 1992 s’ouvre la concurrence dans le mobile : le réseau D1 de la Telekom affronte celui de Mannesmann, devenu plus tard Vodafone.

La seconde réforme postale transforme l’établissement public en société anonyme au 1er janvier 1995. Helmut Ricke a démissionné à la surprise générale en décembre 1994 ; après un intérim de Wilhelm Pällmann, Ron Sommer prend la présidence du directoire le 16 mai 1995. Le grand « T » devient le logo du groupe. En juin 1995, Deutsche Telekom scelle une alliance mondiale avec France Télécom et l’américain Sprint, dont les deux européens prennent une participation commune : leur filiale Global One démarre en janvier 1996. Le 1er janvier 1998, le monopole du téléphone fixe prend fin.

1996-2002 : la « Volksaktie » et la bulle

En novembre 1996, Deutsche Telekom entre en Bourse à Francfort, New York et Tokyo. L’État en fait une affaire nationale : une campagne de publicité sans précédent, portée par l’acteur Manfred Krug, doit convertir les Allemands à l’actionnariat. 690 millions d’actions sont placées à 28,50 deutschemarks, soit 14,57 euros, un peu moins pour les particuliers, avec des actions gratuites pour ceux qui les garderont jusqu’en 1999. On parle de « Volksaktie », l’action du peuple. Deux autres placements suivent : en juin 1999, une augmentation de capital à 39,50 euros, qui rapporte 11 milliards d’euros ; en juin 2000, la vente de 200 millions d’actions de l’État à 66,50 euros, 63,50 euros pour les particuliers. Le 6 mars 2000, l’action atteint son plus haut historique, 103,50 euros. Le 17 avril 2000, la filiale Internet T-Online entre à son tour en Bourse, avec une demande vingt fois supérieure à l’offre.

Ron Sommer achète à tour de bras. En 1999, il tente de fusionner avec Telecom Italia ; le projet échoue. Il rachète au Royaume-Uni l’opérateur mobile One 2 One pour 8,4 milliards de livres, dette comprise, prend le contrôle de max.mobil en Autriche et de Matáv en Hongrie, et paie en août 2000 près de 8,5 milliards d’euros (16,7 milliards de deutschemarks) de licences de téléphonie mobile de troisième génération en Allemagne. Le 24 juillet 2000, surtout, il annonce le rachat de l’opérateur mobile américain VoiceStream, bouclé fin mai 2001 pour environ 40 milliards d’euros. La bulle a éclaté entre-temps. L’action s’effondre, et de nombreux petits porteurs portent plainte, notamment après une dépréciation de 2,2 milliards d’euros du patrimoine immobilier dans les comptes de 2000. En juillet 2002, Ron Sommer quitte la présidence. Helmut Sihler, ancien patron de Henkel et président du conseil de surveillance de 1996 à 2000, assure l’intérim.

2002-2013 : désendettement, affaires et Amérique

Kai-Uwe Ricke, qui dirigeait le mobile, prend la tête du groupe le 15 novembre 2002 avec une mission : vendre et rembourser. Un programme lancé en 2002 vise 6 milliards d’euros de cessions et 6 milliards de cash-flow consacrés à la dette ; le câble est cédé, T-Online réintégré en 2006, et 32 000 suppressions d’emplois sont annoncées en Allemagne pour 2006-2008. René Obermann lui succède le 13 novembre 2006. Il crée des filiales de services pour les techniciens et les centres d’appels, ce qui déclenche en 2007 une grève, close le 20 juin par un accord prévoyant une baisse de salaire de 6 %. En mai 2008, le groupe porte plainte lui-même : en 2005 et 2006, son service de sécurité a exploité les relevés d’appels de membres du conseil de surveillance, de syndicalistes et de journalistes pour trouver l’origine de fuites dans la presse. La même année, Deutsche Telekom prend 25 % plus une voix du grec OTE.

Aux États-Unis, VoiceStream est devenu T-Mobile USA en 2002. En 2011, Deutsche Telekom accepte de le vendre à AT&T pour 39 milliards de dollars ; les autorités américaines bloquent l’opération en décembre. Le groupe touche une indemnité de rupture de 3 milliards de dollars et des fréquences, et doit se résoudre à garder sa filiale. Elle fusionne avec MetroPCS le 1er mai 2013 et entre au Nasdaq. Le 26 mars 2013, son patron, John Legere, lance la stratégie « Un-carrier », qui prend le contre-pied des usages du marché avec des forfaits simples. Elle va faire de la filiale une machine à gagner des clients.

Depuis 2014 : Höttges et le choix américain

Timotheus Höttges, directeur financier depuis 2009, devient président du directoire le 1er janvier 2014. Il vend ce qui n’est pas stratégique en Europe : la coentreprise britannique EE, formée en 2010 avec France Télécom, est cédée à BT en janvier 2016 contre environ 12 % du capital de l’opérateur britannique ; T-Mobile Pays-Bas est vendu pour 5,1 milliards d’euros, par un accord de septembre 2021 ; 51 % des pylônes allemands et autrichiens partent en 2023 à Digital Bridge et Brookfield, sur la base d’une valeur de 17,5 milliards d’euros. Une partie du produit sert à monter dans T-Mobile US. Celle-ci a absorbé Sprint le 1er avril 2020, pour atteindre 140 millions de clients. Un accord avec SoftBank, en septembre 2021, permet à Deutsche Telekom de reprendre progressivement des actions ; le 5 avril 2023, il franchit 50 % du capital. En Allemagne, le groupe investit dans la fibre et la 5G, et ouvre en février 2026 à Munich, avec Nvidia, un centre de calcul pour l’intelligence artificielle industrielle.

Que fait Deutsche Telekom aujourd’hui ?

En 2025, Deutsche Telekom a réalisé un chiffre d’affaires de 119,1 milliards d’euros, réparti entre quatre grands segments (parts calculées avant éliminations internes) :

  • États-Unis (65,6 % du chiffre d’affaires) : T-Mobile US.
  • Allemagne (environ 21,5 %) : réseau fixe, fibre, mobile et télévision sous la marque Telekom, avec la marque à bas prix congstar.
  • Europe (environ 10,6 %) : filiales en Autriche, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Grèce et dans les Balkans.
  • Systems Solutions (environ 3,4 %) : T-Systems, services informatiques, cloud et sécurité pour les entreprises et les administrations.

Le groupe comptait fin 2025 273,2 millions de clients mobiles, 24,8 millions de lignes fixes et 22,5 millions de clients haut débit. 78 % de son chiffre d’affaires est réalisé hors d’Allemagne.

Qui a dirigé Deutsche Telekom ?

  • Helmut Ricke (1990-1994) : premier président du directoire de la Deutsche Bundespost Telekom.
  • Wilhelm Pällmann (1995) : président par intérim.
  • Ron Sommer (1995-2002) : privatisation, introduction en Bourse, rachat de VoiceStream.
  • Helmut Sihler (2002) : président par intérim.
  • Kai-Uwe Ricke (2002-2006) : désendettement.
  • René Obermann (2006-2013) : réorganisation en Allemagne, échec de la vente à AT&T.
  • Timotheus Höttges (depuis 2014) : président du directoire.
  • Frank Appel (depuis 2022) : président du conseil de surveillance.

Quel est le parcours de Deutsche Telekom en Bourse ?

L’action, introduite en novembre 1996 à 14,57 euros, fait partie du DAX. Elle a connu un aller-retour qui a marqué toute une génération d’épargnants allemands : 103,50 euros le 6 mars 2000, puis moins de 8 euros en 2012, à peu près la moitié de son prix d’introduction. Le cours n’est jamais revenu aux 66,50 euros payés par les acheteurs de 2000. Le redressement est venu d’Amérique : c’est désormais T-Mobile US, cotée au Nasdaq, qui fait l’essentiel des résultats. L’État reste le premier actionnaire, avec 28,3 % des droits de vote fin 2025, directement et par la KfW.

Quels sont les chiffres clés de Deutsche Telekom depuis 2021 ?

Exercice Chiffre d’affaires Excédent brut d’exploitation ajusté (après loyers) Résultat net part du groupe
2021 107,8 37,3 4,2
2022 114,4 40,2 8,0
2023 112,0 40,5 17,8
2024 115,8 43,0 11,2
2025 119,1 44,2 9,6

En milliards d’euros, comptes publiés par Deutsche Telekom (rapport annuel 2025). Le résultat net de 2023 comprend des éléments exceptionnels, dont la cession des pylônes ; hors de ces éléments, il était de 7,9 milliards d’euros.

Questions fréquentes sur Deutsche Telekom

Qui possède Deutsche Telekom ?

Le capital est majoritairement dans le public. L’État fédéral allemand reste le premier actionnaire, avec un peu plus de 28 % des droits de vote, détenus directement et par la banque publique KfW.

Deutsche Telekom possède-t-il T-Mobile ?

Oui. T-Mobile US, issu du rachat de VoiceStream en 2001, est contrôlé par Deutsche Telekom, qui en détient la majorité des droits de vote. Elle représente près des deux tiers du chiffre d’affaires du groupe.

Qui dirige Deutsche Telekom ?

Timotheus Höttges préside le directoire depuis le 1er janvier 2014, après avoir été directeur financier. Frank Appel préside le conseil de surveillance.

Pourquoi l’action Telekom a-t-elle déçu tant d’Allemands ?

Parce qu’elle a été vendue comme un placement populaire au plus fort de la bulle : les particuliers qui ont acheté en 2000 à 63,50 euros ont vu le cours tomber sous les 8 euros en 2012. Ceux de 1996, en revanche, s’en sont mieux tirés.

Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Deutsche Telekom.

Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.

Sources

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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