Histoire de Nestlé : de la farine lactée de Vevey à l’empire du café et des croquettes
Henri Nestlé, la farine lactée, Nescafé, Nespresso, Purina, le boycott du lait infantile, les patrons : toute l’histoire de Nestlé depuis 1866.

Nestlé est le premier groupe alimentaire du monde par le chiffre d’affaires : un groupe suisse qui vend du café, des aliments pour chiens et chats, de la nutrition infantile et du chocolat dans 185 pays. Son histoire commence par deux rivaux installés en Suisse la même année ou presque, deux Américains et un pharmacien de Francfort, et se poursuit par cent soixante ans de rachats, sous des patrons qui restent longtemps, sauf depuis peu.
Nestlé en bref
- Fondation : 1866, à Cham, par les frères américains Charles et George Page (Anglo-Swiss Condensed Milk Company) ; 1867, à Vevey, par Henri Nestlé ; fusion des deux en 1905.
- Siège : Vevey (canton de Vaud, Suisse).
- Dirigeants : Philipp Navratil, directeur général depuis le 1er septembre 2025 ; Pablo Isla, président du conseil d’administration depuis le 1er octobre 2025.
- Activités : boissons (café en tête), aliments pour animaux, nutrition et sciences de la santé, plats préparés et produits culinaires, produits laitiers, confiserie, eaux.
- Marques principales : Nescafé, Nespresso, Purina, Felix, Maggi, KitKat, Nido, Nesquik, Perrier.
- Effectifs : environ 271 000 salariés fin 2025, 335 usines.
- Cotation : SIX Swiss Exchange, à Zurich, membre du SMI, le principal indice suisse.
- Chiffre d’affaires 2025 : 89,5 milliards de francs suisses.
Histoire de Nestlé
1866-1905 : deux rivaux au bord des lacs suisses
En 1866, deux frères américains, Charles Page, consul des États-Unis en Suisse, et George Page, fondent à Cham l’Anglo-Swiss Condensed Milk Company, première fabrique européenne de lait condensé. C’est cette date que Nestlé retient comme sa naissance : le groupe a fêté ses 150 ans en 2016, à l’anniversaire de son ancien concurrent.
L’autre fondateur s’appelle Heinrich Nestle. Né à Francfort en 1814, fils d’un vitrier, apprenti pharmacien, il passe en Suisse romande dans les années 1830, puis s’installe à Vevey, où il devient Henri Nestlé. En 1867, il met au point une farine lactée, mélange de lait, de sucre et de farine de blé, pour les nourrissons que leur mère ne peut allaiter. Pour marque, il prend les armes de sa famille, un oiseau sur un nid : en dialecte souabe, « Nestle » désigne un petit nid. Dès 1868, il y ajoute des oisillons.
En 1875, Henri Nestlé vend son affaire, son nom compris, à trois hommes d’affaires de la région, dont Jules Monnerat, syndic de Vevey, pour un million de francs. Il meurt en 1890 à Glion, quinze ans après avoir cédé jusqu’à son nom.
En 1878, la rivalité tourne à la guerre de tranchées : chacun se met à fabriquer le produit de l’autre. Après la vente des usines américaines de l’Anglo-Swiss, en 1902, la fusion devient possible. En 1905 naît la Nestlé and Anglo-Swiss Condensed Milk Company, avec plus de vingt usines.
1905-1947 : guerres, crise et café soluble
La Première Guerre mondiale est une aubaine : les armées achètent du lait en boîte, et le groupe compte une quarantaine d’usines en 1918. La paix est plus rude. En 1921, Nestlé enregistre la seule perte de son histoire, de l’ordre de 100 millions de francs, et appelle un banquier, Louis Dapples, qui centralise l’administration et divise les dettes bancaires par plus de cinq en deux ans. En 1929, le groupe absorbe Peter, Cailler, Kohler, premier chocolatier suisse.
En 1938 naît le produit qui va changer la nature du groupe. Le Brésil, qui croule sous les excédents de café, a demandé à Nestlé de trouver un débouché à ses grains ; Max Morgenthaler, chercheur du groupe, met au point un café soluble, le Nescafé. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie de la direction s’installe aux États-Unis, dont les soldats popularisent le Nescafé. Le chapitre a sa part d’ombre : en 2000, Nestlé verse 25 millions de francs au règlement conclu entre les banques suisses et les organisations juives, en reconnaissant que des sociétés de son groupe avaient employé des travailleurs forcés, mais en précisant ne les avoir acquises qu’après la guerre. En 1947, la fusion avec Alimentana, maison mère de Maggi, donne naissance à Nestlé Alimentana.
1947-1981 : la diversification et le procès du lait infantile
Suivent les rachats : Crosse & Blackwell, Findus, Chambourcy, Libby, Stouffer. En 1974, Liliane Bettencourt, qui redoute alors, selon la plupart des récits, une nationalisation par la gauche française, fait entrer Nestlé au capital de L’Oréal ; il en détenait encore 20,2 % fin 2025. En 1977, le groupe, rebaptisé Nestlé S.A., achète le laboratoire américain d’ophtalmologie Alcon pour 280 millions de dollars ; il en retirera environ 41 milliards de dollars en le revendant par étapes, jusqu’en 2010.
La même décennie ouvre la grande controverse de son histoire. En 1974, l’association britannique War on Want accuse les fabricants de lait infantile de détourner les mères pauvres de l’allaitement ; un groupe militant de Berne traduit sa brochure sous le titre « Nestlé tötet Babys » (« Nestlé tue les bébés »). Nestlé porte plainte. En 1976, les treize prévenus sont condamnés à 300 francs d’amende chacun : Nestlé gagne le procès et perd la bataille de l’opinion. En 1977, un boycott part de Minneapolis. Il est suspendu en 1984, quand Nestlé s’engage à appliquer le code de l’Organisation mondiale de la santé de 1981 sur les substituts du lait maternel, puis relancé en 1989.
1981-1997 : Helmut Maucher et les grandes acquisitions
Helmut Maucher, un Allemand de la maison, prend la direction en 1981. Il apaise le conflit du lait infantile, puis achète en grand. En 1985, Carnation, pour 3 milliards de dollars, apporte Coffee-Mate et les croquettes Friskies : Nestlé entre dans l’alimentation animale. En 1988, il enlève le britannique Rowntree (KitKat, After Eight, Smarties) au nez de Jacobs Suchard, pour 2,55 milliards de livres, et s’offre Buitoni-Perugina. En 1992, après trois mois de bataille contre la famille Agnelli, il prend Perrier pour environ 2,7 milliards de dollars, et cède Volvic à BSN, futur Danone, pour obtenir la paix.
Entre-temps, en 1986, est lancé un système de café en capsules imaginé par un ingénieur maison, Eric Favre : Nespresso. Pensé d’abord pour les bureaux, il met des années à trouver les particuliers, puis George Clooney, à partir de 2006.
1997-2016 : Brabeck, Bulcke et la nutrition
L’Autrichien Peter Brabeck-Letmathe devient directeur général en 1997 avec un mot d’ordre, « nutrition, santé et bien-être ». Les achats continuent : Sanpellegrino en 1998, Ralston Purina en 2001 pour 10,3 milliards de dollars, qui fait de Nestlé le premier vendeur d’aliments pour animaux aux États-Unis, Gerber en 2007, la nutrition infantile de Pfizer en 2012 pour 11,9 milliards de dollars. En 2005, il cumule présidence et direction générale, malgré 36 % des voix en faveur de leur séparation.
Le Belge Paul Bulcke lui succède à la direction générale en avril 2008. En 2014, Nestlé revend 8 % du capital de L’Oréal à celui-ci, contre 3,4 milliards d’euros et sa moitié du laboratoire de dermatologie Galderma.
Depuis 2017 : l’ère des patrons pressés
En juin 2016, Nestlé fait une chose qu’il n’avait pas faite depuis 1922 : il choisit un directeur général venu de l’extérieur, l’Allemand Mark Schneider, patron du groupe de santé Fresenius, en fonction en janvier 2017. En juin 2017, le fonds activiste Third Point révèle une participation de 3,5 milliards de dollars ; Nestlé annonce aussitôt un rachat d’actions de 20 milliards de francs. Schneider vend la confiserie américaine à Ferrero pour 2,8 milliards de dollars et paie 7,15 milliards de dollars à Starbucks pour vendre son café en magasin.
Le 22 août 2024, Nestlé annonce son départ. Laurent Freixe, un Français entré dans le groupe près de quarante ans plus tôt, prend le poste le 1er septembre. Il le perd un an plus tard, jour pour jour : le conseil le congédie pour une relation amoureuse non déclarée avec une personne placée sous ses ordres directs. Philipp Navratil, patron de Nespresso, le remplace ; l’Espagnol Pablo Isla, ancien patron d’Inditex, succède à Paul Bulcke à la présidence un mois plus tard. La suite relève de l’analyse SWOT.
Ce que fait Nestlé aujourd’hui
En 2025, Nestlé a réalisé 89,5 milliards de francs suisses de chiffre d’affaires, répartis en sept catégories :
- Boissons en poudre et liquides (28,1 %) : Nescafé, Nespresso, Starbucks, Milo, Nesquik.
- Aliments pour animaux (20,6 %) : Purina Pro Plan, Purina ONE, Felix, Friskies.
- Nutrition et sciences de la santé (16,0 %) : NAN, Nido, Materna, Orgain.
- Plats préparés et produits culinaires (11,3 %) : Maggi, Stouffer’s, DiGiorno.
- Produits laitiers et glaces (10,8 %) : Coffee Mate, La Lechera.
- Confiserie (9,7 %) : KitKat, Toll House, Garoto.
- Eaux (3,5 %) : Perrier, S.Pellegrino, Acqua Panna, Vittel.
Les Amériques font 48 % des ventes, la zone Asie, Océanie et Afrique 27 %, l’Europe 25 %. Les États-Unis pèsent à eux seuls 28,6 milliards de francs, environ 32 % du total ; la Suisse, 1,0 milliard, soit à peine plus de 1 %.
Les dirigeants de Nestlé
- Henri Nestlé (1867-1875) : fondateur.
- Louis Dapples (1922-1937) : redresseur, puis président jusqu’à sa mort.
- Édouard Muller (1937-1948) : premier président de Nestlé Alimentana.
- Helmut Maucher (1981-2000) : directeur général de 1981 à 1997, président à partir de 1990.
- Rainer Gut (2000-2005) : président du conseil d’administration.
- Peter Brabeck-Letmathe (1997-2017) : directeur général de 1997 à 2008, président de 2005 à 2017.
- Paul Bulcke (2008-2025) : directeur général de 2008 à 2016, président de 2017 à septembre 2025.
- Mark Schneider (2017-2024) : directeur général.
- Laurent Freixe (2024-2025) : directeur général.
- Philipp Navratil (depuis 2025) : directeur général.
- Pablo Isla (depuis 2025) : président du conseil d’administration.
Nestlé en Bourse
Nestlé était encore cotée dans les années 1990 sur une dizaine de places, de Londres à Tokyo ; son action ne l’est plus que sur SIX Swiss Exchange, à Zurich (code NESN). Elle compte, avec Novartis et Roche, parmi les plus lourdes pondérations du SMI. Ses statuts plafonnent à 5 % du capital les droits de vote inscrits par un même actionnaire, ce qui la protège des offres hostiles qu’elle a elle-même pratiquées. L’action a été divisée par dix en 2008. Le titre gagne 2,7 % à l’annonce de l’arrivée de Mark Schneider, en juin 2016, et perd près de 4 % à celle de son départ, en août 2024.
Chiffres clés depuis 2021
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat opérationnel courant sous-jacent | Bénéfice net part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 87,09 | 15,12 | 16,91 |
| 2022 | 94,42 | 16,10 | 9,27 |
| 2023 | 93,00 | 16,05 | 11,21 |
| 2024 | 91,35 | 15,70 | 10,88 |
| 2025 | 89,49 | 14,39 | 9,03 |
En milliards de francs suisses, comptes publiés par Nestlé. Le bénéfice de 2021 est gonflé par la revente à L’Oréal de 22,26 millions de ses actions, pour 9,3 milliards de francs.
Questions fréquentes sur Nestlé
Qui a fondé Nestlé ?
Henri Nestlé, pharmacien né à Francfort et installé à Vevey, a lancé sa farine lactée en 1867. Le groupe date pourtant sa naissance de 1866, quand les frères Page ont fondé à Cham l’Anglo-Swiss Condensed Milk Company, avec laquelle Nestlé a fusionné en 1905.
D’où viennent le nom et le logo de Nestlé ?
Du nom de son fondateur, Heinrich Nestle, francisé en Henri Nestlé. En dialecte souabe, « Nestle » désigne un petit nid, d’où l’oiseau sur son nid, tiré des armes de sa famille, auquel Henri Nestlé ajoute des oisillons dès 1868.
Qui dirige Nestlé ?
Philipp Navratil est directeur général depuis le 1er septembre 2025, après le renvoi de Laurent Freixe. Pablo Isla, ancien patron d’Inditex, préside le conseil d’administration depuis le 1er octobre 2025.
Pourquoi Nestlé a-t-il été boycotté ?
Pour la promotion de son lait infantile dans les pays pauvres, accusée de détourner les mères de l’allaitement. Lancé aux États-Unis en 1977, le boycott a été suspendu en 1984, puis relancé en 1989.
Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Nestlé.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Nestlé, « Nestlé company history » (page d’histoire du groupe, consultée le 10 octobre 2026)
- Nestlé, « Logo evolution » (consultée le 10 octobre 2026)
- Nestlé, Annual Review 2025 (février 2026)
- Nestlé, rapport de gouvernement d’entreprise 2025 (février 2026)
- Nestlé, Annual Review 2024 (février 2025)
- Nestlé, Annual Review 2023 (février 2024)
- Nestlé, Annual Review 2022 (mars 2023)
- Nestlé, Annual Review 2021 (mars 2022)
- International Directory of Company Histories (Encyclopedia.com), « Nestlé S.A. » (consulté le 10 octobre 2026)
- SRF, « Nestlé und sein Milchpulver : eine Erfolgs- und Leidensgeschichte » (18 février 2016)
- Swissinfo, « Baby milk : Nestlé’s controversial bestseller » (11 mars 2016)
- Swissinfo, « Nestlé pays SFr25 million to join Holocaust settlement » (28 août 2000)
- Family Business Magazine, « Nestlé selling €6 billion stake in L’Oréal » (12 février 2014)
- Australian Food News, « Nestlé completes sale of Alcon to Novartis » (27 août 2010)
- UPI, « Nestle wins battle for Perrier » (24 mars 1992)
- Swissinfo, « Nestlé challenges world leader in pet food production » (16 janvier 2001)
- Swissinfo, « Brabeck handed double mandate at Nestlé » (14 avril 2005)
- Swissinfo, « Nestlé profit breaks SFr10 billion » (21 février 2008)
- Le News, « Nestlé shares jump on appointment of new outsider CEO » (29 juin 2016)
- Reuters (Business Standard), « Nestle plans $20.8 billion share buyback after Third Point pressure » (27 juin 2017)
- Australian Food News, « Nestle confirms sale of US confectionery business to Ferrero » (17 janvier 2018)
- Starbucks, communiqué sur l’alliance mondiale avec Nestlé, SEC, formulaire 8-K (6 mai 2018)
- La Libre Belgique, « Nestlé secoué par le changement surprise de son CEO » (23 août 2024)
- Just Food, « Nestlé dismisses CEO after undisclosed romantic relationship » (1er septembre 2025)
- Wikipédia, Henri Nestlé (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, Histoire de Nestlé (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, 1977 Nestlé boycott (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, Nespresso (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, Nestlé (consulté le 10 octobre 2026)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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