Histoire de Safran : du moteur rotatif des frères Seguin aux moteurs du 737 et de l’A320

Safran est un groupe français coté au CAC 40 qui fabrique des moteurs d’avions et d’hélicoptères, des équipements aéronautiques et de défense et des intérieurs de cabine. Le nom date de 2005, mais l’histoire remonte à 1905 : elle réunit deux lignées, un motoriste né avec l’aviation et nationalisé à la Libération, et une société d’électromécanique passée des caméras aux centrales de navigation, avec un détour par le téléphone portable.
Safran en bref
- Fondation : 1905, à Gennevilliers (Société des moteurs Gnome, des frères Seguin) ; le groupe Safran naît le 11 mai 2005 de la fusion de Snecma et de Sagem.
- Siège : Paris, boulevard du Général-Martial-Valin (15e arrondissement).
- Dirigeants : Olivier Andriès, directeur général depuis le 1er janvier 2021 ; Ross McInnes, président du conseil d’administration depuis 2015.
- Activités : propulsion aéronautique et spatiale, équipements aéronautiques et défense, intérieurs d’avions.
- Produits phares : moteurs CFM56 et LEAP (avec GE Aerospace), M88 du Rafale, moteurs d’hélicoptères, trains d’atterrissage, freins, sièges.
- Effectifs : 110 535 salariés fin 2025, dont environ la moitié en France.
- Cotation : Euronext Paris, membre du CAC 40 et de l’Euro Stoxx 50.
- Chiffre d’affaires 2025 : 31,3 milliards d’euros.
Quelle est l’histoire de Safran ?
1905-1945 : le moteur rotatif des frères Seguin
Louis et Laurent Seguin, petits-fils de l’ingénieur ferroviaire Marc Seguin et diplômés de l’École centrale, fondent en 1905 à Gennevilliers, près de Paris, la Société des moteurs Gnome. En 1907, ils mettent en chantier un moteur d’un genre nouveau, l’Omega : un moteur rotatif, dont les cylindres disposés en étoile tournent autour d’un vilebrequin fixe. Il faut inventer jusqu’à l’acier qui résiste à la force centrifuge.
En 1909, Henry Farman bat avec un Omega le record du monde de distance et de durée : quelque 180 kilomètres en un peu plus de trois heures. En 1910, Henri Fabre décolle de l’étang de Berre dans le premier hydravion de l’histoire, et Léon Morane dépasse les 100 km/h, tous deux avec un Gnome. En 1914, selon le groupe, la maison Seguin tient un tiers du marché mondial des moteurs d’avion.
En 1915, Gnome absorbe son principal concurrent, la Société des moteurs Le Rhône, née en 1912, et devient Gnome & Rhône. Sous l’Occupation, l’entreprise passe sous la coupe du motoriste allemand BMW et travaille pour l’occupant. À la Libération, le 29 mai 1945, Gnome & Rhône est nationalisée et devient la Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation, la Snecma.
1925-2005 : Sagem, de la caméra Pathé à la navigation inertielle
L’autre lignée naît vingt ans plus tard. Marcel Môme, né à Clermont-Ferrand en 1899, passé par l’École des arts et métiers de Cluny, fonde à Paris en 1925, avec quelques amis, la Société d’applications générales d’électricité et de mécanique, la Sagem. Avec sept salariés, elle fait de tout, des caméras Pathé-Baby à la réparation de wagons, puis se tourne vers la défense : compas pour la Marine nationale, postes de direction de tir, plates-formes de télémètres. Elle entre en Bourse en 1936 avec un millier de salariés.
Sous l’Occupation, la Sagem met au point le téléscripteur ; dans les années 1940, selon le groupe, elle acquiert une licence américaine de navigation inertielle, qui permet de connaître sa position sans repère extérieur. À la mort de Marcel Môme, en 1962, elle emploie 10 000 personnes et compte parmi les premiers mondiaux de la navigation inertielle et de l’imagerie infrarouge. Ses centrales équiperont Concorde. Au début des années 1990, elle se lance dans le téléphone portable : l’aventure fera connaître son nom du grand public, et lui coûtera cher.
1945-2004 : Snecma, de l’Atar au CFM56
La Snecma se relève grâce à une prise de guerre : une équipe d’ingénieurs allemands venus de BMW, dirigée par Hermann Oestrich, conçoit les réacteurs Atar, qui propulseront les Mystère et les Mirage de Dassault. En 1962, la Snecma s’associe au britannique Bristol pour développer l’Olympus 593, le moteur de Concorde, qui vole pour la première fois en mars 1969. En 1968, elle prend le contrôle d’Hispano-Suiza, qui apporte dans sa corbeille Bugatti et Messier, le fabricant de trains d’atterrissage ; tous au bord de la ruine.
Au début des années 1970 vient la décision qui fera sa fortune : construire un moteur civil avec l’américain General Electric. En 1972, Washington interdit l’exportation vers l’Europe du cœur du moteur ; il faut une rencontre entre Georges Pompidou et Richard Nixon, à Reykjavik en juin 1973, pour débloquer l’affaire. L’accord définitif est signé le 24 janvier 1974 ; CFM International, société commune à parts égales, naît en septembre. Mais le CFM56 ne trouve pas d’acheteur, et Paris menace de geler le programme faute de commande avant le printemps 1979. En mars 1979, United Airlines le choisit enfin pour remotoriser ses DC-8 ; le premier vol commercial a lieu en avril 1982, sur un DC-8 de Delta. Le CFM56 équipe ensuite le Boeing 737 et l’Airbus A320 ; le trente millième sort des chaînes en 2016.
Sur ordre de l’État, la Snecma prend le contrôle au milieu des années 1980 de la Société européenne de propulsion, qui fabrique les moteurs de la fusée Ariane ; elle marie en 1994 Messier-Bugatti au britannique Dowty, rachète en 2000 le groupe Labinal, spécialiste des câblages, et sa filiale Turbomeca, motoriste d’hélicoptères. Sa privatisation, préparée dès 2001, est reportée après les attentats du 11 septembre ; l’État met finalement en Bourse jusqu’à 35 % du capital le 18 juin 2004.
2005-2015 : Safran, une fusion dans la douleur
Le 29 octobre 2004, la Sagem lance une offre publique sur la Snecma ; en février 2005, elle détient 83,4 % du capital de la Snecma, et l’assemblée du 11 mai 2005 approuve la fusion. L’État, premier actionnaire, détient alors près de 36 % du nouveau groupe et les salariés 19,1 %, une proportion rare en France. Le nouveau nom, Safran, désigne en français une épice et la partie immergée du gouvernail.
Le mariage tourne à la guerre des chefs. Jean-Paul Béchat, ancien patron de la Snecma, préside le directoire, et Mario Colaiacovo, ancien patron de la Sagem, le conseil de surveillance. En décembre 2006, le groupe révèle dans sa branche défense et sécurité des « écritures comptables inexpliquées » qui pourraient peser 100 millions d’euros sur ses comptes, tandis que les téléphones portables perdent de l’argent. L’État siffle la fin de la partie : le même mois, l’ancien ministre Francis Mer est élu à la présidence du conseil de surveillance, qu’il prend en janvier 2007, et Jean-Paul Herteman remplace Jean-Paul Béchat en septembre 2007.
Les téléphones et autres activités de communication sont vendus à partir de 2008. La biométrie et les cartes à puce sont regroupées sous le nom de Morpho. Safran passe en 2011 à une organisation plus classique, avec un conseil d’administration, et Jean-Paul Herteman en devient le président-directeur général. Le 19 septembre 2011, l’action entre au CAC 40.
Depuis 2015 : le recentrage sur l’aéronautique
En 2015, les fonctions sont séparées : Ross McInnes prend la présidence et Philippe Petitcolin la direction générale. En 2016, toutes les filiales prennent le nom de Safran : la Snecma devient Safran Aircraft Engines, la Sagem Safran Electronics & Defense. La même année, Safran met ses lanceurs dans une société commune avec Airbus, aujourd’hui ArianeGroup, et décide de vendre Morpho au fonds Advent International, vente réalisée en 2017.
Vient ensuite le rachat le plus discuté de son histoire, celui de Zodiac Aerospace, fabricant de sièges et d’équipements de cabine, annoncé en janvier 2017. Zodiac multiplie alors les avertissements sur ses résultats, et le fonds activiste britannique TCI, actionnaire de Safran, combat l’opération. Safran tient bon mais baisse son prix : 25 euros par action en mai 2017, au lieu des 29,47 euros annoncés en janvier, avec un programme de rachat d’actions de 2,3 milliards d’euros pour calmer ses propres actionnaires. Il prend le contrôle de Zodiac en février 2018 ; les intérieurs d’avions restent depuis l’activité la moins rentable du groupe.
En 2020, la covid-19 cloue les avions au sol et frappe là où Safran gagne le plus : l’entretien des moteurs en service. Olivier Andriès succède à Philippe Petitcolin le 1er janvier 2021, en pleine crise. La reprise est rapide : porté par les livraisons du LEAP, successeur du CFM56, le chiffre d’affaires fait plus que doubler entre 2021 et 2025. Le groupe finalise en juillet 2025 le rachat des activités de commandes de vol et d’actionnement de l’américain Collins Aerospace ; son partenariat avec GE Aerospace court désormais jusqu’en 2050.
Que fait Safran aujourd’hui ?
En 2025, Safran a réalisé 31,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, réparti en trois métiers :
- Propulsion (15,7 milliards d’euros) : moteurs d’avions civils et militaires (CFM56, LEAP, M88), moteurs d’hélicoptères, et leur entretien.
- Équipements aéronautiques, défense et aérosystèmes (12,3 milliards d’euros) : trains d’atterrissage, freins, nacelles, systèmes électriques, commandes de vol, navigation, optronique.
- Intérieurs d’avions (3,3 milliards d’euros) : sièges et équipements de cabine, hérités pour l’essentiel de Zodiac.
Les activités militaires représentent environ 18 % du chiffre d’affaires. Seuls deux pays pèsent plus de 10 % des ventes, la France et les États-Unis (22 %). Les salariés, eux, sont d’abord européens : 62 % travaillent en Europe, dont 51 % en France, 25 % sur le continent américain, 7 % en Afrique et au Moyen-Orient et 6 % en Asie-Océanie.
Qui sont les dirigeants de Safran ?
- Louis et Laurent Seguin (1905) : fondateurs de Gnome.
- Marcel Môme (1925-1962) : fondateur de la Sagem, mort en 1962.
- Jean-Paul Béchat (1996-2007) : patron de la Snecma, puis président du directoire de Safran.
- Mario Colaiacovo (2005-2007) : venu de la Sagem, président du conseil de surveillance.
- Francis Mer (2007-2011) : président du conseil de surveillance.
- Jean-Paul Herteman (2007-2015) : président du directoire, puis président-directeur général à partir de 2011.
- Philippe Petitcolin (2015-2020) : directeur général.
- Ross McInnes (depuis 2015) : président du conseil d’administration.
- Olivier Andriès (depuis 2021) : directeur général.
Quel est le parcours de Safran en Bourse ?
L’action Safran (code SAF) est l’héritière de celle de la Sagem, cotée depuis 1936, qui a absorbé la Snecma, introduite en Bourse en juin 2004. Cotée sur Euronext Paris, elle appartient au CAC 40 depuis le 19 septembre 2011 et à l’Euro Stoxx 50 depuis le 21 septembre 2015. L’État n’en détient plus que 11,7 % fin 2025, contre près de 36 % à la naissance du groupe, et les salariés 5,6 %. Selon le groupe lui-même, le titre a gagné 1 870 % entre le 11 mai 2005 et mars 2026, contre 92 % pour l’Euro Stoxx 50.
Quels sont les chiffres clés de Safran depuis 2021 ?
| Exercice | Chiffre d’affaires ajusté | Résultat opérationnel courant ajusté | Résultat net ajusté part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 15,26 | 1,81 | 0,76 |
| 2022 | 19,04 | 2,41 | 1,18 |
| 2023 | 23,20 | 3,17 | 2,03 |
| 2024 | 27,32 | 4,12 | 3,07 |
| 2025 | 31,33 | 5,20 | 3,17 |
En milliards d’euros, comptes ajustés publiés par Safran (2024 tel que présenté en 2025). Les comptes consolidés intègrent la valeur des couvertures de change : le résultat net est passé de -0,67 milliard d’euros en 2024 à 7,18 milliards en 2025.
Questions fréquentes sur Safran
Qui a fondé Safran ?
Safran est né en 2005 de la fusion de la Snecma et de la Sagem. Ses plus lointaines origines sont la Société des moteurs Gnome, fondée en 1905 par Louis et Laurent Seguin, et la Sagem, fondée en 1925 par Marcel Môme.
D’où vient le nom Safran ?
Choisi en 2005 pour le groupe issu de la fusion, le nom désigne une épice et la partie immergée du gouvernail d’un bateau.
Qui dirige Safran ?
Olivier Andriès est directeur général depuis le 1er janvier 2021. Ross McInnes préside le conseil d’administration depuis 2015.
L’État est-il actionnaire de Safran ?
Oui : 11,7 % du capital et 18,4 % des droits de vote fin 2025, contre près de 36 % du capital à la création du groupe.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Safran, « Les frères Seguin et l’aventure industrielle du moteur Omega : aux origines de Safran » (12 octobre 2017)
- Safran, « Marcel Môme, le fondateur de Sagem » (10 janvier 2018)
- Safran, « L’histoire de Safran Electronics & Defense » (19 décembre 2023)
- Safran, « L’épopée Safran Aircraft Engines de 1945 à 2005 » (19 mars 2024)
- Euronext, fiche d’introduction en Bourse de Snecma (juin 2004)
- Safran, « Assemblée générale des actionnaires 2011 : le Conseil d’administration nomme Jean-Paul Herteman Président-directeur général » (21 avril 2011)
- Safran et Zodiac Aerospace, « Safran et Zodiac Aerospace annoncent les nouveaux termes de leur projet » (24 mai 2017)
- Reuters (BFM Bourse), « Safran simplifie son offre sur Zodiac et l’abaisse à 25 euros par action » (24 mai 2017)
- Reuters (BFM Bourse), « Safran en passe de réussir son offre de rachat de Zodiac » (5 février 2018)
- Le Figaro, « Olivier Andriès prend les commandes de Safran » (3 janvier 2021)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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