Théodora : biographie, pouvoir et légende de l’impératrice byzantine
Théodora, actrice devenue impératrice byzantine aux côtés de Justinien, pesa sur la politique religieuse et le choix des ministres de 527 à 548, avant que Procope n’en fasse une héroïne et un monstre.

Qui était Théodora ?
Théodora (vers 497-548) est une impératrice byzantine, épouse de l’empereur Justinien, qui passa de la scène de l’hippodrome de Constantinople au trône et exerça une influence politique réelle de 527 à sa mort en 548. Fille d’un dresseur d’ours, actrice dans sa jeunesse, elle devint augusta, protectrice des chrétiens dissidents d’Orient et arbitre de la carrière des ministres.
Presque tout ce que l’on croit savoir d’elle vient d’un seul homme, l’historien Procope de Césarée, qui l’a montrée héroïque dans un livre et monstrueuse dans un autre. Écrire sa vie, c’est d’abord trier entre deux portraits d’un même auteur.
Théodora en résumé
Née dans le monde des spectacles, Théodora rencontre Justinien vers 522, l’épouse vers 525 et devient impératrice en 527. Elle se rend célèbre en janvier 532, lorsqu’elle s’oppose à la fuite de l’empereur pendant la sédition Nika. Elle soutient les adversaires du concile de Chalcédoine, fait tomber le ministre Jean de Cappadoce en 541 et meurt de maladie le 28 juin 548.
- Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
- Naissance : vers 497 (l’année est approximative), sans doute à Constantinople ; d’autres traditions la font naître en Syrie ou à Chypre
- Mort : 28 juin 548, à Constantinople
- Pays : Empire romain d’Orient (Empire byzantin)
- Fonctions : épouse de Justinien vers 525, augusta et impératrice d’avril 527 à 548
- Œuvre principale : l’influence sur la politique religieuse et les lois protégeant les femmes, la fondation du couvent de la Métanoia
- À retenir : Justinien la nomme dans une de ses lois comme associée à ses délibérations, ce qui dit assez sa place
La vie de Théodora : de la piste de l’hippodrome à la pourpre
Théodora naît vers 497 dans le petit peuple des spectacles. Son père, Acace, est gardien des ours de la faction des Verts, l’une des deux grandes associations qui organisent les courses et les jeux de l’hippodrome de Constantinople. Il meurt quand elle est enfant. Procope raconte que sa mère, remariée, vint avec ses trois petites filles supplier les Verts de garder l’emploi à la famille, et que ceux-ci refusèrent, tandis que les Bleus, la faction rivale, l’accordèrent. L’anecdote, si elle est vraie, explique une fidélité aux Bleus qui ne se démentira pas.
Comme sa sœur aînée Comito, Théodora monte sur scène. Les actrices du mime, genre populaire fait de farces et de numéros, étaient légalement infâmes et réputées vendre leurs charmes. Jeune femme, elle suit en Libye un fonctionnaire nommé Hécébolos, gouverneur de la Pentapole, qui l’abandonne. Le retour passe par Alexandrie et Antioche, et c’est sans doute en Égypte qu’elle se lie au clergé hostile au concile de Chalcédoine, ces chrétiens qui reconnaissent au Christ une seule nature unissant le divin et l’humain et que leurs adversaires appellent monophysites.
Revenue à Constantinople, elle rencontre vers 522 Justinien, neveu et héritier de l’empereur Justin. L’impératrice Euphémie s’oppose au mariage ; elle meurt vers 524. Une loi de Justin autorise alors les actrices repenties à épouser des hommes de haut rang, et le mariage est célébré vers 525. En avril 527, Justinien devient coempereur et Théodora est couronnée augusta à ses côtés.
En janvier 532, l’émeute Nika assiège le palais. Le récit en est fait dans la fiche de Justinien. Le rôle de Théodora tient en une scène : au conseil où l’on discute de fuir par la mer, elle prend la parole pour refuser, et l’empereur reste. Le discours que Procope lui prête est examiné plus bas.
Les années suivantes sont celles de son influence la plus visible. Elle héberge dans le palais d’Hormisdas des centaines de moines anti-chalcédoniens chassés de leurs monastères. Elle soutient l’élection d’Anthime au patriarcat de Constantinople en 535, puis, après sa déposition, le cache dans ses appartements pendant douze ans. En Italie, elle appuie la promotion du pape Vigile, qu’elle croit acquis à sa cause et qui la décevra. En 541, alliée à Antonine, épouse du général Bélisaire, elle tend un piège au préfet du prétoire Jean de Cappadoce, qui tombe et finit ordonné prêtre de force, en exil.
Elle meurt le 28 juin 548, d’un cancer selon le chroniqueur Victor de Tunnuna, et est inhumée dans l’église des Saints-Apôtres. Justinien lui survit dix-sept ans et ne se remarie pas. Elle n’avait pas eu d’enfant avec lui.
Qu’a accompli Théodora, et que reste-t-il de son œuvre ?
Son influence sur la politique religieuse est documentée par les historiens de l’Église d’Orient, Jean d’Éphèse au premier rang. Pendant que Justinien cherche à réconcilier les Églises, Théodora protège la dissidence et lui permet de survivre. Vers 542, elle soutient l’ordination d’évêques qui organiseront une hiérarchie parallèle, d’où sortira l’Église syriaque orthodoxe. Jean d’Éphèse raconte aussi qu’elle fit devancer en Nubie la mission chalcédonienne de son mari par la sienne, en donnant des ordres pour que celle de l’empereur soit retardée en route. Le Nil a donc vu une course entre missionnaires d’un même couple.
Sa marque sur la législation est plus discutée, mais réelle. Les lois de la période renforcent les droits des femmes sur leur dot, durcissent la répression du proxénétisme en 535 et facilitent l’abandon de la scène par les actrices. Procope lui-même rapporte qu’elle fit transformer un ancien palais du Bosphore en couvent, la Métanoia, c’est-à-dire le « Repentir », pour y accueillir des prostituées. Dans une novelle de 535, Justinien déclare avoir associé à ses délibérations sa « très pieuse » épouse, formule qui dit beaucoup de sa place.
Ce qui reste, enfin, est une image : la mosaïque de l’église Saint-Vital de Ravenne, achevée vers 547, où elle offre un calice, entourée de ses dames et de ses eunuques, face au panneau de Justinien. C’est le portrait d’impératrice le plus célèbre de l’Antiquité tardive, et le seul portrait contemporain qu’on lui attribue avec certitude.
Comment Théodora a-t-elle financé son pouvoir ?
Une impératrice byzantine n’avait ni impôt ni armée. Son pouvoir passait par trois canaux : la faveur de l’empereur, sa propre maison et la distribution des charges. Théodora a tenu les trois.
Sa maison d’abord. Comme les augustae avant elle, elle dispose d’une domesticité nombreuse, de domaines et de revenus propres, gérés par ses intendants, qui financent ses fondations pieuses, ses aumônes et sa clientèle. Procope l’accuse de séjourner des mois avec toute sa suite dans un palais d’été au bord du Bosphore, au grand dam des fonctionnaires obligés de la suivre, et d’avoir accumulé une fortune personnelle. Les historiens retiennent surtout qu’elle avait les moyens d’héberger des centaines de moines et d’entretenir un patriarche clandestin pendant douze ans, ce qui suppose une trésorerie indépendante.
La distribution des postes ensuite. Les ministres des Finances de Justinien, les préfets du prétoire, étaient les hommes les plus puissants de l’Empire après lui. Jean de Cappadoce, qui finança les guerres par une collecte impitoyable, était l’ennemi déclaré de Théodora ; elle obtint sa chute en 541. L’un de ses successeurs, Pierre Barsymès, organisateur du monopole de la soie, était selon Procope son protégé, et elle le soutint contre les critiques. Influencer qui tenait les caisses était une manière de tenir les caisses.
La faveur enfin, qui se monnayait. Procope affirme qu’on ne pouvait obtenir une charge ou gagner un procès sans passer par elle, et que les dons à l’impératrice précédaient les décisions. L’accusation est celle d’un pamphlet et ne se vérifie pas dans le détail. Mais l’existence d’une économie de la faveur à la cour byzantine, où l’accès à l’empereur s’achetait en cadeaux et en patronages, n’est contestée par personne.
Ce que l’on ne sait pas est aussi important : aucun compte de la maison de Théodora n’a survécu, et l’on ignore le montant de ses revenus. Les chiffres que l’on rencontre parfois relèvent de la reconstitution ou de l’imagination.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Théodora ?
Le discours de Nika est le cœur de la légende. Procope, dans les Guerres (livre I, chapitre 24), lui fait dire qu’elle refuse de fuir, qu’il vaut mieux mourir dans la pourpre que vivre en exil, et conclut sur un vieil adage selon lequel la royauté est un beau linceul. Le texte grec est une composition de l’historien, comme tous les discours de l’historiographie antique : nul n’a pris de notes au conseil. L’adage lui-même est un emprunt, retouché : la tradition grecque l’attribuait, sous la forme « la tyrannie est un beau linceul », à l’entourage du tyran Denys de Syracuse. Certains historiens lisent dans ce discours viril prêté à une femme une pique contre un empereur qui avait besoin de son épouse pour avoir du courage. Que Théodora ait parlé pour rester est plausible ; les mots sont de Procope.
L’autre légende est noire, et vient du même auteur. L’Histoire secrète, écrite vers 550 et restée cachée jusqu’à sa publication en 1623, décrit la jeunesse de Théodora en scènes d’une obscénité qui a fait sa fortune éditoriale. Les historiens y voient aujourd’hui une invective construite selon les règles de la rhétorique, où l’accusation sexuelle sert à disqualifier une femme de pouvoir, comme la propagande romaine l’avait fait pour Cléopâtre. Que Théodora ait été actrice, donc socialement infâme, est sûr ; le détail des scènes relève du genre.
Le XIXe siècle a ajouté sa couche. Le drame Théodora de Victorien Sardou, créé en 1884 avec Sarah Bernhardt, en a fait une héroïne fatale, et l’historien Charles Diehl, en 1904, une femme d’État injustement calomniée. Les deux portraits en disent autant sur leur époque que sur la sienne.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le débat porte d’abord sur Procope. Averil Cameron, dans Procopius and the Sixth Century (1985), a montré que les trois œuvres de l’historien, les Guerres, les Constructions et l’Histoire secrète, relèvent de genres différents aux règles propres, et qu’aucune ne livre la « vraie » Théodora. Leslie Brubaker a analysé en 2004 la façon dont l’Histoire secrète construit le désordre entre les sexes, une impératrice qui commande et un empereur qui obéit, comme signe d’un monde à l’envers.
Le second débat porte sur l’ampleur de son pouvoir. Une lecture la voit comme une souveraine associée, dotée d’une politique propre, notamment religieuse. Une autre suggère que le couple jouait une partition concertée : l’empereur fidèle à Chalcédoine, l’impératrice protectrice des dissidents, ce qui permettait de ménager les deux camps. David Potter, dans Theodora : Actress, Empress, Saint (2015), insiste sur ses talents de politique formée dans le monde des factions, sans trancher cette question que les sources ne permettent pas de résoudre. Paolo Cesaretti, traduit en français en 2003, a donné une biographie attentive au contexte social du spectacle.
Que peut apprendre de Théodora celui qui décide ?
Théodora a exercé un pouvoir sans titre officiel ni ressources fiscales, en tenant les personnes plutôt que les institutions. Sa réputation, elle, montre ce que vaut une source unique.
- Dans une organisation, l’influence se lit dans les nominations : obtenir la chute d’un ministre et la promotion d’un autre pesait plus qu’un titre.
- Au moment de la panique, la décision de ne pas fuir peut valoir plus que tous les plans : la scène de 532, quel qu’en soit le texte exact, a fixé l’issue.
- Une seule source, même brillante, ne fait pas un dossier : tout jugement sur Théodora fondé sur Procope seul est un jugement de Procope.
- Ménager deux camps opposés peut être une stratégie de couple ou d’équipe autant qu’une division : la double politique religieuse a gardé l’Orient dans l’Empire.
Quels livres lire sur Théodora ?
- Paolo Cesaretti, Théodora, impératrice de Byzance, traduit de l’italien par Pierre Laroche, Paris, Payot & Rivages, 2003 : la biographie la plus complète disponible en français.
- Charles Diehl, Théodora, impératrice de Byzance, Paris, E. Rey, 1904 (nombreuses rééditions) : le classique qui réhabilita l’impératrice, daté mais élégant.
- Procope de Césarée, Histoire secrète, traduit et commenté par Pierre Maraval, Paris, Les Belles Lettres, coll. « La roue à livres », 1990 : la source du scandale, avec un appareil critique qui en donne la mesure.
- Procope de Césarée, Les Guerres contre les Perses, traduction de Janick Auberger, notes de Geoffrey Greatrex, Paris, Les Belles Lettres, 2022 : le discours de Nika dans son contexte.
- David Potter, Theodora : Actress, Empress, Saint, New York, Oxford University Press, 2015 (en anglais) : la meilleure biographie récente.
- Pierre Maraval, Justinien. Le rêve d’un empire chrétien universel, Paris, Tallandier, 2016 : pour le règne dans lequel s’inscrit son action.
Questions fréquentes sur Théodora
Théodora était-elle une prostituée ?
Elle était actrice, ce qui, à Byzance, plaçait une femme au rang des personnes infâmes et l’exposait à ce soupçon. Les scènes obscènes de sa jeunesse viennent toutes de l’Histoire secrète de Procope, un pamphlet écrit pour la salir. Les historiens n’en retiennent pas le détail.
Qu’a dit Théodora pendant la sédition Nika ?
Selon Procope, elle s’opposa à la fuite de Justinien en janvier 532 en déclarant préférer mourir impératrice que vivre en exil, et conclut par l’adage selon lequel la royauté est un beau linceul. Le discours est rédigé par l’historien, mais son intervention est plausible.
De quoi est morte Théodora ?
Elle meurt le 28 juin 548, probablement d’un cancer, selon le chroniqueur Victor de Tunnuna. Elle avait une cinquantaine d’années.
Où voir le portrait de Théodora ?
Dans l’église Saint-Vital de Ravenne, en Italie, sur une mosaïque achevée vers 547 qui la montre entourée de sa cour, face au panneau de Justinien. C’est le seul portrait contemporain que l’on puisse lui attribuer avec certitude.
Pour aller plus loin
- Zénobie, la reine de Palmyre, autre femme de pouvoir dans l’Orient romain
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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