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Cléopâtre : biographie, trésor et chute de la dernière reine d’Égypte

Dernière souveraine de l’Égypte ptolémaïque, Cléopâtre a tenté vingt ans durant d’acheter la protection de Rome avec le trésor le plus riche de la Méditerranée, avant de tout perdre à Actium.

Cléopâtre : La reine qui finança la guerre d’Antoine et y perdit l’Égypte

Qui était Cléopâtre ?

Cléopâtre VII (69-30 av. J.-C.) est la dernière reine de l’Égypte ptolémaïque, souveraine de 51 à 30 av. J.-C., alliée puis compagne de Jules César et de Marc Antoine, vaincue avec ce dernier à Actium en 31 av. J.-C. Sa mort, en août 30, fait de l’Égypte une possession romaine.

La légende a retenu une séductrice. Les sources montrent d’abord une souveraine héritière d’un royaume riche et endetté, qui a passé vingt ans à financer sa survie face à Rome : en payant, en prêtant, en exemptant d’impôts les bonnes personnes et en armant la flotte de l’homme qui pouvait la protéger. Le pari a échoué. L’argent qu’elle gardait dans son tombeau a fini dans les caisses du vainqueur.

Cléopâtre en résumé

Issue de la dynastie macédonienne fondée par Ptolémée, compagnon d’Alexandre le Grand, Cléopâtre monte sur le trône à dix-huit ans avec son frère Ptolémée XIII. Chassée par la cour de ce dernier, elle revient grâce à César, dont elle a un fils, Césarion. Après les ides de mars, elle s’allie à Marc Antoine, qui lui donne des territoires en Orient et trois enfants. La guerre que lui déclare Octavien en 32 s’achève à Actium, puis à Alexandrie, où elle se donne la mort.

  • Époque : L’Antiquité
  • Naissance : fin 70 ou début 69 av. J.-C., probablement à Alexandrie
  • Mort : août 30 av. J.-C. (le 10 ou le 12 selon les reconstitutions), à Alexandrie
  • Pays : royaume lagide d’Égypte
  • Fonctions : reine d’Égypte de 51 à 30 av. J.-C., associée successivement à Ptolémée XIII, Ptolémée XIV et Ptolémée XV Césarion ; reine de territoires de Phénicie, de Syrie, de Chypre et de Cilicie donnés par Antoine à partir de 37-36
  • Œuvre principale : la restauration de la puissance lagide en Méditerranée orientale, appuyée sur Rome
  • À retenir : une souveraine qui a acheté la protection de Rome, puis financé la guerre de l’un des Romains contre l’autre

La vie de Cléopâtre : une reine entre deux créanciers

Son père, Ptolémée XII, dit Aulète, « le joueur de flûte », a régné à crédit. Pour se faire reconnaître par Rome, il a promis des sommes énormes à César et à Pompée ; chassé par les Alexandrins en 58, il a été rétabli en 55 par le gouverneur de Syrie Gabinius, moyennant une promesse de 10 000 talents selon Plutarque (Antoine, 3). Sa mère reste inconnue. À la mort d’Aulète, en 51, Cléopâtre règne avec son frère Ptolémée XIII, un enfant d’une dizaine d’années que gouvernent l’eunuque Pothin et le général Achillas. Ils la chassent en 49 ou 48.

César débarque à Alexandrie en octobre 48 à la poursuite de Pompée. Cléopâtre se fait introduire au palais, de nuit, roulée non dans un tapis mais dans un sac à literie porté par son fidèle Apollodore de Sicile (Plutarque, César, 49). César la rétablit. La guerre d’Alexandrie qui suit, longue et dangereuse pour lui, coûte la vie à Ptolémée XIII, noyé dans le Nil. Cléopâtre épouse alors son autre frère, Ptolémée XIV, et donne naissance en 47 à Ptolémée César, que les Alexandrins surnomment Césarion. Elle séjourne à Rome, dans les jardins de César, de 46 à 44.

Après le meurtre de César, elle rentre à Alexandrie. Ptolémée XIV meurt peu après, peut-être empoisonné ; Césarion devient roi à ses côtés. En 41, Marc Antoine, maître de l’Orient après Philippes, la convoque à Tarse pour s’expliquer de son attitude pendant la guerre contre les meurtriers de César. Elle arrive par le Cydnus sur une barque à poupe dorée, voiles pourpres et rames d’argent (Plutarque, Antoine, 26). Antoine la suit à Alexandrie pour l’hiver. Des jumeaux, Alexandre Hélios et Cléopâtre Séléné, naissent en 40.

Antoine épouse la même année Octavie, sœur d’Octavien, puis revient à Cléopâtre en 37 à Antioche. Il lui confie Chypre, des cités de la côte phénicienne, une partie de la Syrie et de la Cilicie, la palmeraie de Jéricho et des revenus de Nabatène. Un troisième enfant, Ptolémée Philadelphe, naît en 36. L’expédition d’Antoine contre les Parthes, la même année, tourne au désastre. En 34, lors des « donations d’Alexandrie », il distribue royaumes et titres à Cléopâtre et à ses enfants. À Rome, Octavien fait lire le testament d’Antoine et obtient en 32 que la guerre soit déclarée, non à Antoine, mais à la reine d’Égypte.

La bataille d’Actium, le 2 septembre 31, décide de tout. Au printemps, Antoine concentre ses forces au sud de l’entrée du golfe d’Ambracie, en Grèce occidentale. Plutarque lui prête au départ plus de 500 navires de guerre, 100 000 fantassins et 12 000 cavaliers, contre 250 navires et 80 000 fantassins à Octavien (Antoine, 61). Mais Agrippa, l’amiral d’Octavien, prend Méthone dans le Péloponnèse et intercepte les convois venus d’Égypte, de Syrie et d’Asie. Bloquée dans le golfe, l’armée d’Antoine souffre de la faim et des fièvres ; Orose affirme qu’un tiers des rameurs étaient morts (VI, 19). Les défections se succèdent, dont celles de Domitius Ahenobarbus et de rois clients.

Canidius conseille de renoncer à la flotte et de chercher une bataille terrestre en Macédoine. Antoine choisit la mer. Faute d’équipages, il brûle les navires qu’il ne peut armer, garde les plus grands, y embarque 20 000 fantassins et 2 000 archers, et, détail qui nourrit encore le débat, ordonne d’emporter les voiles, inutiles au combat à la rame (Plutarque, Antoine, 64). Orose compte 170 navires pour Antoine et 230 navires à éperon pour Octavien. Le 2 septembre, la bataille s’engage vers midi. En pleine mêlée, les soixante navires de Cléopâtre hissent la voile, traversent les lignes et filent vers le Péloponnèse. Antoine quitte son vaisseau amiral et les rejoint.

La flotte abandonnée résiste jusqu’en fin d’après-midi. Selon les mémoires d’Auguste cités par Plutarque, il y eut au plus 5 000 morts et 300 navires pris (Antoine, 68) ; Orose parle de 12 000 tués. L’armée de terre, dix-neuf légions intactes, attend son chef pendant sept jours, puis passe au vainqueur. La fuite de Cléopâtre a été lue par la propagande augustéenne comme une trahison de femme. Beaucoup d’historiens y voient plutôt une percée prévue : les voiles embarquées, le trésor à bord, le vent du nord-ouest de l’après-midi. Le plan aurait réussi pour l’escadre royale et échoué pour tout le reste. Octavien entre à Alexandrie le 1er août 30. Antoine se tue. Cléopâtre, enfermée dans son mausolée avec le trésor royal, est capturée par ruse, puis se donne la mort quelques jours plus tard, à trente-neuf ans. Césarion est mis à mort.

Qu’a accompli Cléopâtre, et que reste-t-il de son œuvre ?

Politiquement, peu de chose a survécu : le royaume lagide disparaît avec elle et l’Égypte devient une province gouvernée par un préfet de l’ordre équestre. Mais pendant vingt ans, Cléopâtre a fait mieux que ses prédécesseurs immédiats. Elle a tenu un pays agité, reconstitué grâce à Antoine une part de l’empire extérieur des premiers Ptolémées, et joué de la rivalité entre Romains avec une constance que ses adversaires eux-mêmes ont redoutée.

Ce qui reste est surtout une image : monnaies à son effigie, reliefs du temple de Dendérah où elle figure avec Césarion, un papyrus de février 33 qui porte peut-être sa main, et une immense postérité littéraire et cinématographique. Sa défaite a, en revanche, durablement façonné Rome : l’or d’Égypte a payé la paix d’Auguste, et le blé égyptien a nourri la capitale pendant des siècles.

Comment Cléopâtre a-t-elle financé son pouvoir ?

L’Égypte lagide était l’État le plus riche de la Méditerranée. Le roi y possédait une large part de la terre, louée à des paysans qui payaient en grain, et contrôlait des monopoles (huile, papyrus, bière, textiles). L’impôt était souvent affermé : des entrepreneurs avançaient la recette au Trésor et se payaient ensuite sur les contribuables. Le pays vivait en circuit monétaire fermé : les monnaies étrangères devaient être échangées contre la monnaie royale. Strabon rapporte, d’après un discours perdu de Cicéron, que les revenus d’Aulète atteignaient 12 500 talents par an (XVII, 1, 13) ; Diodore de Sicile, qui visita l’Égypte vers 60, parle de plus de 6 000 talents (XVII, 52). L’écart dit l’incertitude, pas la modestie.

Ce trésor était hypothéqué. Aulète avait emprunté à Rome, notamment au financier Gaius Rabirius Postumus, qui se fit nommer dioecète, c’est-à-dire ministre des finances d’Égypte, pour se rembourser sur place, avant de devoir fuir le pays ; Cicéron le défendit en 54 dans le Pro Rabirio Postumo. En 48, César réclame à son tour une créance héritée de ce père : sur 17,5 millions de drachmes dus, il en exige 10 millions pour l’entretien de ses troupes (Plutarque, César, 48). Pour Cléopâtre, la protection romaine était d’abord une ligne de crédit à servir.

Elle gouverne en gestionnaire de crise. Les crues du Nil sont mauvaises au début des années 40. À Alexandrie, elle fait frapper des monnaies de bronze marquées de leur valeur en drachmes de bronze, 80 et 40 (les lettres grecques Π et Μ), soit une obole et une demi-obole d’argent : une valeur fixée par l’autorité royale plus que par le poids du métal. L’argent, déjà allégé sous ses prédécesseurs, reste faible. Elle soigne aussi ses alliés. Le papyrus dit Bingen 45, reçu le 23 février 33, accorde à un Romain, probablement Publius Canidius Crassus, lieutenant d’Antoine, l’exemption de tous droits pour exporter chaque année 10 000 artabes de blé et importer 5 000 amphores de vin de Cos, ainsi que pour ses terres, ses fermiers, ses bêtes et ses bateaux. Le mot final, « qu’il en soit ainsi », serait de la main de la reine. Faveur fiscale ciblée, au profit du général qui commandera les légions d’Antoine.

Les territoires reçus d’Antoine rapportent. Hérode prend à ferme les revenus de la palmeraie et des baumiers de Jéricho, le baume étant alors une drogue de grand prix, et se porte garant du tribut du roi des Nabatéens envers la reine, quelque 200 talents par an selon Flavius Josèphe (Antiquités juives, XV, 4). En 32, Cléopâtre apporte à la guerre deux cents navires, 20 000 talents et le ravitaillement de toute l’armée (Plutarque, Antoine, 56). Elle est alors moins l’amante d’Antoine que son bailleur de fonds, ce qui explique qu’elle refuse d’être renvoyée en Égypte avant la bataille.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Cléopâtre ?

La beauté d’abord. Plutarque écrit que sa beauté n’était pas incomparable ni de celles qui frappent au premier regard, mais que sa conversation avait un charme irrésistible et sa voix une grande douceur ; elle parlait, dit-il, la langue de la plupart des peuples avec qui elle traitait (Antoine, 27). La fameuse remarque de Pascal, « Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » (Pensées, fragment 413 de l’édition Lafuma), est une réflexion sur le hasard en histoire, pas un portrait.

Le tapis vient d’un sac à literie. La perle dissoute dans du vinaigre pour gagner un pari de dix millions de sesterces contre Antoine est racontée par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, IX, 119-121) ; une perle ne fond pas en quelques instants dans du vinaigre de table, et l’histoire relève du conte moral sur le luxe oriental. Quant à l’aspic, Plutarque énumère les versions, le serpent caché sous des figues, le serpent excité dans un vase, le poison dans un peigne creux, et conclut que personne ne sait la vérité (Antoine, 86) ; Strabon hésite entre la morsure et un onguent empoisonné. L’image du serpent s’est imposée parce qu’Octavien fit porter à son triomphe une effigie de la reine avec l’aspic au bras.

La plus grande légende est politique. Rome a fait de Cléopâtre une reine orientale, débauchée et dangereuse, que le poète Horace appelle « fatale monstrum » (Odes, I, 37). Cette image servait Octavien : elle transformait une guerre civile entre Romains en guerre étrangère contre une reine. La vieille erreur de narration veut qu’on explique un empire par une histoire d’amour.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Depuis les années 1990, les historiens ont réhabilité la souveraine contre la séductrice. Michel Chauveau, papyrologue, a replacé son règne dans l’administration lagide dans L’Égypte au temps de Cléopâtre (1997) et Cléopâtre, au-delà du mythe (1998). Christian-Georges Schwentzel, dans Cléopâtre, la déesse-reine (2014), étudie la façon dont elle se présentait en Isis et en nouvelle Aphrodite. Duane W. Roller, dans Cleopatra : A Biography (2010), insiste sur ses compétences de gouvernante et sur sa culture. Stacy Schiff, en 2010, en a tiré un récit grand public traduit en français en 2012.

Plusieurs questions restent ouvertes : l’identité de sa mère et donc son ascendance, la paternité de César sur Césarion, que contestait la propagande d’Octavien, le sens exact de la fuite d’Actium, et l’attribution du mot autographe du papyrus Bingen 45, défendue par Peter van Minnen en 2000 et discutée depuis. Pierre Cosme, dans Auguste, maître du monde. Actium, 2 septembre 31 av. J.-C. (2014), insiste sur la part de construction mémorielle du vainqueur dans le récit de la bataille.

Que peut apprendre de Cléopâtre celui qui décide ?

Cléopâtre disposait du capital le plus liquide de son temps et d’aucune armée capable de tenir tête à Rome. Toute sa politique a consisté à convertir le premier en protection, ce qui expose à un risque majeur : celui de la contrepartie.

  • Le risque de contrepartie se concentre vite. En misant sur César, puis sur Antoine, Cléopâtre a lié la survie de son royaume à la carrière d’un seul homme. Deux poignards et une bataille ont suffi.
  • Une dette héritée n’est pas une dette éteinte. La créance d’Aulète a servi à César de prétexte pour s’installer à Alexandrie ; un passif ancien donne toujours un levier à quelqu’un.
  • Les exemptions fiscales sont une monnaie politique. Le papyrus Bingen 45 montre une reine qui achète la loyauté d’un général avec des droits de douane auxquels elle renonce.
  • Financer la guerre d’un autre ne donne pas le commandement. Cléopâtre apporta navires et talents, mais le choix stratégique d’Actium resta à Antoine, et l’échec fut porté à son compte à elle.
  • Garder une réserve, c’est garder une capacité de négociation. Enfermée avec son trésor, prête à le brûler, elle a encore obtenu d’Octavien des semaines de pourparlers.

Quels livres lire sur Cléopâtre ?

  • Plutarque, Vies parallèles, traduction d’Anne-Marie Ozanam, sous la direction de François Hartog, Gallimard, coll. « Quarto », 2001 : les vies d’Antoine et de César, sources principales.
  • Michel Chauveau, L’Égypte au temps de Cléopâtre, 180-30 av. J.-C., Hachette Littératures, 1997.
  • Michel Chauveau, Cléopâtre, au-delà du mythe, Liana Levi, 1998.
  • Christian-Georges Schwentzel, Cléopâtre, la déesse-reine, Payot, 2014.
  • Stacy Schiff, Cléopâtre, traduit de l’anglais par Laurence Decréau, Flammarion, 2012.
  • Pierre Cosme, Auguste, maître du monde. Actium, 2 septembre 31 av. J.-C., Tallandier, 2014.

Questions fréquentes sur Cléopâtre

Cléopâtre était-elle égyptienne ?

Elle était reine d’Égypte, née à Alexandrie, mais issue de la dynastie des Ptolémées, d’origine macédonienne, qui régnait sur le pays depuis la mort d’Alexandre. L’identité de sa mère, et donc une partie de son ascendance, est inconnue. Plutarque la dit première de sa dynastie à avoir appris l’égyptien.

Cléopâtre était-elle vraiment belle ?

Plutarque écrit que sa beauté n’était pas exceptionnelle et que son pouvoir de séduction tenait à sa conversation, à sa voix et à son intelligence. Ses monnaies montrent un nez fort et un menton prononcé. La beauté de Cléopâtre est surtout une création de la littérature et du cinéma.

Comment Cléopâtre est-elle morte ?

Elle s’est suicidée à Alexandrie en août 30 av. J.-C., pour ne pas figurer au triomphe d’Octavien. La morsure d’un aspic est la version la plus célèbre, mais Plutarque et Strabon rapportent aussi l’hypothèse d’un poison, et Plutarque avoue que personne ne connaît la vérité.

Combien d’enfants a eu Cléopâtre ?

Quatre : Césarion, qu’elle disait fils de César, né en 47 av. J.-C. et tué en 30, puis trois enfants de Marc Antoine, les jumeaux Alexandre Hélios et Cléopâtre Séléné, nés en 40, et Ptolémée Philadelphe, né en 36. Cléopâtre Séléné devint reine de Maurétanie.

Pour aller plus loin

  • Blaise Pascal, l’auteur de la remarque sur le nez de Cléopâtre et le hasard en histoire
L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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