L’impératrice Cixi : biographie, régence, flotte et indemnité des Boxers
Concubine devenue impératrice douairière, Cixi gouverna la Chine des Qing pendant près d’un demi-siècle, entre modernisation prudente, défaites militaires et indemnités écrasantes, et reste la souveraine la plus calomniée et la plus réhabilitée de son siècle.

Qui était l’impératrice Cixi ?
L’impératrice Cixi (1835-1908) est une impératrice douairière de la dynastie mandchoue des Qing, qui exerça le pouvoir réel en Chine de 1861 à sa mort. Concubine de l’empereur Xianfeng et mère de son unique fils, elle fut régente pour ce fils, l’empereur Tongzhi, puis pour son neveu, l’empereur Guangxu, qu’elle tint ensuite en résidence surveillée après la réforme avortée de 1898. Elle mourut le 15 novembre 1908, au lendemain de Guangxu, trois ans avant la chute de la dynastie.
Pendant un siècle, elle fut la Dame dragon, cruelle, superstitieuse et dépensière, qui aurait ruiné la marine pour se bâtir un palais. Une réhabilitation récente en a fait la mère de la Chine moderne. Les faits se situent entre les deux. Son règne est aussi l’histoire d’un État dont les ressources fiscales étaient figées depuis le XVIIIe siècle, qui dut payer trois guerres perdues et des indemnités sans précédent, et qui finit par hypothéquer ses douanes et son sel auprès de ses créanciers étrangers.
L’impératrice Cixi en résumé
Fille d’un fonctionnaire mandchou, entrée au palais comme concubine de rang modeste, Cixi donne en 1856 un fils à l’empereur Xianfeng. À la mort de celui-ci, en 1861, elle s’allie à l’impératrice Ci’an et au prince Gong pour écarter les régents désignés, et gouverne derrière un rideau. Elle soutient la répression des Taiping et une modernisation militaire, choisit en 1875 son neveu de trois ans comme empereur, se retire officiellement en 1889, reprend le pouvoir en 1898, déclare la guerre aux puissances en 1900, fuit à Xi’an, puis engage les réformes des dernières années.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 29 novembre 1835, Pékin selon la tradition la plus suivie
- Mort : 15 novembre 1908, Pékin, palais de Zhongnanhai
- Pays : Empire chinois des Qing
- Fonctions : concubine impériale (1852-1861), impératrice douairière (1861-1908), régente (1861-1873, 1875-1889, puis de fait à partir de 1898)
- Œuvre principale : la survie de la dynastie après les Taiping, la restauration Tongzhi, les réformes de 1901-1908
- À retenir : un État aux impôts figés, financé par les douanes, les taxes de transit et l’emprunt étranger
La vie de l’impératrice Cixi : la survie comme méthode
Cixi naît le 29 novembre 1835 dans le clan mandchou des Yehe Nara, fille d’un fonctionnaire de rang moyen. En 1852, elle est choisie parmi les jeunes filles des bannières pour entrer au harem de l’empereur Xianfeng, au rang le plus bas. Le 27 avril 1856, elle lui donne son seul fils, Zaichun. En 1860, les troupes franco-britanniques marchent sur Pékin et incendient l’ancien palais d’Été, le Yuanmingyuan ; la cour s’enfuit à Rehe, l’actuelle Chengde, où l’empereur meurt le 22 août 1861.
Xianfeng a confié la régence à huit hauts dignitaires menés par Sushun. Cixi, mère du nouvel empereur, s’allie à l’épouse principale, Ci’an, et au prince Gong, frère du défunt. À l’automne 1861, de retour à Pékin, elles font arrêter les régents ; Sushun est décapité. Les deux impératrices douairières gouvernent derrière un rideau de soie, le prince Gong dirigeant le Grand Conseil. La révolte des Taiping, qui a coûté des millions de vies, est écrasée en 1864 par les armées provinciales de Zeng Guofan et de Li Hongzhang. Arsenaux, chantiers navals, écoles de langues : c’est la restauration Tongzhi.
Tongzhi gouverne à partir de 1873 et meurt en janvier 1875, à dix-huit ans. Contre les règles de succession, Cixi fait choisir son neveu Zaitian, âgé de trois ans, fils de sa sœur et du prince Chun : c’est l’empereur Guangxu, et une nouvelle régence. Ci’an meurt en 1881 ; en 1884, Cixi écarte le prince Gong. En 1889, Guangxu se marie et gouverne, et Cixi se retire au palais d’Été reconstruit, sans cesser d’être consultée. La guerre contre le Japon de l’empereur Meiji, en 1894-1895, détruit la flotte du Nord et se termine par le traité de Shimonoseki.
En juin 1898, Guangxu lance, avec Kang Youwei, la réforme des Cent Jours. Le 21 septembre, Cixi reprend le pouvoir ; l’empereur est placé en résidence surveillée sur une île du palais, six réformateurs sont exécutés. En 1900, les Boxers, mouvement paysan hostile aux étrangers et aux chrétiens, envahissent le Nord. Le 21 juin, la cour déclare la guerre aux puissances ; les légations de Pékin sont assiégées. Une coalition de huit nations prend la ville le 14 août ; Cixi s’enfuit à Xi’an avec l’empereur. Le protocole de paix est signé le 7 septembre 1901 ; la cour rentre en janvier 1902.
Les dernières années sont celles des nouvelles politiques : écoles modernes, armée nouvelle, abolition en 1905 des examens impériaux vieux de treize siècles, promesse en 1908 d’une Constitution dans un délai de neuf ans. Guangxu meurt le 14 novembre 1908 ; des analyses de ses restes publiées en 2008 ont révélé une dose massive d’arsenic. Cixi meurt le lendemain, après avoir désigné un enfant de deux ans, Puyi, le dernier empereur.
Qu’a accompli l’impératrice Cixi, et que reste-t-il de son œuvre ?
Cixi a maintenu pendant quarante-sept ans une dynastie que la révolte des Taiping et les guerres de l’opium semblaient condamner en 1861. Elle a laissé faire, puis encouragé, les premiers programmes d’industrie militaire, d’arsenaux et de télégraphe, et soutenu des gouverneurs modernisateurs comme Li Hongzhang et Zhang Zhidong. Les réformes de 1901-1908, longtemps négligées, ont posé les bases des écoles, de l’armée et du droit de la Chine républicaine.
Elle a aussi commis des erreurs majeures : l’écrasement de la réforme de 1898, le pari sur les Boxers en 1900, qui coûta à la Chine une occupation, une indemnité ruineuse et la perte de ce qui lui restait de crédit politique. Il reste d’elle des lieux, au premier rang desquels le palais d’Été de Pékin, le Yiheyuan, inscrit au patrimoine mondial, et un tombeau, pillé en 1928 par un seigneur de la guerre.
Comment l’impératrice Cixi a-t-elle financé son pouvoir ?
L’État qu’elle dirigeait avait des recettes fixées par l’histoire. En 1712, l’empereur Kangxi avait gelé pour toujours le quota de l’impôt par tête, ensuite fondu dans l’impôt foncier ; ce gel, signe de bon gouvernement confucéen, privait la dynastie de toute élasticité fiscale. Pour payer la guerre contre les Taiping, les provinces créèrent à partir de 1853 le lijin, une taxe sur les marchandises en transit, perçue par les gouverneurs. La vente de titres et de charges compléta. La ressource la plus moderne fut étrangère : les Douanes maritimes impériales, dirigées de 1863 à 1911 par le Britannique Robert Hart, percevaient les droits sur le commerce extérieur avec une honnêteté rare, et devinrent l’une des principales recettes de l’État central et la garantie de ses emprunts.
La flotte du Nord, dite de Beiyang, fut achetée dans les années 1880 en Allemagne et en Grande-Bretagne. En 1885, un bureau de la Marine est créé sous l’autorité du prince Chun. À partir de 1888, la flotte ne reçoit plus de navires neufs ; son budget est réduit, et en 1891 le ministère des Finances, dirigé par Weng Tonghe, recommande de suspendre les achats de canons et de navires. Au même moment, le Qingyiyuan, parc impérial incendié en 1860, est reconstruit pour la retraite de l’impératrice douairière et son soixantième anniversaire, prévu en 1894, et prend en 1888 le nom de Yiheyuan. Une partie des fonds transita par les comptes du bureau de la Marine.
Le montant est discuté depuis plus d’un siècle. La version courante parle de 20 à 30 millions de taels de fonds navals détournés. Des historiens soutiennent qu’il ne s’agissait que des intérêts de dépôts constitués pour la marine ; l’historien de la marine chinoise Jiang Ming, à partir des archives du palais des Qing, retenait en 2014 environ 7,5 millions de taels pour l’ensemble des fonds détournés. Ce n’est pas rien, mais la défaite de 1894 tient aussi à d’autres causes : l’arrêt des achats, l’entretien négligé, la rivalité entre flottes régionales, la tactique et le commandement.
Les défaites eurent ensuite leur prix. Le traité de Shimonoseki imposa 200 millions de taels, plus 30 millions pour la restitution de la péninsule du Liaodong ; la Chine dut emprunter à Paris, Saint-Pétersbourg, Londres et Berlin, en gageant ses douanes. Le protocole des Boxers fixa une indemnité de 450 millions de taels, payable en trente-neuf ans à 4 %, soit près de 982 millions avec les intérêts, répartie entre les puissances, la Russie et l’Allemagne en tête. Elle fut garantie par les surplus des douanes maritimes, les douanes intérieures et l’impôt sur le sel. Les États-Unis rétrocédèrent à partir de 1908 une partie de leur part, qui finança des bourses d’études et l’école d’où naquit l’université Tsinghua.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de l’impératrice Cixi ?
Une grande partie de la légende noire vient de deux auteurs. En 1910, le journaliste J. O. P. Bland et le sinologue Edmund Backhouse publient China under the Empress Dowager, fondé en partie sur le journal d’un dignitaire mandchou, Jingshan. L’historien Hugh Trevor-Roper a montré en 1976 que Backhouse était un faussaire, et ce journal un faux. Les récits de débauches et de meurtres qu’on y lisait ont pourtant nourri les biographies, les romans et le cinéma.
Le bateau de marbre du palais d’Été est devenu le symbole de la marine engloutie dans les plaisirs de la cour. Sa coque de pierre date du XVIIIe siècle ; seule la superstructure, brûlée en 1860, fut reconstruite en 1893 dans le goût occidental. On l’a aussi accusée d’avoir empoisonné Ci’an en 1881 et Guangxu en 1908. Pour Ci’an, aucune preuve n’existe. Pour Guangxu, l’empoisonnement à l’arsenic est établi ; son auteur ne l’est pas, et le soupçon porte aussi sur l’entourage, dont Yuan Shikai, qui craignait la vengeance de l’empereur.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Les historiens ont d’abord dû se débarrasser de Backhouse. Sue Fawn Chung, dans une thèse de 1975, a été parmi les premiers à travailler sur les documents de la cour. Luke Kwong (A Mosaic of the Hundred Days, 1984) a montré que Cixi n’était pas hostile à toute réforme en 1898 et qu’elle réagit surtout à des rumeurs de complot contre elle. Joseph Esherick et Paul Cohen ont renouvelé l’histoire des Boxers, mouvement rural né de la crise du Shandong plus que de la volonté de la cour.
En 2013, Jung Chang a publié une biographie qui fait de Cixi la souveraine qui fit entrer la Chine dans la modernité. Le livre a été un succès et une cible : Pamela Kyle Crossley lui a reproché d’affirmer bien plus que les sources ne permettent. Le consensus actuel voit en Cixi une politique habile et autoritaire, d’abord soucieuse de la survie de la dynastie et de son propre pouvoir, ni monstre ni visionnaire. En France, Danielle Elisseeff lui a consacré une biographie mesurée.
Que peut apprendre de l’impératrice Cixi celui qui décide ?
Cixi survécut à tout, sauf aux conséquences de ses paris. Son règne montre ce que coûte un État qui ne peut ajuster ses recettes à ses besoins.
- Des ressources figées condamnent à l’expédient : le gel fiscal de 1712 obligea les Qing à vivre de taxes de transit, de ventes de charges et d’emprunts.
- Gager ses meilleures recettes auprès des créanciers, c’est leur en céder le contrôle : douanes et sel finirent par servir d’abord les puissances étrangères.
- Un arbitrage budgétaire se juge à ses conséquences, non à son montant : quelques millions de taels pour un palais pesèrent moins que l’arrêt de tout achat naval après 1888.
- Miser sur une force que l’on ne contrôle pas est le plus coûteux des paris : l’alliance avec les Boxers coûta 450 millions de taels.
- Une réforme refusée revient plus tard, dans de pires conditions : les mesures de 1898, écrasées, furent reprises après 1901 sous la contrainte de la défaite.
Quels livres lire sur l’impératrice Cixi ?
- Jung Chang, L’Impératrice Cixi. La concubine qui fit entrer la Chine dans la modernité, trad. Marie Boudewyn, JC Lattès, 2015 : la réhabilitation, à lire avec la critique de Crossley.
- Danielle Elisseeff, Cixi, impératrice de Chine, Perrin, 2008 : une biographie française prudente.
- Sterling Seagrave, Dragon Lady. The Life and Legend of the Last Empress of China, Knopf, 1992 : la première grande remise en cause de la légende noire.
- Hugh Trevor-Roper, A Hidden Life. The Enigma of Sir Edmund Backhouse, Macmillan, 1976 : l’enquête sur le faussaire.
- Paul A. Cohen, History in Three Keys. The Boxers as Event, Experience, and Myth, Columbia University Press, 1997 : les Boxers entre histoire et mémoire.
- Luke S. K. Kwong, A Mosaic of the Hundred Days. Personalities, Politics, and Ideas of 1898, Harvard University Press, 1984 : la réforme de 1898.
Questions fréquentes sur l’impératrice Cixi
Cixi a-t-elle vraiment utilisé l’argent de la marine pour le palais d’Été ?
Une partie des fonds de la reconstruction du palais d’Été, à la fin des années 1880 et au début des années 1890, transita bien par les comptes du bureau de la Marine. Les estimations vont des seuls intérêts de dépôts navals à 20 ou 30 millions de taels ; l’historien Jiang Ming retient environ 7,5 millions. La défaite navale de 1894 tient aussi à l’arrêt des achats après 1888 et à d’autres faiblesses.
Quel était le montant de l’indemnité des Boxers ?
Le protocole du 7 septembre 1901 imposa à la Chine 450 millions de taels, payables en trente-neuf ans à 4 % d’intérêt, soit près de 982 millions de taels au total. Le paiement fut garanti par les douanes maritimes, les douanes intérieures et l’impôt sur le sel. La Russie et l’Allemagne en recevaient près de la moitié.
Cixi a-t-elle fait empoisonner l’empereur Guangxu ?
Des analyses publiées en 2008 ont montré que Guangxu, mort le 14 novembre 1908, avait absorbé une dose massive d’arsenic. Cixi mourut le lendemain, et beaucoup la soupçonnent. Aucun document ne permet cependant d’établir qui donna l’ordre, et d’autres membres de la cour, dont Yuan Shikai, ont été soupçonnés.
Pourquoi Cixi est-elle appelée la Dame dragon ?
Le surnom vient de la presse et de la littérature occidentales du début du XXe siècle, qui la peignirent en tyran cruel et dépensier, en partie d’après les faux d’Edmund Backhouse. Il a été popularisé par la biographie de Sterling Seagrave, qui le reprenait pour le contester. Les historiens actuels décrivent une souveraine habile et autoritaire, loin de cette caricature.
Pour aller plus loin
- Sun Yat-sen, le révolutionnaire qui renversa la dynastie trois ans après la mort de Cixi
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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