Zénobie : biographie, caravanes et révolte de la reine de Palmyre
Reine de Palmyre, oasis caravanière de Syrie, Zénobie gouverna l’Orient romain, conquit l’Égypte et se proclama Augusta en 272, avant d’être vaincue et capturée par l’empereur Aurélien.

Qui était Zénobie ?
Zénobie (vers 240-après 272), Septimia Zenobia en latin et Bat-Zabbaï en palmyrénien, est la reine de Palmyre, en Syrie, qui gouverna l’Orient romain au nom de son fils Vaballathus après l’assassinat de son mari Odainath, conquit l’Égypte en 270 et se proclama Augusta avant d’être vaincue et capturée par l’empereur Aurélien en 272.
Sa puissance reposait sur une ville de marchands. Palmyre, oasis du désert syrien, s’était enrichie en taxant et en organisant les caravanes qui reliaient l’Euphrate et le golfe Persique à la Méditerranée. Zénobie a voulu transformer cette fortune commerciale en pouvoir impérial, au moment où la monnaie romaine s’effondrait. Elle a frappé monnaie, pris le blé et le trésor de l’Égypte, et perdu en quelques mois ce que deux générations de négoce avaient accumulé.
Zénobie en résumé
Épouse d’Odainath, prince de Palmyre devenu le défenseur de l’Orient romain contre les Perses après la capture de l’empereur Valérien en 260, Zénobie exerce le pouvoir à partir de 267 ou 268 au nom de son jeune fils. Profitant de la crise de l’Empire, ses armées occupent l’Égypte et une partie de l’Asie Mineure. En 272, elle rompt avec Rome. Aurélien la bat à Immae et à Émèse, assiège Palmyre et la capture alors qu’elle fuit vers la Perse. Exhibée, selon la tradition, au triomphe d’Aurélien en 274, elle meurt à une date inconnue.
- Époque : L’Antiquité
- Naissance : vers 240, probablement à Palmyre (date et lieu incertains)
- Mort : après 272 ; en route vers Rome selon l’historien Zosime, à Tibur (Tivoli) selon l’Histoire Auguste
- Pays : Palmyre, dans la province romaine de Syrie
- Fonctions : épouse d’Odainath, puis régente pour son fils Vaballathus (267 ou 268-272), Augusta (272)
- Œuvre principale : l’éphémère empire palmyrénien, de l’Égypte à l’Asie Mineure (270-272)
- À retenir : une reine marchande qui défia Rome au moment où l’Empire était au plus bas
La vie de Zénobie : la reine de l’oasis qui voulut l’Empire
On ne sait presque rien de sa naissance et de sa famille. Elle porte le nom de citoyenneté romaine Septimia, comme toute l’élite de Palmyre depuis l’empereur Septime Sévère, et un nom araméen, Bat-Zabbaï. Elle épouse Septimius Odainath, membre d’une grande famille palmyrénienne, sénateur romain. Sa culture grecque est attestée par la présence à sa cour du rhéteur Longin.
En 260, l’empereur Valérien est capturé par le roi perse Shapur Ier près d’Édesse. Odainath, à la tête des troupes palmyréniennes et des restes de l’armée romaine, harcèle les Perses, reprend la Mésopotamie et pousse, selon Zosime, deux fois jusqu’à leur capitale Ctésiphon (I, 39), que Trajan avait prise en 116. L’empereur Gallien lui reconnaît une autorité générale sur l’Orient ; à Palmyre, il prend le titre de roi des rois. En 267 ou 268, il est assassiné avec son fils aîné, Hérodien, à Émèse selon Zosime, dans des circonstances obscures.
Zénobie prend la régence pour Vaballathus, encore enfant. Gallien, puis Claude II, occupés en Occident, laissent faire. En 270, une armée palmyrénienne commandée par le général Zabdas entre en Égypte ; Zosime lui prête 70 000 hommes contre 50 000 Égyptiens (I, 44). Le préfet Tenagino Probus contre-attaque et meurt. Dans le même temps, les Palmyréniens s’avancent en Asie Mineure jusqu’à Ancyre, l’actuelle Ankara. Les monnaies d’Antioche et d’Alexandrie associent alors Vaballathus à l’empereur Aurélien : Palmyre se présente encore comme une partenaire de Rome.
Au printemps 272, la rupture est consommée : les ateliers frappent au nom de Vaballathus Augustus et de Septimia Zenobia Augusta. Aurélien, qui a stabilisé le Danube, passe en Asie, reprend Tyane, bat l’armée palmyrénienne à Immae, près d’Antioche, puis à Émèse. Il assiège Palmyre. Zénobie tente de rejoindre la Perse pour demander du secours ; Zosime la montre partant sur une chamelle, puis prise par les cavaliers romains au moment de traverser l’Euphrate en barque (I, 55). La ville se rend.
Jugée à Émèse, Zénobie rejette la responsabilité sur ses conseillers ; Longin est exécuté (Zosime, I, 56). En 273, Palmyre se soulève de nouveau ; Aurélien revient, prend la ville et la livre au pillage. Les sources divergent sur la fin de la reine. Zosime écrit qu’elle mourut en chemin vers Rome, de maladie ou de faim (I, 59). L’Histoire Auguste la fait défiler au triomphe d’Aurélien en 274, chargée de chaînes d’or, puis finir ses jours dans une villa de Tibur, près de Rome, en matrone romaine.
Qu’a accompli Zénobie, et que reste-t-il de son œuvre ?
Pendant quatre ou cinq ans, Zénobie a tenu l’Orient romain, de l’Égypte à l’Asie Mineure, au moment où l’Empire était coupé en trois : l’empire des Gaules à l’ouest, l’Italie et le Danube au centre, l’Orient palmyrénien. Elle a assuré la défense contre la Perse et maintenu l’administration et les cités. Elle a aussi montré qu’une ville de marchands pouvait, pour un temps, prétendre à l’empire. Cela ne lui a pas survécu : après 273, Palmyre décline en garnison romaine et cesse d’être un grand centre caravanier.
Ce qui reste est une image. Les ruines de Palmyre, inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco en 1980, sont celles de la ville qu’elle a gouvernée. Ses monnaies sont ses seuls portraits authentiques. Sa figure de reine lettrée et guerrière a inspiré la littérature européenne depuis la Renaissance, et elle est devenue un symbole national en Syrie au XXe siècle.
Comment Zénobie a-t-elle financé son pouvoir ?
Palmyre vivait du commerce à longue distance. Les caravanes partaient vers l’Euphrate, descendaient vers le port de Charax, au fond du golfe Persique, où arrivaient les marchandises de l’Inde : épices, encens, perles, soieries. Les inscriptions de la ville honorent les chefs de caravane qui finançaient et protégeaient ces expéditions. Le tarif de Palmyre, une loi fiscale bilingue en grec et en palmyrénien votée par le conseil de la cité en 137, retrouvé en 1881 et conservé au musée de l’Ermitage, détaille les droits perçus sur les esclaves, les parfums, l’huile, le sel, les bêtes de somme et bien d’autres marchandises. La cité taxait le transit ; ses élites vivaient de l’organiser.
Odainath ajouta à cette rente le butin de guerre. Ses victoires sur les Perses, à partir de 260, lui valurent du butin et le prestige, et Gallien lui laissa sans doute le contrôle des ressources militaires de l’Orient. Mais l’ambition de Zénobie dépassait les moyens d’une oasis. Pour entretenir une armée capable de tenir l’Égypte et l’Asie Mineure, il fallait les revenus d’une partie de l’Empire.
D’où l’Égypte. La province la plus riche de Rome, domaine du prince depuis Auguste, fournissait une part du blé de la capitale, des impôts en argent, et possédait l’atelier monétaire d’Alexandrie. Avec Antioche, cela donnait à Zénobie les deux grands ateliers de l’Orient, et le revenu que procure le droit de frapper monnaie, qu’on appelle seigneuriage. Les monnaies en disent la chronologie politique : d’abord Aurélien au droit et Vaballathus au revers, avec des titres qui en font un chef romain, puis, en 272, Zénobie et son fils seuls, avec le titre impérial.
Cette monnaie ne valait plus grand-chose. Vers 270, l’antoninien, pièce de base de l’Empire, ne contenait plus que quelques pour cent d’argent ; ce n’était plus qu’une pièce de cuivre blanchie en surface. L’inflation qui s’ensuivit, visible dans les prix des papyrus égyptiens, illustre la loi de Gresham : les bonnes pièces anciennes étaient thésaurisées, les mauvaises circulaient. Le pouvoir de Zénobie reposait donc en partie sur une monnaie à laquelle personne ne faisait plus confiance.
La victoire d’Aurélien se paya sur Palmyre. Zosime rapporte que l’empereur s’empara de la ville avec tout son trésor, puis, après la seconde révolte, orna le temple du Soleil qu’il fit construire à Rome avec les dépouilles sacrées rapportées de Palmyre ; il ajoute qu’il retira la fausse monnaie et en émit une nouvelle (I, 61). La réforme monétaire de 274 fut ainsi, en partie, financée par la chute de la reine.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Zénobie ?
La plus grande partie de son portrait vient de l’Histoire Auguste, recueil de biographies impériales écrit à la fin du IVe siècle par un auteur unique se cachant sous six noms, que les historiens tiennent pour très peu fiable depuis les travaux d’Hermann Dessau en 1889. On y lit que Zénobie avait le teint sombre, des yeux noirs, des dents si blanches qu’on les prenait pour des perles, qu’elle chassait, buvait volontiers avec ses généraux, parlait bien l’égyptien et se disait descendante de Cléopâtre. La lettre de défi qu’elle aurait adressée à Aurélien, et la chaîne d’or si lourde qu’un bouffon perse devait la porter au triomphe, viennent du même recueil. Tout cela peut être inventé, et l’est probablement en grande partie.
La même incertitude pèse sur sa fin. Zosime la fait mourir en route, l’Histoire Auguste la retire à Tibur, le chroniqueur byzantin Zonaras rapporte une version où elle épouse un notable romain, Syncelle la marie à un sénateur, tandis que Jean Malalas, seul de son avis, la dit décapitée après le triomphe. Les traditions arabes médiévales, enfin, ont fait d’une reine al-Zabba’ une héroïne de récits sans rapport avec les sources romaines. La reine guerrière à cheval, la Cléopâtre du désert des peintres et des romanciers, est une création tardive.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le débat principal porte sur ses intentions. A-t-elle voulu une sécession, un empire d’Orient indépendant de Rome, ou seulement une place pour sa dynastie dans un Empire romain affaibli ? Les monnaies associant Vaballathus à Aurélien jusqu’en 272 plaident pour une stratégie de partage du pouvoir plutôt que de séparation, et la proclamation impériale de 272 se lit alors comme une réponse à l’offensive d’Aurélien. Fergus Millar, dans The Roman Near East (1993), et Udo Hartmann, dans Das palmyrenische Teilreich (2001), ont fixé ce cadre.
Pat Southern, dans Empress Zenobia (2008), et Nathanael Andrade, dans Zenobia : Shooting Star of Palmyra (2018), ont proposé des biographies critiques qui trient les sources. En français, Annie et Maurice Sartre, dans Zénobie, de Palmyre à Rome (2014), puis Palmyre. Vérités et légendes (2016), insistent sur la romanité de Palmyre et démontent la reine romanesque. L’identité de la reine, arabe, araméenne ou grecque, est un faux débat pour une ville où les trois cultures coexistaient.
Que peut apprendre de Zénobie celui qui décide ?
Zénobie a tenté de convertir une rente commerciale en souveraineté politique, au moment où l’adversaire semblait trop faible pour réagir. Elle a mal évalué la vitesse de son redressement.
- Une rente de transit dépend de la paix. Palmyre vivait de caravanes qui ont besoin de routes sûres ; la guerre contre Rome a détruit l’actif qu’elle devait protéger.
- La faiblesse d’un adversaire est un état, pas une donnée. Entre 270 et 272, Aurélien a rétabli la situation sur le Danube et en Occident, puis s’est retourné contre l’Orient.
- Prendre l’actif stratégique de l’adversaire provoque sa riposte. En saisissant l’Égypte, Zénobie touchait au blé de Rome et ne laissait plus le choix à l’empereur.
- Battre monnaie ne crée pas la confiance. Frapper des pièces à son nom donnait une légitimité ; cela ne rendait pas leur valeur à des antoniniens presque sans argent.
- Gardez une sortie. La fuite vers la Perse, décidée trop tard, a échoué sur l’Euphrate.
Quels livres lire sur Zénobie ?
- Annie et Maurice Sartre, Zénobie, de Palmyre à Rome, Perrin, 2014.
- Annie et Maurice Sartre, Palmyre. Vérités et légendes, Perrin, 2016.
- Maurice Sartre, D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C.-IIIe siècle apr. J.-C., Fayard, 2001.
- Histoire Auguste. Les empereurs romains des IIe et IIIe siècles, édition bilingue, traduction d’André Chastagnol, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1994 : à lire avec méfiance.
- Paul Veyne, Palmyre. L’irremplaçable trésor, Albin Michel, 2015.
- Nathanael J. Andrade, Zenobia : Shooting Star of Palmyra, Oxford University Press, 2018.
Questions fréquentes sur Zénobie
Zénobie descendait-elle de Cléopâtre ?
Non, selon tout ce que l’on sait. L’affirmation vient de l’Histoire Auguste, une source tardive et peu fiable, qui la présente comme se réclamant de Cléopâtre. Elle a pu cultiver ce rapprochement pour légitimer son pouvoir en Égypte, mais aucune généalogie ne le soutient.
Pourquoi Zénobie a-t-elle attaqué l’Égypte ?
L’Égypte était la province la plus riche de l’Orient, avec son blé, ses impôts et l’atelier monétaire d’Alexandrie. En 270, l’Empire était affaibli et le préfet d’Égypte absent. La conquête donnait à Palmyre les ressources d’un empire, mais rendait la riposte de Rome inévitable.
Comment Zénobie a-t-elle été vaincue ?
L’empereur Aurélien a battu ses armées à Immae, près d’Antioche, puis à Émèse, en 272, avant d’assiéger Palmyre. Zénobie a tenté de fuir vers la Perse et a été capturée au passage de l’Euphrate. Palmyre s’est rendue, puis a été pillée après une nouvelle révolte en 273.
Que reste-t-il de Palmyre ?
Des ruines monumentales, inscrites au patrimoine mondial en 1980 : la grande colonnade, le théâtre, les tours funéraires et des temples. Le tarif de Palmyre, loi fiscale de 137 gravée en grec et en palmyrénien, est conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg.
Pour aller plus loin
- Constantin, l’empereur qui, une génération après Aurélien, acheva la reconstruction de l’Empire
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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