Auguste : biographie, trésor d’Égypte et naissance de l’Empire romain
Héritier de César et vainqueur d’Antoine, Auguste a fondé l’Empire romain en réglant d’abord une question d’argent : payer l’armée sans pillage, grâce à l’Égypte puis à l’impôt.

Qui était Auguste ?
Auguste (63 av. J.-C.-14 apr. J.-C.), né Gaius Octavius, est le petit-neveu et fils adoptif de Jules César, vainqueur des guerres civiles et fondateur du régime impérial romain, le principat, qu’il gouverne de 27 av. J.-C. à sa mort. Il a régné plus de quarante ans sans jamais prendre le titre de roi.
Son génie fut aussi comptable. Auguste a compris que Rome ne manquait pas de soldats mais d’une caisse capable de les payer sans pillage et sans guerre civile. Il l’a trouvée en Égypte, puis il l’a institutionnalisée en créant un trésor militaire alimenté par un impôt sur les successions. Le régime qu’il a fondé a duré cinq siècles en Occident.
Auguste en résumé
Héritier de César à dix-huit ans, Octave lève une armée privée, s’allie à Antoine et Lépide, proscrit ses ennemis, bat les meurtriers de son père adoptif à Philippes, élimine Sextus Pompée puis Antoine et Cléopâtre. Maître unique du monde romain en 30 av. J.-C., il déclare rendre la République au Sénat en 27, reçoit le nom d’Auguste et construit, par accumulation de pouvoirs, une monarchie qui ne dit pas son nom. Il meurt à Nola en 14 apr. J.-C. ; Tibère lui succède.
- Époque : L’Antiquité
- Naissance : 23 septembre 63 av. J.-C., à Rome
- Mort : 19 août 14 apr. J.-C., à Nola, en Campanie
- Pays : République puis Empire romain
- Fonctions : triumvir (43-33 av. J.-C.), consul treize fois, princeps et Augustus à partir de 27 av. J.-C., puissance tribunicienne à vie (23 av. J.-C.), grand pontife (12 av. J.-C.), père de la patrie (2 av. J.-C.)
- Œuvre principale : le principat ; la pacification et la réorganisation des provinces ; les Res gestae, bilan de son règne gravé sur bronze
- À retenir : Auguste a remplacé le pillage par l’impôt pour payer l’armée
La vie d’Auguste : l’héritier qui fit de la victoire une institution
Gaius Octavius naît dans une famille de notables de Velitrae entrée récemment au Sénat. Sa mère, Atia, est la nièce de Jules César. Le dictateur s’intéresse à ce petit-neveu fragile, l’emmène en Espagne en 45 et l’envoie parfaire sa formation à Apollonia, en Illyrie. C’est là qu’il apprend, en mars 44, le meurtre de César et son adoption par testament. Contre l’avis de sa famille, il accepte l’héritage et le nom : il devient Gaius Julius Caesar, que les historiens appellent Octavien.
Il n’a ni magistrature ni armée. Il recrute des vétérans de César en Campanie en offrant 500 deniers par homme, se fait l’allié du Sénat et de Cicéron contre Antoine, puis se retourne : consul à dix-neuf ans en août 43 après avoir marché sur Rome, il forme en novembre avec Antoine et Lépide un triumvirat légal. Les proscriptions qui suivent, dont Cicéron est la victime la plus illustre, sont aussi une opération financière : les biens des proscrits sont vendus pour payer les légions. Les meurtriers de César sont vaincus à Philippes en 42.
Octavien reçoit l’Occident et la tâche impopulaire d’installer les vétérans en Italie, en confisquant les terres de dix-huit cités. Il écrase en 41-40 la révolte de Pérouse, puis, grâce à son ami Agrippa, la flotte de Sextus Pompée à Nauloque en 36. La rivalité avec Antoine, installé à Alexandrie auprès de Cléopâtre, tourne à la guerre en 32. La bataille d’Actium, le 2 septembre 31, racontée dans la fiche de Cléopâtre, et la prise d’Alexandrie en août 30 lui laissent le monde romain.
Le 13 janvier 27, il annonce au Sénat qu’il rend la République. Trois jours plus tard, le Sénat lui décerne le nom d’Augustus, « le vénérable », et lui confie pour dix ans les provinces où stationnent les légions. En 23, il renonce au consulat annuel mais reçoit la puissance tribunicienne à vie et un imperium supérieur à celui des gouverneurs. Le régime est en place : un prince, premier citoyen, qui détient l’armée, l’initiative des lois et l’argent.
Le règne est long et pas toujours paisible. Les frontières avancent jusqu’au Danube ; la Germanie, conquise jusqu’à l’Elbe, est perdue en 9 apr. J.-C. avec trois légions de Varus dans la forêt de Teutobourg. La succession est un deuil répété : Marcellus, Agrippa, puis ses petits-fils Lucius et Gaius meurent avant lui, et il se résout à adopter Tibère en 4 apr. J.-C. Il meurt à Nola le 19 août 14, trente-cinq jours avant son soixante-seizième anniversaire.
Qu’a accompli Auguste, et que reste-t-il de son œuvre ?
Auguste a mis fin à un siècle de guerres civiles et donné à l’Empire une forme politique durable : une monarchie militaire habillée en magistrature républicaine. Il a créé une armée de métier d’environ vingt-cinq à vingt-huit légions, avec des durées de service fixes et une retraite garantie, une garde prétorienne, des flottes permanentes à Misène et à Ravenne. Il a recensé l’Empire, réorganisé les provinces en provinces du Sénat et provinces du prince, fait de l’Égypte un domaine gouverné par un préfet de l’ordre équestre, interdit aux sénateurs sans autorisation.
Il a aussi transformé Rome : forum d’Auguste, théâtre de Marcellus, Ara Pacis, aqueducs, services d’incendie et de police, ravitaillement en blé confié à un préfet. Il reste le mois d’août, qui porte son nom depuis 8 av. J.-C. Il reste surtout l’idée, reprise par tous les régimes personnels de l’Europe, que le pouvoir le plus solide est celui qui ne s’avoue pas comme tel.
Comment Auguste a-t-il financé son pouvoir ?
Le problème qu’il hérite est financier avant d’être politique. Depuis Marius, les généraux paient leurs soldats avec le butin et leur promettent des terres, ce qui fait de chaque armée la clientèle de son chef. Octavien l’a pratiqué lui-même. Il fallait désormais payer des centaines de milliers d’hommes, en service et en retraite, sans proscriptions ni confiscations, et avec une seule fidélité, au prince.
L’Égypte a fourni la mise de départ. Cassius Dion rapporte qu’à la prise d’Alexandrie on trouva au palais des trésors considérables, que Cléopâtre avait elle-même pris dans les temples, et que l’on exigea en outre les deux tiers de leurs biens à de nombreux notables ; l’armée fut payée de tous ses arriérés (LI, 17). Ramené à Rome pour le triple triomphe d’août 29, cet argent inonde le marché. Suétone écrit que l’abondance de numéraire fit baisser le taux de l’intérêt et monter fortement le prix des terres (Auguste, 41) ; Dion précise que l’on prêtait à 4 % ce qui se prêtait à 12 % (LI, 21). Une illustration précoce de la théorie quantitative de la monnaie, dans une économie où la masse monétaire, c’était le métal.
L’Égypte reste ensuite la caisse et le grenier du prince. Gouvernée par un préfet qu’il nomme, elle verse un tribut en argent et en blé ; un abrégé du IVe siècle, l’Epitome de Caesaribus, chiffre à vingt millions de boisseaux, les modii romains, le blé envoyé chaque année à Rome sous Auguste (1, 6). Celui qui tient Alexandrie tient le pain de la capitale.
Auguste paie aussi de sa poche, et le fait savoir. Dans les Res gestae, il détaille ses dépenses : environ 600 millions de sesterces pour acheter des terres en Italie aux vétérans en 30 et en 14 av. J.-C., 260 millions dans les provinces, 400 millions de primes en argent, 150 millions versés en quatre fois au trésor public, des distributions répétées de 240 à 400 sesterces par tête à la plèbe (15-17). Il précise être le premier à avoir payé les terres au lieu de les confisquer. Suétone ajoute qu’il avait reçu 1,4 milliard de sesterces en héritages de ses amis pendant ses vingt dernières années et dépensé presque tout pour l’État (Auguste, 101). La frontière entre la fortune du prince et les finances publiques devient floue, et c’est voulu.
La pièce maîtresse vient en 6 apr. J.-C. En 5, les primes de fin de service ont été fixées à 12 000 sesterces pour un légionnaire après vingt ans et 20 000 pour un prétorien après seize ans (Cassius Dion, LV, 23). Pour les financer, Auguste crée l’aerarium militare, le trésor militaire, avec une dotation de 170 millions de sesterces tirés de son patrimoine (Res gestae, 17). Comme il faut un revenu permanent, il demande aux sénateurs de proposer des impôts, écarte toutes leurs idées et impose la sienne : un prélèvement de 5 % sur les héritages et legs, sauf entre très proches parents et pour les petits patrimoines, complété par une taxe de 1 % sur les ventes aux enchères (LV, 25 ; Tacite, Annales, I, 78). Les citoyens romains, exempts d’impôt direct depuis 167 av. J.-C., recommencent à payer, mais au moment où l’on hérite.
Le reste du système est moins visible et aussi décisif. Des recensements provinciaux, en Gaule dès 27 av. J.-C., en Judée en 6 apr. J.-C., fondent un impôt foncier et un impôt par tête dont la collecte échappe peu à peu aux sociétés de publicains. La monnaie est réorganisée : or et argent frappés sous contrôle du prince, notamment à Lyon à partir des années 15 av. J.-C., laiton et cuivre pour les petites dénominations, un système stable pour deux siècles. Auguste a fait de la fiscalité romaine une administration, là où elle était un butin à partager.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Auguste ?
Plusieurs de ses mots célèbres sont bien attestés, et tous chez Suétone. Il se vantait d’avoir trouvé une Rome de briques et de la laisser de marbre (Auguste, 28) ; il répétait volontiers en grec « hâte-toi lentement », que la tradition latine a rendu par festina lente (25) ; à l’annonce du désastre de Varus, il se serait cogné la tête contre les portes en criant « Quintili Vare, legiones redde », Quintilius Varus, rends-moi mes légions (23). Le jour de sa mort, il demanda à ses amis s’il avait bien joué la comédie de la vie et réclama leurs applaudissements, par un vers grec de théâtre (99).
D’autres récits relèvent de la rumeur. Tacite mentionne le soupçon qui pesa sur Livie, et Cassius Dion rapporte, en s’en distanciant, le bruit selon lequel elle aurait hâté la mort de son époux avec des figues empoisonnées pour assurer le trône à Tibère. Les Res gestae, enfin, sont la plus grande légende du règne, écrite par l’intéressé : les proscriptions, Pérouse ou les confiscations n’y figurent pas, et les guerres civiles y deviennent une libération de la République opprimée par une faction. La copie la plus complète, gravée sur le temple de Rome et d’Auguste à Ancyre, l’actuelle Ankara, a été retrouvée au XVIe siècle.
La littérature de l’époque a fait le reste. Virgile, Horace et Tite-Live, protégés par Mécène, ont donné au régime son récit d’âge d’or retrouvé. Il ne s’agissait pas de propagande au sens moderne, mais le prince savait reconnaître les talents qui servaient sa gloire, et les rétribuer.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Ronald Syme, dans The Roman Revolution (1939, traduit en 1967 sous le titre La Révolution romaine), a décrit Auguste comme un chef de faction impitoyable, dont la constitution n’était qu’une façade derrière laquelle une nouvelle oligarchie de fidèles remplaçait l’ancienne. Cette lecture noire, écrite à l’ombre des dictatures des années 1930, a été nuancée depuis. Karl Galinsky (Augustan Culture, 1996) et Andrew Wallace-Hadrill ont mis en avant la dimension culturelle et consensuelle du régime. En France, Pierre Cosme (Auguste, 2005) et Frédéric Hurlet (Auguste. Les ambiguïtés du pouvoir, 2015) insistent sur le caractère improvisé et ambigu d’un pouvoir qui s’est construit par ajustements successifs plutôt que selon un plan.
Sur l’argent, deux débats dominent. Le premier porte sur la distinction entre trésor public, caisse du prince (le fiscus) et patrimoine personnel : Fergus Millar a soutenu en 1963 que le fiscus n’avait guère d’existence juridique distincte au Ier siècle, Peter Brunt lui a répondu en 1966 ; la question n’est pas close. Le second porte sur l’évergétisme, cette générosité ostentatoire des puissants : Paul Veyne, dans Le Pain et le Cirque (1976), a montré que les dons d’Auguste relevaient moins de l’achat de votes que d’une obligation de statut, la libéralité du prince prouvant sa souveraineté.
Que peut apprendre d’Auguste celui qui décide ?
Auguste a hérité d’une machine à fabriquer des guerres civiles : des armées payées par leur général. Il l’a désarmée en changeant le mode de financement plutôt qu’en réformant les mentalités.
- Un engagement de long terme exige un financement de long terme. Promettre une retraite aux soldats sans revenu affecté menait à la mutinerie ; l’aerarium militare a adossé la promesse à un impôt.
- Choisir l’assiette, c’est choisir qui consent. Un prélèvement au moment de l’héritage frappe un enrichissement, pas un revenu, et touche les élites sans les braquer d’un coup.
- L’afflux de liquidités déplace les prix. Le trésor de Cléopâtre a fait chuter les taux et monter le foncier : l’argent nouveau ne disparaît pas, il se loge quelque part.
- La patience est une stratégie. Hâte-toi lentement : Auguste a construit son pouvoir par petites touches, sans jamais présenter la facture d’un coup.
- Contrôler l’actif stratégique, c’est contrôler le système. En gardant l’Égypte hors d’atteinte des sénateurs, il a tenu à la fois le blé, l’or et ses rivaux.
Quels livres lire sur Auguste ?
- Auguste, Res gestae divi Augusti. Hauts faits du divin Auguste, texte établi et traduit par John Scheid, Les Belles Lettres, 2007.
- Suétone, Vies des douze Césars, tome I, texte établi et traduit par Henri Ailloud, Les Belles Lettres, 1931 : la Vie d’Auguste.
- Ronald Syme, La Révolution romaine, traduit de l’anglais par Roger Stuveras, Gallimard, 1967.
- Pierre Cosme, Auguste, Perrin, 2005.
- Frédéric Hurlet, Auguste. Les ambiguïtés du pouvoir, Armand Colin, 2015.
- Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Seuil, 1976.
Questions fréquentes sur Auguste
Auguste était-il le fils de Jules César ?
Non, il était son petit-neveu : sa mère, Atia, était la fille de Julia, sœur de César. César l’a adopté par testament, et Octave a pris son nom à sa mort en 44 av. J.-C. Il se présentait ensuite comme « fils du divin ».
Pourquoi le mois d’août porte-t-il le nom d’Auguste ?
En 8 av. J.-C., le Sénat a rebaptisé le mois Sextilis en Augustus, parce que plusieurs succès décisifs du prince, dont son premier consulat et la prise d’Alexandrie, tombaient ce mois-là. Le mois de juillet portait déjà le nom de Jules César.
Qu’est-ce que l’aerarium militare ?
C’est le trésor militaire créé par Auguste en 6 apr. J.-C. pour verser une prime de fin de service aux soldats. Il fut doté de 170 millions de sesterces pris sur la fortune du prince, puis alimenté par un impôt de 5 % sur les successions et une taxe de 1 % sur les ventes aux enchères.
Auguste a-t-il été le premier empereur romain ?
Oui, la plupart des historiens datent l’Empire de 27 av. J.-C., quand Octave reçoit le nom d’Auguste. Lui-même ne se disait pas empereur mais princeps, premier des citoyens, et prétendait avoir restauré la République.
Pour aller plus loin
- Sénèque, qui raconte dans De la clémence comment Auguste gracia le conspirateur Cinna
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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