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Tulipomanie : la première bulle spéculative de l’histoire (1637)

La tulipomanie : Des bulbes vendus jusqu’à 5 200 florins cessent soudain de trouver preneur.

Qu’est-ce que la tulipomanie ?

En février 1637, dans les auberges de Haarlem, des contrats portant sur des bulbes encore enterrés cessent brusquement de trouver preneur. Quelques semaines plus tôt, on promettait pour une tulipe rare plusieurs années de salaire d’un artisan. Le récit d’un pays entier pris de folie pour une fleur a fait de la tulipomanie la première bulle spéculative de l’histoire, et l’exemple obligé des excès des marchés.

Ce récit est en grande partie une construction. Revenus aux archives, les historiens ont trouvé un marché étroit, quelques centaines d’acteurs, presque pas de faillites, et plus intéressant que la folie : un marché à terme sans garanties, dont les règles ont changé en cours de route. La tulipomanie dit moins sur la démence des foules que sur la valeur d’une promesse que personne ne garantit.

La tulipomanie en résumé

La tulipomanie est la flambée puis l’effondrement des prix des bulbes de tulipes dans les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas), principalement à Haarlem, entre 1634 et février 1637. Les variétés rares, striées par un virus, se négociaient jusqu’à plusieurs milliers de florins, et certains bulbes ordinaires ont vu leur prix multiplié par plus de vingt en janvier 1637, selon les reconstitutions de Peter Garber. Le marché s’est effondré dans la première semaine de février 1637, laissant des contrats à terme impayés. Selon les recherches récentes, notamment celles d’Anne Goldgar (2007), la crise a touché quelques centaines de négociants et n’a pas ébranlé l’économie néerlandaise.

Quels sont les chiffres clés de la tulipomanie ?

Tulipomanie : les chiffres clés (1634-1637)
IndicateurValeur
Périodehausse de 1634 à février 1637 ; effondrement dans la première semaine de février 1637
Vente aux enchères d’Alkmaar (5 février 1637)environ 90 000 florins pour la collection de Wouter Winckel
Bulbe le plus cher à Alkmaar5 200 florins (Admirael van Enkhuizen)
Bulbes ordinaires (Witte Croonen)prix multiplié par 26 environ en janvier 1637, puis ramené à environ un vingtième de son sommet début février (estimation de Garber)
Participants identifiés dans les archivesenviron 350 (Goldgar), dont 37 ayant payé plus de 300 florins un bulbe
Salaire annuel d’un artisan qualifiéde 150 à 350 florins selon les sources (environ 250 pour un tondeur de drap ou un charpentier)
Faillites attribuables à la criseaucune identifiée avec certitude par Goldgar

Pourquoi une tulipe valait-elle si cher en 1637 ?

Les tulipes « cassées » et leur virus

Venue de l’Empire ottoman par Vienne, la tulipe est acclimatée à Leyde par le botaniste Charles de l’Écluse (Clusius) à partir de 1593. Objet de collection des amateurs fortunés, ses variétés les plus recherchées sont les tulipes dites « cassées », dont les pétales unis se marbrent de flammes et de stries. À partir de 1928, les expériences de la mycologue britannique Dorothy Cayley montrent que cette « cassure » est une maladie transmissible par la sève, sans doute par un insecte ; on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un virus propagé par les pucerons. Ce virus affaiblit le bulbe et réduit le nombre de caïeux, les petits bulbes qui reproduisent la variété à l’identique : les fleurs les plus admirées étaient les plus malades, et les plus lentes à se multiplier.

Une offre qui ne pouvait pas suivre

Une tulipe issue de graine met environ sept ans à fleurir, et rien ne dit à quoi elle ressemblera ; pour copier une variété rare, il faut attendre ses rares caïeux. Une variété comme la Semper Augustus restait donc rare quel que soit le prix offert : en 1625, selon le chroniqueur Nicolaes van Wassenaer, son propriétaire refusait 2 000, puis 3 000 florins pour un seul bulbe. Ces prix, dix ans avant la « manie », relèvent du marché de l’art plus que de la spéculation financière.

Comment la bulle des tulipes a-t-elle éclaté ?

Chronologie de la tulipomanie
DateÉvénement
1625selon le chroniqueur Wassenaer, 2 000 puis 3 000 florins sont offerts, en vain, pour un bulbe de Semper Augustus
Fin 1634 – 1635des acheteurs non professionnels entrent sur le marché ; les bulbes se vendent au poids, à l’aas (un vingtième de gramme)
Été 1636le négoce se déplace vers les « collèges » réunis dans les auberges
Novembre 1636 – janvier 1637les bulbes ordinaires, vendus au poids, s’envolent à leur tour
3 février 1637selon une satire de l’époque, une vente à Haarlem ne trouve plus d’acheteurs
5 février 1637vente aux enchères d’Alkmaar au profit des orphelins de Wouter Winckel : environ 90 000 florins
24 février 1637les délégués des fleuristes, réunis à Amsterdam, proposent de rendre les contrats conclus après le 30 novembre 1636 résiliables contre dédommagement
27 avril 1637les États de Hollande suspendent l’exécution des contrats
Mai 1638la ville de Haarlem permet aux acheteurs de se libérer en payant 3,5 % du prix convenu

Les collèges des auberges et le windhandel

Une tulipe ne se déplante qu’en été, après la floraison ; le reste de l’année, on vendait des bulbes en terre, livrables l’été suivant. À partir de l’été 1636, ce commerce s’organise dans des « collèges », cercles de négociants réunis dans des auberges. L’acheteur versait au vendeur un « argent du vin » d’un demi-sou (stuiver) par florin, soit 2,5 % du montant, plafonné à trois florins par affaire. On ne déposait aucune garantie, il n’y avait aucun appel de marge, et chaque contrat liait deux personnes, sans intermédiaire pour en garantir la bonne fin.

Les Néerlandais appelaient ce négoce windhandel, le « commerce du vent » : l’hiver, on échangeait des promesses, pas des bulbes. Le terme n’est pas un compliment.

De la collection à la fièvre

À partir de novembre 1636, la hausse gagne les variétés communes, vendues au poids ou par lots, que les collectionneurs dédaignaient. Selon les données reconstituées par Peter Garber, la Witte Croonen voit son prix multiplié par 26 environ en janvier 1637, avant de retomber à un vingtième de ce sommet dans la première semaine de février. C’est cette phase finale, courte, qui ressemble le plus à une bulle.

Le 5 février 1637, à Alkmaar, on vend aux enchères la collection de Wouter Bartholomeusz Winckel, un aubergiste et amateur réputé mort en laissant des enfants mineurs. La vente rapporte environ 90 000 florins ; un Viceroy part à 4 200 florins aux enchères, un Admirael van Enkhuizen à 5 200 de gré à gré juste avant. C’est le sommet. Dans les jours qui suivent, les acheteurs disparaissent, et ceux qui ont promis de payer à l’été n’en voient plus la raison.

La décision du 24 février 1637

Le 24 février, des délégués des fleuristes de plusieurs villes, réunis à Amsterdam, proposent d’exécuter les contrats conclus jusqu’au 30 novembre 1636 et de permettre aux acheteurs des contrats plus récents de se dégager en payant 10 % du prix. Selon Garber, les autorités ne retiennent pas cette proposition. Le 27 avril 1637, les États de Hollande suspendent l’exécution de tous les contrats ; en mai 1638, le conseil de Haarlem autorise les acheteurs à s’en libérer moyennant 3,5 % du prix convenu.

Quelles ont été les conséquences de la tulipomanie ?

Elles furent modestes. Dans les archives notariales et judiciaires de plusieurs villes de Hollande, Anne Goldgar a identifié environ 350 personnes engagées dans le négoce, un minimum selon elle, dont 37 seulement ont payé plus de 300 florins un bulbe : des marchands, des brasseurs, des artisans aisés, rarement des ouvriers. Elle n’a trouvé personne dont la faillite puisse être imputée à la seule tulipe.

Le coût fut surtout social : des hommes qui s’étaient engagés en public refusaient de payer, et les tribunaux refusaient de les y contraindre. Les pamphlets satiriques ont fixé l’image d’un peuple ruiné par une fleur ; le commerce des bulbes, lui, a continué.

La tulipomanie a-t-elle vraiment été une bulle ?

Mackay, 1841 : la folie des foules

L’image populaire vient du journaliste écossais Charles Mackay, dont les Memoirs of Extraordinary Popular Delusions, publiés en 1841, consacrent un chapitre à la « tulipomania ». On y lit qu’un bulbe de Viceroy aurait été échangé contre un lot de grain, de bétail, de vin et de meubles estimé à 2 500 florins, et qu’un marin aurait été emprisonné pour avoir mangé un bulbe pris pour un oignon. Selon l’historien Ernst Krelage, suivi par Garber, cette liste de biens servait dans les pamphlets de l’époque à illustrer la valeur des florins, non à décrire un échange réel. L’histoire du marin vient de l’érudit allemand Johann Beckmann, à la fin du XVIIIe siècle, sans source contemporaine, et se situe sans doute après la spéculation. Mackay recopiait Beckmann en l’embellissant : c’était un conteur.

Garber, 1989 : les fondamentaux

L’économiste Peter Garber (Journal of Political Economy, 1989 ; Famous First Bubbles, 2000) soutient que les prix élevés des bulbes rares n’avaient rien d’aberrant. Une nouvelle variété réussie se vend très cher avant de se déprécier à mesure qu’elle se multiplie. Entre février 1637 et 1642, les variétés rares perdent en moyenne 32 % par an, à peine plus que les 28,5 % annuels qu’il observe au XVIIIe siècle, en l’absence de toute manie. Seul le dernier mois, celui des bulbes ordinaires, résiste selon lui à une explication rationnelle.

Thompson, 2007 : des contrats devenus options

L’économiste Earl Thompson (Public Choice, 2007) va plus loin. Si les acheteurs anticipaient, dès l’hiver, que leurs engagements pourraient être annulés contre une faible indemnité, leurs contrats à terme étaient en réalité des options d’achat. Les « prix » relevés seraient des prix d’exercice d’options, non des prix de marché, et la bulle un artefact juridique. La thèse, élégante, suppose que les acheteurs aient anticipé dès l’hiver une indemnisation proposée seulement fin février, et que Garber dit non adoptée.

Goldgar, 2007 : une crise de confiance

L’historienne Anne Goldgar, dans Tulipmania : Money, Honor, and Knowledge in the Dutch Golden Age (University of Chicago Press, 2007), ne tranche pas la question de la rationalité des prix. Elle montre que le marché était étroit et que la légende repose sur des pamphlets moralisateurs, souvent d’inspiration calviniste. Garber avait déjà relevé que la plupart des prix cités depuis trois siècles remontent à une seule série de pamphlets, les dialogues entre Gaergoedt et Waermondt publiés en 1637.

Reste une conclusion prudente : il y a bien eu, de novembre 1636 à février 1637, une flambée des bulbes ordinaires et un effondrement brutal, mais sans l’ampleur que lui prête la tradition ; le mot « bulle » s’y applique avec moins d’évidence qu’aux Mers du Sud ou au système de Law, quatre-vingts ans plus tard.

Quelles leçons un investisseur peut-il tirer de la tulipomanie ?

Un engagement vaut ce que vaut la contrepartie. Les contrats de 1636 n’étaient garantis par rien d’autre que la parole de l’acheteur. Sur un contrat sur futures, chacun dépose une marge, les pertes sont réglées chaque jour et une chambre de compensation se substitue aux deux parties.

Changer les règles change les prix. Si Thompson a raison, il a suffi de rendre les contrats résiliables pour que les prix affichés perdent leur sens. Une intervention publique en pleine crise déplace les risques ; mieux vaut l’avoir envisagée avant.

La liquidité est une hypothèse. Début février 1637, il a suffi qu’une vente à Haarlem ne trouve pas d’acheteur pour que chacun comprenne, au même moment, qu’il n’y en aurait plus. Un prix n’existe que tant que quelqu’un est prêt à le payer.

Méfiez-vous des bonnes histoires. La tulipomanie de Mackay est restée célèbre parce qu’elle est amusante. Cela vaut aussi pour les histoires que l’on se raconte sur ses propres positions.

Questions fréquentes

Quand a eu lieu la tulipomanie ?

La hausse s’étend de 1634 à février 1637 et s’accélère à partir de novembre 1636. Le marché s’effondre dans la première semaine de février 1637.

Combien coûtait une tulipe pendant la tulipomanie ?

Les bulbes rares atteignaient plusieurs milliers de florins, jusqu’à 5 200 à la vente d’Alkmaar du 5 février 1637, quand un artisan qualifié gagnait quelques centaines de florins par an. Le reçu le plus élevé retrouvé par Anne Goldgar porte sur 5 000 florins, environ le prix d’une maison.

La tulipomanie a-t-elle ruiné les Pays-Bas ?

Non. Selon Anne Goldgar, le négoce concernait quelques centaines de personnes aisées et aucune faillite ne peut lui être attribuée avec certitude.

Que signifie windhandel ?

« Commerce du vent » : le négoce de contrats sur des bulbes encore en terre, revendus sans qu’aucune fleur soit livrée.

La tulipomanie est-elle vraiment la première bulle spéculative ?

C’est la plus ancienne qu’on cite, mais les historiens discutent son ampleur. Les bulles de 1720, à Paris, à Londres et dans les Provinces-Unies, sont mieux documentées et beaucoup plus importantes.

Sources

  • Peter M. Garber, « Tulipmania », Journal of Political Economy, vol. 97, n° 3, 1989, p. 535-560 (texte).
  • Peter M. Garber, « Famous First Bubbles », Journal of Economic Perspectives, vol. 4, n° 2, 1990, p. 35-54 (texte).
  • Earl Thompson, « The tulipmania : Fact or artifact ? », Public Choice, vol. 130, 2007, p. 99-114 (notice).
  • Anne Goldgar, Tulipmania : Money, Honor, and Knowledge in the Dutch Golden Age, University of Chicago Press, 2007 ; compte rendu dans Reviews in History.
  • Encyclopaedia Romana (université de Chicago), « Tulipomania » (vente d’Alkmaar, prix de la Semper Augustus).
  • Charles Mackay, Memoirs of Extraordinary Popular Delusions, Londres, 1841 (texte).

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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2 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
P
Patricia Galazzo11 décembre 2014
A la recherche du tableau illustrant la "Tulipomania" qui s'intitule "la vente des oignons de tulipe", XVII°siècle, Ecole des Pays-Bas, je suis tombée sur votre article qui expose bien, de façon synthétique le fait historique que je découvre à peine. Et je vous en remercie. Mais il me semble que votre traduction "commerce de vente" pour Windhandel est erronée. Peut-être n'est-ce qu'une coquille avec un "e" en trop. On traduira alors par "commerce reposant sur du vent" à moins qu'il n'existe un terme caractérisant spécifiquement cette spéculation, personnellement je ne le connais pas.
B
Benoist Rousseau11 décembre 2014
Je vous remercie pour votre correction très juste
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