Gandhi : biographie, marche du sel et swadeshi du Mahatma
Avocat devenu Mahatma, Gandhi a conduit l’Inde vers l’indépendance en frappant l’Empire britannique au portefeuille, par le boycott des tissus anglais et la marche du sel, sans échapper aux critiques de son temps et du nôtre.

Qui était Gandhi ?
Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948), surnommé le Mahatma, « grande âme », est un avocat et dirigeant politique indien qui conduisit, de 1920 à 1947, la lutte du Congrès national indien contre la domination britannique par des campagnes de désobéissance civile non violente. Il fut assassiné à Delhi le 30 janvier 1948, cinq mois après l’indépendance.
On le représente en saint. Il fut aussi un tacticien redoutable, qui avait compris qu’un empire se tient par ses recettes. Ses armes visaient des postes budgétaires précis : le monopole du sel, les importations de cotonnades, l’impôt foncier. Il visait juste, sans toujours atteindre ce qu’il cherchait.
Gandhi en résumé
Fils d’un ministre d’une petite principauté du Gujarat, formé au droit à Londres, Gandhi passe vingt et un ans en Afrique du Sud, où il élabore sa méthode. Rentré en Inde en 1915, il prend la tête du Congrès en 1920 et en fait un parti de masse. L’indépendance arrive en 1947, avec une partition qu’il a combattue.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 2 octobre 1869, Porbandar (Gujarat)
- Mort : 30 janvier 1948, New Delhi, assassiné
- Pays : Inde britannique, Afrique du Sud, Inde
- Fonctions : avocat à Durban et Johannesburg (1893-1914), président du Congrès national indien (1924-1925), dirigeant effectif du mouvement national sans fonction officielle après 1934
- Œuvre principale : Hind Swaraj (1909), la marche du sel (1930), le mouvement Quit India (1942), Autobiographie ou mes expériences de vérité (1925-1929)
- À retenir : il fit de la non-violence une arme économique, en organisant des millions d’Indiens pour priver l’Empire de clients et de contribuables
La vie de Gandhi : l’avocat qui fit de l’abstention une arme
Mohandas Gandhi naît le 2 octobre 1869 à Porbandar, port de la péninsule du Kathiawar, où son père est diwan, c’est-à-dire premier ministre du prince local. Marié à treize ans à Kasturba, il part en 1888 étudier le droit à Londres et entre au barreau en 1891. Revenu en Inde, il échoue comme avocat et accepte en 1893 de défendre en Afrique du Sud les intérêts d’un négociant musulman, Dada Abdullah.
Le séjour prévu pour un an dure vingt et un ans. Expulsé d’un compartiment de première classe à Pietermaritzburg, il découvre la condition des Indiens du Natal et du Transvaal. Il fonde en 1894 le Natal Indian Congress, lance un journal, crée des communautés agricoles et, à partir de 1906, organise la résistance à la loi qui impose aux Asiatiques un enregistrement humiliant. C’est là qu’il forge le mot satyagraha, la « force de la vérité ». En 1914, un compromis avec le ministre Jan Smuts abolit certaines discriminations ; Gandhi rentre en Inde.
Il y parcourt le pays en troisième classe, s’installe dans un ashram près d’Ahmedabad et remporte ses premiers succès locaux : les cultivateurs d’indigo du Champaran en 1917, les paysans du Kheda, accablés d’impôt foncier, en 1918. Après le massacre d’Amritsar, le 13 avril 1919, où l’armée tire sur une foule désarmée, il lance avec le Congrès une campagne de non-coopération : boycott des écoles, des tribunaux et des tissus britanniques. La violence de Chauri Chaura, où des policiers sont brûlés vifs en février 1922, le pousse à suspendre le mouvement. Arrêté en mars 1922, il est condamné à six ans de prison et libéré en 1924.
Le 26 janvier 1930, le Congrès proclame l’objectif de l’indépendance complète. Gandhi choisit pour cible la taxe sur le sel. Le 12 mars, il quitte son ashram avec soixante-dix-huit compagnons et marche vingt-quatre jours jusqu’à la mer, à Dandi, où il ramasse le 6 avril un peu de sel naturel, en violation du monopole d’État. Le mouvement gagne tout le pays ; plus de 60 000 personnes sont emprisonnées. Le pacte signé le 5 mars 1931 avec le vice-roi, lord Irwin, le conduit à la conférence de la Table ronde de Londres, à l’automne, d’où il revient sans résultat.
En 1932, il jeûne contre la création d’un électorat séparé pour les intouchables et obtient le pacte de Poona, au prix d’un affrontement durable avec leur porte-parole, B. R. Ambedkar. Le 8 août 1942, en pleine guerre, il lance le mot d’ordre « Quittez l’Inde ». Emprisonné jusqu’en 1944, il perd sa femme en détention. L’indépendance du 15 août 1947 s’accompagne de la partition entre l’Inde et le Pakistan et de massacres qui font des centaines de milliers de morts. Gandhi jeûne à Calcutta puis à Delhi pour arrêter les violences. Le 30 janvier 1948, un militant nationaliste hindou, Nathuram Godse, l’abat de trois balles à New Delhi.
Qu’a accompli Gandhi, et que reste-t-il de son œuvre ?
Gandhi a fait d’un club de notables, le Congrès, un mouvement de masse capable de mobiliser les villages. Il a donné à la lutte anticoloniale une méthode, la non-coopération non violente, qui a ensuite inspiré Martin Luther King aux États-Unis et bien d’autres. L’Inde lui doit une part de son unité politique et la forme de son nationalisme, plus civique que religieux.
Son programme économique, en revanche, a été largement écarté. Jawaharlal Nehru, son héritier politique, a choisi l’industrie lourde et la planification, quand Gandhi rêvait d’une Inde de villages autosuffisants. Le rouet, emblème du drapeau du Congrès, a été remplacé sur le drapeau national de 1947 par la roue de l’empereur Ashoka. Il reste le khadi, tissu filé à la main, devenu vêtement politique, et une date, le 2 octobre, journée internationale de la non-violence depuis 2007.
Comment Gandhi a-t-il financé son pouvoir ?
Gandhi n’a jamais levé d’impôt ni commandé d’armée. Son pouvoir était une capacité d’organisation, et une organisation coûte de l’argent. En Afrique du Sud, il vit de ses honoraires d’avocat, prospères, puis les consacre à ses communautés et à son journal, financés aussi par les commerçants indiens. En Inde, ses ashrams reposent sur les dons. Celui d’Ahmedabad est sauvé en 1915, quand l’admission d’une famille d’intouchables fait fuir ses soutiens, par un don de 13 000 roupies d’un bienfaiteur que l’Autobiographie ne nomme pas ; ses biographes l’identifient à un industriel du textile, Ambalal Sarabhai. Les grands mécènes du mouvement sont des industriels et des négociants : le filateur G. D. Birla, chez qui Gandhi meurt, et Jamnalal Bajaj, qui lui offre la terre de Wardha. L’apôtre de la vie simple était entouré de capitaines d’industrie, ce qu’il assumait en défendant l’idée que les riches ne sont que les dépositaires de leur fortune.
Le Congrès, lui, lève des fonds dans la population. En avril 1921, Gandhi fixe trois objectifs : dix millions d’adhérents, un crore de roupies, soit dix millions, pour le fonds Tilak Swaraj, et deux millions de rouets en service. La cotisation modeste et la collecte de masse font du mouvement une affaire de millions de petits contributeurs, ce qui est déjà une forme de légitimité.
L’originalité de Gandhi tient à ce qu’il retourne l’arme financière contre l’Empire. Le swadeshi, « ce qui vient de son propre pays », est un boycott des produits étrangers né au Bengale en 1905. Gandhi en fait une économie morale : filer chaque jour au rouet, porter le khadi, brûler les tissus anglais, comme lors du grand bûcher de Bombay en août 1921. Le coton indien partait brut vers le Lancashire et revenait en cotonnades ; le boycott frappait le premier débouché de l’industrie textile britannique. En 1925, il crée l’Association des fileurs de toute l’Inde pour organiser la production. Le geste avait aussi une logique économique : donner un revenu d’appoint aux paysans désœuvrés pendant la saison sèche.
Le choix du sel, en 1930, laisse d’abord sceptiques les dirigeants du Congrès, qui n’y voient pas une cible à la hauteur de l’enjeu. Gandhi voit plus loin. La loi de 1882 réserve à l’État la fabrication et la vente du sel et le taxe ; tout Indien, du plus pauvre au plus riche, en consomme, et le pauvre paie proportionnellement le plus. Ramasser du sel sur une plage devient un acte que chacun peut accomplir et que l’administration ne peut pas tolérer sans se ridiculiser. Les recettes du sel ne sont pas la principale ressource de l’Inde britannique ; c’est le principe du monopole que la marche met en pièces, devant les caméras du monde entier.
Les effets sont réels mais difficiles à isoler. Les importations de cotonnades britanniques chutent fortement en 1930-1931, sous l’effet conjugué du boycott, de la crise mondiale et de la concurrence japonaise. En septembre 1931, Gandhi se rend lui-même dans le Lancashire, à Darwen, pour expliquer aux ouvriers en chômage que leur misère est moindre que celle des Indiens. Il est reçu avec courtoisie. Dernière décision financière de sa vie : en janvier 1948, son jeûne pousse le gouvernement indien à verser au Pakistan les 550 millions de roupies qui lui revenaient du partage du Trésor commun. Son assassin en fit l’un de ses griefs.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Gandhi ?
Gandhi est l’un des auteurs les plus cités de ce qu’il n’a jamais écrit. La phrase qui invite à être soi-même le changement que l’on veut voir dans le monde ne figure pas dans ses œuvres ; elle condense un passage de 1913 beaucoup plus prudent. Le mot sur la civilisation occidentale, qui serait « une bonne idée », relève de l’anecdote invérifiable. La maxime selon laquelle « œil pour œil » rendrait le monde aveugle n’a pas de source dans ses écrits.
Le mot de la poétesse Sarojini Naidu, selon laquelle il coûtait très cher de maintenir Gandhi dans la pauvreté, circule sans référence précise. Il dit pourtant une vérité : trains spéciaux, ashrams, secrétariat et presse avaient un prix, payé par les mécènes. Quant au titre de « père de la nation », on en trouve un emploi célèbre chez un rival, Subhas Chandra Bose, dans un discours radiodiffusé de juillet 1944, depuis l’Asie sous contrôle japonais.
La légende hagiographique a son pendant. En Inde, une partie de la droite nationaliste hindoue réhabilite son assassin. Ailleurs, des militants ont fait retirer certaines de ses statues, comme à l’université du Ghana en 2018, en raison de ses propos sur les Africains.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’historienne britannique Judith M. Brown, dans Gandhi : Prisoner of Hope (1989), a décrit un homme politique conscient des limites de son influence. L’Indien Ramachandra Guha a donné la biographie la plus complète, Gandhi Before India (2013) et Gandhi : The Years That Changed the World (2018), admirative mais documentée. En France, Claude Markovits, dans Gandhi (2000) puis The Un-Gandhian Gandhi (2003), a montré comment le mythe s’est construit, souvent contre les intentions de l’intéressé. Shahid Amin, dans un article célèbre de 1984, a étudié les rumeurs paysannes qui prêtaient au Mahatma des pouvoirs surnaturels et faisaient de lui ce qu’il n’avait pas voulu être.
La contestation est ancienne et sérieuse. Ambedkar, juriste intouchable et futur rédacteur de la Constitution indienne, reprochait à Gandhi de défendre le système des castes tout en condamnant l’intouchabilité ; son réquisitoire de 1945 reste lu. Ashwin Desai et Goolam Vahed, dans The South African Gandhi (2015), ont rappelé ses propos méprisants sur les Africains noirs dans les années 1890-1900, période où il réclamait pour les Indiens les droits des sujets britanniques. Ses expériences de chasteté de 1946-1947, qui l’ont conduit à partager son lit avec sa petite-nièce, choquaient déjà ses proches. Ses défenseurs soulignent son évolution et le contexte ; ses critiques répondent que l’icône a effacé l’homme. Les deux constats peuvent être vrais en même temps.
Que peut apprendre de Gandhi celui qui décide ?
Gandhi a gagné moins par la force morale que par le choix de ses cibles. Il frappait des points où l’adversaire ne pouvait ni céder sans perdre la face, ni réprimer sans se discréditer. Il savait aussi suspendre une campagne lorsqu’elle lui échappait.
- Choisir une cible simple, universelle et mesurable : le sel touchait chaque foyer, et chaque arrestation était une défaite publique pour l’administration.
- Viser les flux plutôt que les symboles : le boycott des cotonnades atteignait un marché d’exportation, donc des intérêts britanniques organisés, capables de peser à Londres.
- Savoir couper une position qui dérape : la suspension de 1922 après Chauri Chaura, mal comprise sur le moment, préserva la méthode.
- Ne pas confondre adhésion et accord : des millions d’Indiens suivaient le Mahatma sans partager son économie villageoise, que l’Inde indépendante a écartée.
- Se méfier de la preuve sociale qu’entretient une icône : l’autorité morale d’un homme ne garantit ni la justesse de toutes ses positions ni l’exactitude des citations qu’on lui prête.
Quels livres lire sur Gandhi ?
- Gandhi, Autobiographie ou mes expériences de vérité, traduit de l’anglais par Georges Belmont, présentation et notes de Pierre Meile, PUF, 1950 (sous le titre Expériences de vérité ou Autobiographie ; rééd. 2012) : la source, qui s’arrête en 1920.
- Claude Markovits, Gandhi, Presses de Sciences Po, 2000 : une introduction d’historien, attentive au mythe.
- Christine Jordis, Gandhi, Gallimard, 2006 : une biographie accessible.
- Jacques Attali, Gândhî ou l’éveil des humiliés, Fayard, 2007 : une biographie admirative et vivante.
- Ramachandra Guha, Gandhi Before India (2013) et Gandhi : The Years That Changed the World, 1914-1948 (2018), Allen Lane : la biographie de référence, en anglais.
- Ashwin Desai et Goolam Vahed, The South African Gandhi : Stretcher-Bearer of Empire, Stanford University Press, 2015 : la lecture critique des années sud-africaines, en anglais.
Questions fréquentes sur Gandhi
Pourquoi Gandhi a-t-il fait la marche du sel ?
Pour violer publiquement le monopole britannique sur le sel, taxé et réservé à l’État depuis la loi de 1882. Le sel concernait tous les Indiens, et le geste de le ramasser sur une plage pouvait être imité partout, ce qui transforma une marche de 24 jours en mouvement national.
Qu’est-ce que le swadeshi ?
Le mot désigne ce qui est produit dans son propre pays. Le mouvement swadeshi, né au Bengale en 1905, prône le boycott des marchandises britanniques ; Gandhi en fait à partir de 1920 un programme moral et économique centré sur le rouet et le tissu filé à la main.
Qui a tué Gandhi et pourquoi ?
Nathuram Godse, militant nationaliste hindou proche de la Hindu Mahasabha, l’a abattu le 30 janvier 1948. Il lui reprochait sa politique envers les musulmans et le Pakistan, notamment le versement au Pakistan de sa part du Trésor obtenu par le jeûne de janvier 1948. Godse fut pendu en 1949.
Pourquoi Gandhi est-il critiqué aujourd’hui ?
On lui reproche ses propos sur les Africains en Afrique du Sud, sa défense du système des castes face à Ambedkar et ses expériences de chasteté de la fin de sa vie. Ses biographes rappellent son évolution, mais ces critiques reposent sur des sources réelles.
Pour aller plus loin
- le protectionnisme, remède ou poison, pour replacer le swadeshi dans le débat sur le commerce
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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