Akbar : biographie, conquêtes et impôt foncier du Grand Moghol
Empereur moghol de 1556 à 1605, Akbar unifia l’Inde du Nord, associa les princes hindous au pouvoir et fit asseoir l’impôt foncier sur l’arpentage des terres et la moyenne des récoltes de dix ans.

Qui était Akbar ?
Akbar (1542-1605), dit Akbar le Grand, est l’empereur moghol qui régna sur l’Inde du Nord de 1556 à sa mort et transforma la conquête de son grand-père Babur en un empire durable, de l’Afghanistan au Bengale. Descendant, par son grand-père Babur, de Tamerlan et de Gengis Khan, il gouverna une population en majorité hindoue en associant ses élites au pouvoir.
On retient de lui la tolérance religieuse, les débats entre théologiens de toutes confessions, la ville de Fatehpur Sikri. On retient moins qu’il fut aussi un conquérant brutal, et surtout un organisateur. Son empire tenait par un impôt foncier mesuré, calculé et payé en argent, dont la mise au point revient à son ministre hindou Todar Mal. Rarement un souverain du XVIe siècle a su avec autant de précision ce que rapportait chaque champ de son royaume.
Akbar en résumé
Né en exil, proclamé empereur à treize ans au milieu d’une reconquête inachevée, Akbar sauve l’héritage moghol à la seconde bataille de Panipat, en 1556, puis s’affranchit de son régent. Il conquiert le Rajasthan, le Gujarat, le Bengale, le Cachemire, le Sind et une partie du Deccan, attire les princes rajputs par des alliances matrimoniales et des commandements, réorganise l’armée et l’impôt. Sa vie religieuse, faite de curiosité et de syncrétisme, inquiète les docteurs de la loi. Il meurt à Agra en 1605, réconcilié avec son fils rebelle, le futur Jahangir.
- Époque : La Renaissance et les grandes découvertes
- Naissance : 15 octobre 1542, Umarkot (Sind)
- Mort : fin octobre 1605 (le 25 ou le 27 selon les auteurs), Agra
- Pays : Empire moghol (Inde du Nord, Pakistan et Afghanistan actuels)
- Fonctions : empereur moghol (padishah) de 1556 à 1605, sous la régence de Bairam Khan jusqu’en 1560
- Œuvre principale : l’unification de l’Inde du Nord, le système des rangs militaires (mansab), l’impôt foncier mesuré du dahsala, la politique de « paix universelle » entre les religions
- À retenir : un empire payé par la mesure de la terre et la moyenne des récoltes, non par le pillage
La vie d’Akbar : le conquérant qui faisait mesurer les champs
Akbar naît le 15 octobre 1542 à Umarkot, dans le Sind, alors que son père Humayun, chassé de l’Inde par l’Afghan Sher Shah Suri, erre en quête d’alliés. L’enfant grandit à Kandahar et à Kaboul, à l’écart des livres : il ne saura jamais lire, ce qui ne l’empêchera pas de réunir l’une des plus riches bibliothèques de son temps, qu’il se faisait lire chaque jour. Humayun reprend Delhi en 1555 et meurt quelques mois plus tard d’une chute dans un escalier.
Le 14 février 1556, à Kalanaur, dans le Pendjab, le régent Bairam Khan fait proclamer l’adolescent. La situation est critique : un général hindou au service des Suri, Hemu, a repris Delhi et Agra. Le 5 novembre 1556, à Panipat, une flèche frappe Hemu à l’œil ; son armée se débande. En 1560, à dix-huit ans, Akbar congédie Bairam Khan, qui sera assassiné sur la route de La Mecque, puis se défait de l’influence de sa nourrice et de son clan. À vingt ans, il gouverne seul.
La conquête suit, méthodique et souvent impitoyable. Le siège de Chittor, citadelle du Mewar, se conclut en 1568 par le massacre d’une grande partie des défenseurs et des réfugiés. Mais Akbar épouse dès 1562 une princesse d’Amber, fille du raja Bharmal, et ouvre aux chefs rajputs les plus hauts commandements de l’armée. Le Gujarat, riche de ses ports, tombe en 1572-1573, le Bengale en 1574-1576. Suivent Kaboul en 1585, le Cachemire en 1586, le Sind en 1591, Kandahar en 1595 et, au tournant du siècle, une partie du Deccan avec Ahmadnagar en 1600 et la forteresse d’Asirgarh en janvier 1601.
Dès 1563, il supprime la taxe sur les pèlerins hindous, et en 1564 la jizya, l’impôt de capitation payé par les non-musulmans. Il fait bâtir à partir de 1571 une capitale nouvelle, Fatehpur Sikri, près d’Agra, où il réunit à partir de 1575 dans une « maison du culte » théologiens musulmans, brahmanes, jaïns, zoroastriens et jésuites venus de Goa. En 1579, une déclaration signée des oulémas lui reconnaît le droit de trancher entre interprétations de la loi religieuse. En 1582, il fonde un cercle de disciples attachés à sa personne, que l’on nommera plus tard Din-i Ilahi, la « religion divine ». La cour quitte Fatehpur Sikri pour Lahore en 1585, puis revient à Agra à la fin du siècle.
Les dernières années sont celles de la succession. Son fils Salim, impatient, se révolte en 1600 et fait assassiner en 1602 Abu’l-Fazl, l’historien et ami d’Akbar. Le père et le fils se réconcilient. Akbar meurt à Agra à la fin d’octobre 1605 ; il repose dans le mausolée de Sikandra, près de la ville, et Salim lui succède sous le nom de Jahangir.
Qu’a accompli Akbar, et que reste-t-il de son œuvre ?
Akbar a donné à l’Empire moghol ses frontières, ses institutions et sa langue administrative, le persan. Il a organisé ses élites selon le système du mansab : chaque officier, musulman ou hindou, reçoit un rang chiffré qui fixe son traitement et le nombre de cavaliers qu’il doit entretenir. Il a divisé l’empire en provinces, les subahs, dotées chacune d’un gouverneur et d’un responsable des finances indépendant de lui. Ses successeurs, Jahangir, Shah Jahan et Aurangzeb, ont gouverné un siècle avec cet appareil.
Il reste aussi des pierres et des livres. Fatehpur Sikri, abandonnée presque intacte, et le fort d’Agra comptent parmi les sites les plus visités de l’Inde. Les ateliers impériaux ont produit les grands manuscrits illustrés du Hamzanama et de l’Akbarnama, la chronique du règne rédigée par Abu’l-Fazl, dont le dernier volume, l’Ain-i Akbari, décrit l’administration et l’économie de l’empire avec une précision statistique sans équivalent en Europe à la même date. Le nom d’Akbar, enfin, reste attaché à l’idée d’un pouvoir qui gouverne au-dessus des communautés religieuses.
Comment Akbar a-t-il financé son pouvoir ?
Par la terre, d’abord et presque exclusivement. D’après la reconstitution statistique de Shireen Moosvi à partir de l’Ain-i Akbari, l’impôt foncier représentait vers 1595 environ les neuf dixièmes des recettes connues de l’empire. Tout l’enjeu était donc de savoir combien demander. Akbar hérita du système de Sher Shah Suri, qui avait fait mesurer une partie des terres et fixé des taux en nature. Les premières tentatives du règne échouent : en 1574, l’empereur confie la perception à des agents, les karoris, chargés chacun de faire rentrer un karor, soit dix millions de dams, la monnaie de cuivre. L’expérience tourne aux exactions et à la ruine des campagnes, que les chroniqueurs du temps décrivent sans complaisance.
La réforme décisive est datée de 1580 par l’Ain-i Akbari, et sa mise en œuvre occupe les années 1580. Sous la direction de Raja Todar Mal, un administrateur hindou qui avait déjà servi Sher Shah et qui dirigea ensuite les finances de l’empire, les terres cultivées sont arpentées avec une chaîne de bambous reliés par des anneaux de fer, moins sujette à varier que la corde de chanvre. Pour chaque district et chaque culture, l’administration calcule le produit moyen et les prix moyens des dix années précédentes, de 1570 à 1580 : c’est le dahsala, littéralement « dix ans ». Sur cette base, elle fixe un taux en argent par bigha, l’unité de surface. La part de l’État est en principe le tiers du produit moyen. Les terres sont classées selon leur régularité de culture, et celles qu’on remet en valeur bénéficient de taux réduits.
Ce système, appelé zabt, ne s’appliquait pleinement qu’au cœur de l’empire, d’Agra à Lahore et de Delhi à Allahabad. Ailleurs, on continuait à partager la récolte ou à estimer en bloc. Il avait deux vertus pour le Trésor : un rendement prévisible, puisque les taux ne suivaient pas chaque mauvaise saison, et un paiement en argent, ce qui supposait que le paysan vende sa récolte et monétisait les campagnes. Il faisait en revanche porter au cultivateur le risque des prix : une chute des cours du grain pesait sur lui, non sur l’État, même si des remises étaient accordées en cas de sécheresse ou d’inondation.
L’impôt ne passait pas tout entier par le Trésor. L’essentiel de la recette était assigné aux officiers sous forme de jagirs, des droits de percevoir l’impôt d’un territoire donné en lieu de solde, non héréditaires et régulièrement déplacés, à la manière du timar de Soliman le Magnifique. Le reste, la khalisa, revenait directement à l’empereur. Le tout était compté en dams de cuivre et payé en roupies d’argent, pièce héritée de Sher Shah. Or l’Inde n’a guère de mines d’argent : le métal venait du commerce, et en partie des Amériques, par le golfe Persique et les comptoirs portugais. L’historienne Aziza Hasan a montré dès 1969 la hausse de la frappe d’argent moghole à partir de la fin du XVIe siècle, un débat qui rejoint celui de la théorie quantitative de la monnaie sur la hausse des prix.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Akbar ?
La culture populaire indienne a fait d’Akbar le héros de récits savoureux, notamment les joutes d’esprit avec son courtisan Birbal, qui exista bien, mais dont les anecdotes appartiennent au folklore. L’épouse rajpoute célèbre sous le nom de Jodha Bai, mère de Jahangir, n’est jamais appelée ainsi dans les sources du règne : son titre officiel était Mariam-uz-Zamani, et le nom de Jodha n’apparaît que bien plus tard. La passion de Salim pour la danseuse Anarkali, emmurée vivante sur ordre d’Akbar, ne repose sur aucune source moghole contemporaine ; elle apparaît chez des voyageurs anglais du début du XVIIe siècle et a prospéré au cinéma.
Le Din-i Ilahi a suscité une autre légende, savante celle-là : celle d’un empereur fondateur d’une nouvelle religion destinée à remplacer l’islam. Les historiens de l’université d’Aligarh, Muhammad Athar Ali ou Irfan Habib, y voient plutôt un ordre de disciples, restreint à quelques dizaines de courtisans, et l’expression d’une politique, la sulh-i kul, la « paix avec tous », qui servait aussi la paix civile et la fidélité des élites non musulmanes.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’Anglais Vincent Smith (Akbar the Great Mogul, 1917) fixa longtemps un portrait à la fois admiratif et sévère, notamment pour sa politique religieuse. L’école d’Aligarh renouvela l’étude à partir des années 1960 : Irfan Habib (The Agrarian System of Mughal India, 1963) décrivit un État vivant d’un prélèvement très lourd sur la paysannerie, dont la pression finit par provoquer au XVIIe siècle des révoltes et une crise agraire ; Shireen Moosvi (The Economy of the Mughal Empire c. 1595, 1987) chiffra l’économie de l’empire à partir de l’Ain-i Akbari. D’autres historiens, comme Muzaffar Alam et Sanjay Subrahmanyam, ont insisté sur la part de négociation avec les pouvoirs locaux, les zamindars, sans lesquels l’impôt ne rentrait pas.
Deux questions restent ouvertes. La première porte sur la fiabilité des chiffres de l’Ain-i Akbari : décrivent-ils l’impôt demandé ou l’impôt perçu, et dans quelle mesure l’écart était-il grand ? La seconde porte sur l’intention religieuse d’Akbar, entre quête spirituelle personnelle et calcul politique. Les deux lectures se combinent sans doute ; les sources, écrites par des partisans comme Abu’l-Fazl ou des adversaires comme le chroniqueur orthodoxe Badauni, ne permettent pas de trancher.
Que peut apprendre d’Akbar celui qui décide ?
Akbar a compris qu’un empire se gouverne avec des données. Avant de demander, il fit mesurer ; avant de fixer un taux, il fit calculer une moyenne. C’est une leçon d’organisation plus que de conquête.
- Mesurer avant de taxer : l’arpentage et les registres donnent à l’État une base que la négociation au cas par cas ne donne pas.
- Lisser la volatilité : une moyenne sur dix ans, sorte de moyenne mobile avant la lettre, évite de fixer l’impôt sur l’année la plus récente, piège que décrit le biais de récence.
- Savoir qui porte le risque : un impôt fixé en argent garantit la recette de l’État mais reporte sur le paysan le risque des prix, et ce transfert a un coût social.
- Recruter le talent sans préjugé : Todar Mal, hindou, et les chefs rajputs furent des piliers d’un empire dirigé par un souverain musulman.
- Payer ses cadres par des revenus déplacés tous les quelques années empêche leur enracinement local, mais les pousse à presser le contribuable avant de partir : Habib y voit l’une des racines de la crise ultérieure.
Quels livres lire sur Akbar ?
- Louis Frédéric, Akbar, le Grand Moghol, Denoël, 1986 : la biographie de référence en français.
- André Clot, Les Grands Moghols. Splendeur et chute, 1526-1707, Plon, 1993 : le règne replacé dans l’histoire de la dynastie.
- Abu’l-Fazl, The Akbar Nama, trad. Henry Beveridge, Asiatic Society, Calcutta, 1897-1921, et The Ain-i Akbari, trad. Heinrich Blochmann et Henry S. Jarrett, Calcutta, à partir de 1873 (en anglais) : la chronique officielle et le tableau administratif de l’empire.
- Irfan Habib, The Agrarian System of Mughal India, 1556-1707, Asia Publishing House, 1963, 2e éd. Oxford University Press, 1999 (en anglais) : l’ouvrage fondamental sur l’impôt foncier.
- Shireen Moosvi, The Economy of the Mughal Empire c. 1595 : A Statistical Study, Oxford University Press, 1987 (en anglais) : les chiffres de l’empire d’Akbar.
- John F. Richards, The Mughal Empire, Cambridge University Press, 1993 (en anglais) : la synthèse la plus claire sur l’ensemble de la dynastie.
Questions fréquentes sur Akbar
Pourquoi Akbar est-il appelé le Grand ?
Le surnom tient à l’étendue de ses conquêtes, à la solidité des institutions qu’il a laissées et à sa politique religieuse, qui associa les hindous au pouvoir. Il fut popularisé par l’historiographie britannique, notamment par la biographie de Vincent Smith en 1917. Son nom même, Akbar, signifie « le plus grand » en arabe.
Qu’est-ce que le système de Todar Mal ?
C’est l’impôt foncier mis en place en 1580 sous la direction du ministre Todar Mal : les terres sont arpentées, et l’impôt de chaque culture est fixé en argent d’après le produit et les prix moyens des dix années précédentes. La part de l’État était en principe le tiers du produit moyen. On l’appelle zabt, ou dahsala.
Akbar savait-il lire ?
Non, selon les sources de son règne. Il se faisait lire chaque jour les ouvrages de sa bibliothèque, en persan, et possédait une culture étendue par l’écoute. Certains historiens ont supposé une dyslexie, ce qui reste une hypothèse.
Qu’est-ce que le Din-i Ilahi ?
C’est le nom donné, après coup, au cercle de disciples qu’Akbar réunit autour de sa personne à partir de 1582. Les historiens y voient moins une religion nouvelle qu’un lien de fidélité spirituelle et politique entre l’empereur et un petit nombre de courtisans. Il disparut avec lui.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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