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Mao Zedong : biographie, Grand Bond et famine du dictateur chinois

Fondateur de la République populaire de Chine, Mao Zedong a financé l’industrialisation en prélevant les récoltes paysannes jusqu’à la famine du Grand Bond en avant, l’une des plus meurtrières de l’histoire.

Mao Zedong : Le dictateur dont les récoltes imaginaires affamèrent la Chine

Qui était Mao Zedong ?

Mao Zedong (1893-1976) est un révolutionnaire et dictateur chinois, cofondateur du Parti communiste chinois en 1921, qui prit le pouvoir à l’issue de la guerre civile, proclama la République populaire de Chine le 1er octobre 1949 et la gouverna jusqu’à sa mort, le 9 septembre 1976. Ses campagnes politiques et économiques ont causé la mort de plusieurs dizaines de millions de personnes.

Le Parti communiste chinois le présente encore comme le fondateur de la Chine nouvelle, dont les mérites l’emporteraient sur les erreurs. Les historiens, eux, comptent les morts. Ce portrait s’attache à une question simple : comment un tel pouvoir s’est-il financé, et pourquoi personne ne l’a arrêté à temps ?

Mao Zedong en résumé

Instituteur devenu militant, Mao s’impose dans les années 1930 comme chef de guérilla rurale, puis comme dirigeant du parti pendant la Longue Marche et à Yan’an. Vainqueur des nationalistes de Tchang Kaï-chek en 1949, il construit un État-parti sur le modèle soviétique, puis s’en écarte pour lancer ses propres campagnes, dont le Grand Bond en avant (1958-1962) et la Révolution culturelle (1966-1976).

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : 26 décembre 1893, Shaoshan (Hunan)
  • Mort : 9 septembre 1976, Pékin
  • Pays : Chine
  • Fonctions : président du Comité central du Parti communiste chinois (1943-1976), président de la République populaire de Chine (1954-1959), président de la Commission militaire centrale (1954-1976)
  • Œuvre principale : la conquête du pouvoir en 1949, la collectivisation, le Grand Bond en avant, la Révolution culturelle
  • À retenir : la famine de 1959-1961, que les estimations des historiens situent entre 15 et 45 millions de morts, la plupart des travaux démographiques récents retenant 30 millions ou davantage

La vie de Mao Zedong : le guérillero qui ne voulut jamais rendre le pouvoir

Mao Zedong naît le 26 décembre 1893 à Shaoshan, dans le Hunan, fils d’un paysan enrichi dans le commerce des grains, avec qui il s’entend mal. Formé à l’école normale de Changsha, il travaille en 1918-1919 à la bibliothèque de l’université de Pékin, où il découvre le marxisme. En juillet 1921, il fait partie de la douzaine de délégués du congrès fondateur du Parti communiste chinois, à Shanghai.

Après la rupture de 1927 entre communistes et nationalistes du Guomindang, Mao se replie dans les montagnes du Jinggangshan puis au Jiangxi, où naît en novembre 1931 une République soviétique chinoise dont il préside le gouvernement. Il y conduit déjà des purges sanglantes, comme celle de Futian en 1930. Chassés par les offensives nationalistes, les communistes entament en octobre 1934 la Longue Marche, au cours de laquelle Mao prend l’ascendant sur la direction, à Zunyi, en janvier 1935.

Installé à Yan’an, dans le nord-ouest, il profite de la guerre contre le Japon pour étendre ses bases. La campagne de rectification de 1942-1944 soumet les cadres à l’autocritique et à la terreur, et consacre le culte de sa pensée. La guerre civile reprend en 1946 ; le 1er octobre 1949, Mao proclame à Pékin la République populaire de Chine.

Les premières années consolident le régime par la violence : réforme agraire, campagne contre les « contre-révolutionnaires », intervention en Corée à partir d’octobre 1950. La collectivisation est achevée en 1956. L’invitation à la critique des Cent Fleurs, en 1956-1957, se retourne contre ceux qui l’ont prise au mot : plus d’un demi-million de personnes sont qualifiées de « droitiers ». En 1958, Mao lance le Grand Bond en avant. La famine qui suit l’oblige à s’effacer partiellement de la gestion économique après 1962.

Il reprend la main en 1966 avec la Révolution culturelle, dresse les Gardes rouges contre le parti et fait tomber le président Liu Shaoqi, mort en détention en 1969. Son successeur désigné, Lin Biao, périt en 1971 dans la chute de son avion en fuite vers l’Union soviétique. Mao reçoit Richard Nixon en février 1972. Malade, il meurt à Pékin le 9 septembre 1976 ; la « bande des Quatre », dont son épouse Jiang Qing, est arrêtée un mois plus tard.

Qu’a accompli Mao Zedong, et que reste-t-il de son œuvre ?

Mao a réunifié un pays fragmenté depuis 1911, chassé les puissances étrangères et doté la Chine d’un État centralisé, d’une armée et de l’arme nucléaire, essayée en 1964. Le Parti communiste qu’il a mené au pouvoir gouverne toujours. L’espérance de vie a progressé sous son règne, par la vaccination et la santé publique rurale, sauf pendant la famine qui l’a fait chuter.

Son système économique, en revanche, n’a pas survécu. La décollectivisation commence deux ans après sa mort, sous Deng Xiaoping. La résolution officielle de 1981 lui reconnaît des erreurs graves, sans toucher à son portrait sur la porte Tian’anmen ni à son mausolée. Le bilan humain est l’un des plus lourds du XXe siècle, comparable à celui de Staline, dont il se voulut l’héritier.

Comment Mao Zedong a-t-il financé son pouvoir ?

Dans les années 1920, le jeune parti vit en grande partie des subsides du Komintern, l’Internationale communiste dirigée depuis Moscou. Dans les bases rurales, Mao finance l’armée rouge par la confiscation : les biens des propriétaires fonciers sont saisis, les « tyrans locaux » rançonnés, la terre redistribuée contre un impôt en grains. À Yan’an, dans une région pauvre, privée à partir de 1941 des subsides du gouvernement nationaliste et soumise à son blocus, l’administration communiste équilibre ses comptes par un monopole commercial dont l’historien Chen Yung-fa a montré, dans une étude de 1995, qu’il reposait en partie sur la culture et la vente d’opium, désigné dans les documents sous le nom de « produit spécial ». Le régime qui allait éradiquer l’opium dans les années 1950 en avait vécu.

En 1949, le nouveau pouvoir hérite d’une hyperinflation, legs des dernières années nationalistes. Chen Yun, responsable de l’économie, centralise les recettes, contrôle les grains et le coton et rétablit en 1950 la valeur du renminbi, la monnaie émise depuis décembre 1948. Le traité d’amitié signé à Moscou le 14 février 1950 apporte un crédit soviétique de 300 millions de dollars sur cinq ans à 1 %, puis les usines clés en main du premier plan quinquennal, payées à crédit et en livraisons de produits agricoles. Mao lui-même avança plus tard le chiffre de 700 000 « contre-révolutionnaires » tués en 1950-1952, repris d’un rapport du ministère de la Sécurité publique (712 000 exécutions) qu’a étudié l’historien Yang Kuisong ; avec les violences de la réforme agraire, les estimations des historiens vont d’environ deux millions de morts, ordre de grandeur que Maurice Meisner jugeait le plus vraisemblable, à cinq millions. La terre redistribuée fut reprise par les coopératives trois ans plus tard.

Le cœur du système est le monopole des grains, instauré en novembre 1953 : l’État achète la récolte à un prix qu’il fixe et revend en ville ce qu’il veut. L’écart entre le prix payé au paysan et la valeur des produits industriels, les « ciseaux des prix », transfère l’épargne des campagnes vers l’industrie lourde. La planification centralisée à la soviétique fait le reste.

Le Grand Bond en avant pousse ce mécanisme jusqu’à la rupture. Les cadres locaux, terrifiés à l’idée d’être accusés de « droitisme », annoncent des récoltes imaginaires ; l’État prélève sur ces chiffres gonflés, et ne laisse aux campagnes que la faim. Des millions de paysans sont envoyés produire de l’acier inutilisable dans des hauts-fourneaux de village. Pendant ce temps, la Chine continue d’exporter des céréales pour financer ses achats d’équipements et honorer ses dettes envers l’Union soviétique, avec laquelle elle rompt en 1960. Les économistes Xin Meng, Nancy Qian et Pierre Yared ont montré que la production totale aurait suffi à éviter la famine : celle-ci fut d’abord une famine de prélèvement. À l’été 1959, à la conférence de Lushan, le maréchal Peng Dehuai écrit à Mao pour dénoncer ces excès ; il est limogé, et la campagne contre les « opportunistes de droite » aggrave la collecte au pire moment.

Le bilan est l’objet d’un débat démographique. Les estimations les plus basses, proches de 15 à 23 millions de morts en excès, viennent de travaux chinois ou de modèles statistiques. Les démographes Basil Ashton et ses coauteurs (1984), puis Judith Banister (1987), retiennent environ 30 millions ; l’historien Cao Shuji, à partir des annales locales de plus d’un millier de districts, 32,5 millions (2005) ; le journaliste Yang Jisheng, ancien de l’agence Chine nouvelle, 36 millions ; Frank Dikötter, à partir d’archives provinciales, au moins 45 millions, dont 2,5 millions de personnes battues ou torturées à mort. En janvier 1962, devant sept mille cadres réunis à Pékin, le président Liu Shaoqi attribua la catastrophe à 30 % aux calamités naturelles et à 70 % aux erreurs humaines. Il l’a payé quatre ans plus tard.

La Révolution culturelle (1966-1976) coûte à son tour entre un et deux millions de vies : le sociologue Andrew Walder, à partir de 2 213 annales de districts, compte de 1,1 à 1,6 million de morts pour 1966-1971 ; une enquête interne du parti, au début des années 1980, en aurait recensé 1,7 million de « morts non naturelles ». L’économie, sans s’effondrer, stagne, et les universités restent fermées pendant des années.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Mao Zedong ?

La propagande a bâti Mao comme un être hors du commun. La Longue Marche, présentée comme une épopée de 12 500 kilomètres, est réelle mais retouchée : certains épisodes, comme la prise du pont de Luding en mai 1935, ont été embellis, et leur réalité même fait débat. En juillet 1966, la presse annonce que le Grand Timonier, âgé de soixante-douze ans, a nagé près de quinze kilomètres dans le Yangzi en un peu plus d’une heure ; la performance relève du communiqué plus que du chronomètre.

Le Petit Livre rouge, recueil de citations compilé en 1964 sous l’égide de Lin Biao pour l’armée, a été imprimé à des centaines de millions d’exemplaires et brandi par les Gardes rouges. Il est surtout l’instrument d’un culte de la personnalité qu’une partie de l’intelligentsia occidentale a pris pour une sagesse. L’essayiste Simon Leys, qui démonta dès 1971 cette illusion, fut longtemps traité en réactionnaire.

Mao est aussi le héros négatif d’une contre-légende. La biographie de Jung Chang et Jon Halliday (2005), qui fait de lui un monstre calculateur du début à la fin, a été critiquée par de nombreux spécialistes pour son usage sélectif des sources, sans que soit contestée l’ampleur des crimes.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

La biographie de Philip Short (1999) reste la plus équilibrée, attentive à l’homme et au contexte. Alexander Pantsov et Steven Levine (2012) ont exploité les archives soviétiques. Le débat porte sur la responsabilité personnelle de Mao dans la famine : pour Frank Dikötter (Mao’s Great Famine, 2010), elle relève d’une terreur d’État délibérément entretenue ; d’autres historiens, comme Felix Wemheuer, insistent sur la logique d’un système de prélèvement qu’aucun dirigeant n’osait contredire. Les chiffres de Dikötter et de Yang Jisheng sont discutés, notamment par l’historien de l’économie Cormac Ó Gráda, qui reproche à Dikötter des chiffres sans discussion de leur provenance et juge celui de Yang peut-être trop élevé d’une dizaine de millions ; aucun historien sérieux ne descend au-dessous de plusieurs millions de morts imputables à la politique du régime.

Sur la Révolution culturelle, l’ouvrage de Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals (Mao’s Last Revolution, 2006) fait référence. En France, Lucien Bianco a comparé les révolutions russe et chinoise dans La Récidive (2014), et Alain Roux a donné une biographie nuancée (2009). En Chine même, l’histoire de la famine reste un sujet sensible, et le livre de Yang Jisheng, Stèles, n’y a pas été publié.

Que peut apprendre de Mao Zedong celui qui décide ?

Rien, chez Mao, ne relève du modèle. Son parcours enseigne en revanche comment un pouvoir sans contrepoids détruit l’information dont il a besoin, et à quels moments il aurait pu être arrêté.

  • Un système qui punit les mauvaises nouvelles finit par décider sur de faux chiffres : les récoltes gonflées de 1958 sont une cascade informationnelle fabriquée par la peur.
  • La fenêtre pour arrêter un dirigeant est étroite : à Lushan, en 1959, le parti avait les faits sous les yeux et choisit de sacrifier Peng Dehuai plutôt que de désavouer Mao.
  • Le coût d’un pouvoir absolu se paie d’abord par les plus faibles : la famine frappa les campagnes, qui finançaient l’industrialisation, pendant que les villes restaient prioritaires.
  • Les collègues qui se taisent ne sont pas protégés pour autant : Liu Shaoqi, qui avait dit la vérité trop tard, mourut en détention, et Lin Biao, le dauphin, dans sa fuite.
  • Admirer de loin coûte peu à celui qui admire : l’enthousiasme d’une partie de l’Occident pour la Révolution culturelle montre la force d’une propagande quand elle flatte les attentes de son public.

Quels livres lire sur Mao Zedong ?

  • Philip Short, Mao Tsé-toung, traduit de l’anglais par Colette Lahary-Gautié, Fayard, 2005 : la biographie de référence, équilibrée.
  • Yang Jisheng, Stèles. La Grande Famine en Chine, 1958-1961, traduit du chinois par Louis Vincenolles et Sylvie Gentil, Seuil, 2012 : l’enquête d’un ancien journaliste du régime, dont le père mourut de faim.
  • Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals, La Dernière Révolution de Mao. Histoire de la Révolution culturelle, 1966-1976, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 2009 : la synthèse de référence.
  • Alain Roux, Le Singe et le Tigre. Mao, un destin chinois, Larousse, 2009 : une biographie française nuancée.
  • Lucien Bianco, La Récidive. Révolution russe, révolution chinoise, Gallimard, 2014 : la comparaison avec l’URSS de Staline.
  • Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao, Champ libre, 1971 : le témoignage qui dissipa l’illusion, au prix de l’isolement de son auteur.

Questions fréquentes sur Mao Zedong

Combien de morts a causé le Grand Bond en avant ?

Les estimations de la famine de 1959-1961 vont d’environ 15 millions pour les plus basses à au moins 45 millions pour Frank Dikötter. La plupart des études démographiques récentes se situent entre 30 et 45 millions, Yang Jisheng retenant 36 millions.

Qu’est-ce que le Grand Bond en avant ?

C’est la campagne lancée par Mao en 1958 pour rattraper en quelques années les pays industrialisés, par la mobilisation de masse, les communes populaires et la production d’acier dans les villages. Elle désorganisa l’agriculture et provoqua une famine qui dura jusqu’en 1961.

Pourquoi Mao a-t-il lancé la Révolution culturelle ?

Écarté de la gestion économique après l’échec du Grand Bond, Mao voulait reprendre le contrôle du parti et éliminer ceux qu’il soupçonnait de « révisionnisme », au premier rang desquels Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Il mobilisa pour cela la jeunesse contre l’appareil.

Comment la Chine juge-t-elle Mao aujourd’hui ?

La résolution du Parti communiste de 1981 reconnaît ses « erreurs » de la fin de sa vie, en particulier la Révolution culturelle, mais maintient que ses mérites l’emportent. Son portrait domine toujours la place Tian’anmen et la famine reste un sujet surveillé.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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