Martin Luther : biographie, indulgences et argent de la Réforme
Moine et professeur à Wittenberg, Martin Luther déclencha la Réforme en 1517 en dénonçant une campagne d’indulgences montée pour Saint-Pierre de Rome et pour rembourser un prêt des Fugger.

Qui était Martin Luther ?
Martin Luther (1483-1546) est un théologien allemand, moine augustin et professeur à l’université de Wittenberg, dont la critique des indulgences en 1517 déclencha la Réforme protestante et la division durable de la chrétienté occidentale. Sa traduction de la Bible a aussi profondément marqué la langue allemande.
Cette fiche ne fait pas de théologie. Elle suit l’argent, parce que l’affaire commence par un emprunt : un jeune prince de l’Église doit payer Rome pour cumuler trois diocèses, emprunte aux Fugger, et rembourse avec la vente d’indulgences. Luther n’a jamais été un homme d’argent, mais toute sa vie publique s’est jouée sur des questions d’argent : ce que l’Église prélevait, ce que les princes en firent, et ce que valait le salut quand on prétendait le vendre.
Martin Luther en résumé
Fils d’un entrepreneur des mines de cuivre, destiné au droit, Luther entre au couvent en 1505, devient docteur en théologie et professeur. En 1517, ses 95 thèses contre les indulgences font le tour de l’Allemagne. Excommunié en 1521, mis au ban de l’Empire, il survit grâce à son prince, l’électeur de Saxe, organise une Église nouvelle, se marie, condamne la révolte des paysans et meurt en 1546, au moment où l’Empire se prépare à la guerre religieuse.
- Époque : La Renaissance et les grandes découvertes
- Naissance : 10 novembre 1483, Eisleben (comté de Mansfeld, Saint-Empire)
- Mort : 18 février 1546, Eisleben
- Pays : Saint-Empire romain germanique, électorat de Saxe
- Fonctions : moine augustin (1505-1524), docteur et professeur de théologie à Wittenberg (1512-1546), prédicateur de l’église de la ville
- Œuvre principale : les 95 thèses (1517), les écrits réformateurs de 1520, la traduction de la Bible en allemand (Nouveau Testament 1522, Bible complète 1534)
- À retenir : la campagne d’indulgences qu’il dénonce devait rembourser un prêt de 29 000 florins des Fugger à l’archevêque Albert de Brandebourg
La vie de Martin Luther : le moine qui fit lire tout l’Empire
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben. Son père, Hans Luder, s’est établi dans le comté de Mansfeld comme entrepreneur dans la fonte du cuivre, un métier lucratif et endetté, dépendant des marchands qui avancent les capitaux. Il veut un fils juriste. Martin étudie à l’université d’Erfurt, obtient sa maîtrise ès arts en 1505, commence le droit, puis, après un orage près de Stotternheim en juillet 1505, entre chez les ermites de saint Augustin d’Erfurt, contre l’avis paternel.
Ordonné prêtre en 1507, il est envoyé à Wittenberg, petite université fondée en 1502 par l’électeur Frédéric le Sage. Il fait vers 1510-1511 un voyage à Rome pour les affaires de son ordre, devient docteur en théologie en octobre 1512 et enseigne l’Écriture. Ses cours sur les Psaumes et sur les épîtres de saint Paul le conduisent à une conviction centrale : l’homme est sauvé par la grâce de Dieu reçue dans la foi, non par ses œuvres ni par des mérites qu’on pourrait acquérir.
En 1517, le dominicain Johann Tetzel prêche aux portes de la Saxe électorale une indulgence plénière en faveur de la reconstruction de Saint-Pierre de Rome. Le 31 octobre 1517, Luther écrit à l’archevêque Albert de Brandebourg en joignant 95 thèses en latin destinées à une dispute savante. Imprimées et traduites sans lui, elles circulent en quelques semaines dans tout l’Empire. Rome ouvre une procédure. En octobre 1518, à Augsbourg, le cardinal Cajetan l’interroge, dans la maison même des Fugger, et exige une rétractation qu’il refuse. En juillet 1519, à Leipzig, il affronte Johann Eck et admet que les conciles peuvent errer.
L’année 1520 est celle des grands écrits : À la noblesse chrétienne de la nation allemande, De la captivité babylonienne de l’Église, De la liberté du chrétien. La bulle Exsurge Domine du 15 juin 1520 lui donne soixante jours pour se soumettre ; il la brûle publiquement le 10 décembre. Excommunié le 3 janvier 1521, il comparaît en avril devant la diète de Worms et refuse de se rétracter. L’édit de Worms le met au ban de l’Empire. Son prince le fait enlever sur le chemin du retour et cacher au château de la Wartburg, où il traduit le Nouveau Testament en allemand, publié en septembre 1522.
Revenu à Wittenberg en mars 1522, il freine les réformateurs radicaux. Pendant la guerre des Paysans de 1524-1525, il appelle d’abord les seigneurs à la justice, puis, dans un écrit de mai 1525, les exhorte à écraser les révoltés ; la répression fait jusqu’à 100 000 morts selon l’historien Peter Blickle. Le 13 juin 1525, il épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse. L’électeur leur donne l’ancien couvent des augustins pour logement. Les années suivantes sont celles de l’organisation : visites des paroisses, catéchismes de 1529, confession d’Augsbourg rédigée par Melanchthon en 1530, Bible complète en 1534.
La fin est sombre. En 1543, Luther publie Des Juifs et de leurs mensonges, où il demande aux princes de brûler les synagogues et d’expulser les Juifs, un texte dont la postérité au XXe siècle a été désastreuse et que les Églises luthériennes ont désavoué. Il meurt le 18 février 1546 à Eisleben, où il était venu arbitrer un conflit entre les comtes de Mansfeld, et repose dans l’église du château de Wittenberg.
Qu’a accompli Martin Luther, et que reste-t-il de son œuvre ?
Luther n’a pas voulu fonder une Église ; il a voulu réformer l’Église. Le résultat est une fracture durable : des Églises luthériennes dans une grande partie de l’Allemagne et en Scandinavie, et, par ricochet, la Réforme suisse et calviniste, les guerres de religion, la paix d’Augsbourg de 1555 qui laisse à chaque prince le choix de la confession de ses sujets. Il a aussi donné à l’allemand écrit une langue commune, par sa Bible et ses cantiques.
Son succès est inséparable de l’imprimerie. À la fin de 1520, on comptait déjà 81 écrits de Luther, publiés en 653 éditions ; le Nouveau Testament de septembre 1522, tiré à environ 3 000 exemplaires, fut épuisé en quelques semaines. Luther n’a jamais touché de droits d’auteur sur ces ventes : les imprimeurs de Wittenberg, et le peintre Lucas Cranach, associé à certaines éditions, en ont tiré profit. Il reste enfin de lui un débat que l’Europe n’a pas fini de mener, sur la conscience individuelle face aux institutions.
Comment Martin Luther a-t-il financé son pouvoir ?
L’indulgence est une remise, accordée par l’Église, des peines temporelles dues pour les péchés déjà pardonnés, en échange d’une œuvre pieuse, prière, pèlerinage ou aumône. Au XVe siècle, l’aumône est devenue un tarif, et l’indulgence une source de revenus pour la papauté comme pour les princes, qui exigent leur part pour autoriser la prédication sur leurs terres. Le jubilé lancé par Jules II en 1507 pour reconstruire Saint-Pierre de Rome, renouvelé par Léon X, fils de Laurent de Médicis, en est un exemple.
Le montage de 1515 est connu en détail, notamment par l’historien catholique Erwin Iserloh. Albert de Brandebourg, vingt-quatre ans, déjà archevêque de Magdebourg et administrateur d’Halberstadt, est élu archevêque de Mayence en 1514. Il doit payer à la curie 14 000 ducats de taxes de confirmation et de pallium, plus 10 000 ducats de dispense pour cumuler les sièges. Il emprunte 29 000 florins rhénans à la banque de Jakob Fugger. La curie lui propose de prêcher pendant huit ans l’indulgence de Saint-Pierre dans ses diocèses et dans le Brandebourg, et d’en garder la moitié du produit. Avec les 2 143 ducats réclamés par l’empereur, Albert doit trouver 26 143 ducats : la campagne doit donc en rapporter le double. Les Fugger, note le biographe Roland Bainton, surveillaient la collecte.
Selon l’instruction diffusée par Tetzel, les bourgeois et les marchands paient trois florins, les artisans un florin, les pauvres peuvent remplacer le paiement par le jeûne et la prière ; selon Aloys Schulte, Tetzel et ses aides touchent plus de 300 florins par mois. L’électeur Frédéric le Sage interdit la prédication sur ses terres, notamment parce qu’il possède à Wittenberg une collection de reliques attachée à ses propres indulgences : la concurrence n’est pas qu’une affaire de théologie. Dans sa 27e thèse, Luther dénonce ceux qui prêchent que l’âme s’envole du purgatoire dès que la pièce tinte dans le coffre.
Luther lui-même a vécu modestement. Moine, il vivait sur les ressources de son couvent ; marié, il reçoit de l’électeur Jean un traitement de 200 florins et l’ancien couvent pour logement, que Katharina transforme en pension pour étudiants et en exploitation agricole. Mais la Réforme a déplacé des sommes considérables. Dans À la noblesse chrétienne, Luther attaque les annates, taxes et droits payés à Rome, et ajoute qu’il faudrait mettre un mors aux Fugger et aux grandes compagnies. Dans les territoires passés à la Réforme, les biens des monastères et des fondations sont sécularisés : une part alimente les « caisses communes » des paroisses pour les pauvres et les écoles, comme à Leisnig en 1523 sur un modèle préfacé par Luther, une autre part les trésors princiers. Sans l’avoir voulu, Luther a offert aux princes allemands l’une des plus grandes redistributions de patrimoine de l’époque.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Martin Luther ?
L’image la plus célèbre, Luther clouant ses thèses sur la porte de l’église du château de Wittenberg le 31 octobre 1517, n’est attestée que par Melanchthon, qui n’était pas à Wittenberg à cette date, dans un texte écrit après la mort de Luther. En 1961, Erwin Iserloh a soutenu que l’affichage n’avait pas eu lieu, ce qui a ouvert une longue controverse ; une note du secrétaire de Luther, Georg Rörer, découverte en 2006, a relancé l’hypothèse d’un affichage. Le fait sûr est la lettre du 31 octobre à Albert de Brandebourg.
La deuxième légende est la phrase de Worms, « Me voici, je ne puis autrement ». Elle ne figure pas dans les procès-verbaux de la diète et apparaît dans les éditions imprimées ensuite à Wittenberg ; la plupart des historiens la tiennent pour un ajout. La troisième est la formule de Tetzel sur la pièce qui tinte et l’âme qui s’envole : elle circule sous des formes rimées diverses, et ce qui est certain, c’est que Luther en fit l’objet de sa thèse 27.
La dernière légende est politique. Le XIXe siècle allemand a fait de Luther un héros national, puis une partie des protestants allemands l’a enrôlé sous le nazisme, en s’appuyant sur ses écrits contre les Juifs. Les historiens ont rendu à Luther son temps, ce qui n’efface pas ces textes.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
En France, l’essai de Lucien Febvre, Martin Luther, un destin (1928), a imposé une lecture psychologique et religieuse, attentive à l’homme plus qu’aux structures. Les biographies récentes, nombreuses autour du cinq-centième anniversaire de 1517, l’ont renouvelée. Heinz Schilling, dans Martin Luther. Rebelle dans un temps de rupture, replace Luther dans les rapports de force de l’Empire ; Lyndal Roper, dans Martin Luther. Renegade and Prophet (2016), insiste sur l’homme, son corps, ses colères et son rapport à son père ; Matthieu Arnold, dans son Martin Luther (2017), offre la synthèse française de référence.
Les débats portent sur le rôle de l’imprimerie, que Thomas Kaufmann a placé au centre, sur la part des princes et des villes dans le succès de la Réforme, sur la responsabilité de Luther dans l’écrasement des paysans, et sur la place de ses écrits antijuifs dans sa pensée : simple violence de vieillesse ou constante de sa théologie, la question est traitée par Kaufmann dans Les Juifs de Luther. Quant à la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, elle concernait surtout le calvinisme ; Luther, lui, se méfiait du commerce lointain, des monopoles et du prêt à intérêt.
Que peut apprendre de Martin Luther celui qui décide ?
Luther a gagné contre plus puissant que lui parce que le moment, le média et le protecteur se sont trouvés réunis. Il a aussi montré qu’on ne contrôle pas ce qu’on déclenche : la révolte des paysans s’est réclamée de lui, et il l’a reniée.
- Un montage financier opaque est vulnérable à une seule question publique : qui paie quoi, et pour qui.
- Un intermédiaire qui promet trop, comme Tetzel, discrédite le produit et le commanditaire.
- Une idée se diffuse à la vitesse de son canal : l’imprimerie a fait de thèses latines un événement allemand en quelques semaines.
- La protection d’un acteur puissant aux intérêts propres, ici l’électeur de Saxe, vaut plus que la justesse d’une cause.
- Celui qui lance un mouvement en perd vite le contrôle : la guerre des Paysans et la sécularisation profitèrent à d’autres que lui.
Quels livres lire sur Martin Luther ?
- Luther, Œuvres, sous la direction de Marc Lienhard et Matthieu Arnold, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2 vol., 1999 et 2017 : les textes, dont les 95 thèses et les écrits de 1520.
- Lucien Febvre, Martin Luther, un destin, Rieder, 1928 (rééd. PUF, 2018, préface de Johann Chapoutot) : le classique français.
- Matthieu Arnold, Martin Luther, Fayard, 2017 : la biographie française de référence.
- Heinz Schilling, Martin Luther. Rebelle dans un temps de rupture, traduit par Jean-Louis Schlegel, Salvator, 2014 : Luther dans l’Empire.
- Marc Lienhard, Martin Luther. Un temps, une vie, un message, Le Centurion et Labor et Fides, 1983 : une introduction claire à l’homme et à sa pensée.
- Thomas Kaufmann, Les Juifs de Luther, traduit par Jean-Marc Tétaz, Labor et Fides, 2016 : sur la part la plus sombre de l’œuvre.
Questions fréquentes sur Martin Luther
Pourquoi Luther s’est-il opposé aux indulgences ?
Il jugeait qu’elles faisaient croire qu’on pouvait acheter le salut, alors que, selon lui, seule la grâce de Dieu reçue dans la foi sauve. La campagne de 1517, menée pour Saint-Pierre de Rome et pour rembourser la dette d’Albert de Brandebourg envers les Fugger, lui en offrait l’exemple le plus visible.
Luther a-t-il vraiment cloué ses 95 thèses sur une porte ?
Ce n’est pas certain. Le récit vient de Melanchthon, qui ne l’a pas vu, et l’historien Erwin Iserloh a contesté l’affichage en 1961. Ce qui est sûr, c’est que Luther envoya ses thèses le 31 octobre 1517 à l’archevêque Albert de Brandebourg.
Qu’est-ce que Luther a dit à la diète de Worms ?
En avril 1521, devant Charles Quint, il a refusé de se rétracter tant qu’on ne l’aurait pas convaincu par l’Écriture et par des raisons claires. La phrase « Me voici, je ne puis autrement » ne figure pas dans les procès-verbaux et passe pour un ajout des éditions imprimées.
Luther était-il antisémite ?
Ses derniers écrits, dont Des Juifs et de leurs mensonges en 1543, réclament la destruction des synagogues et l’expulsion des Juifs. Les historiens parlent d’un antijudaïsme religieux d’une violence extrême, que les nazis ont exploité. Les Églises luthériennes l’ont officiellement désavoué.
Pour aller plus loin
- Érasme, l’humaniste qui débattit avec Luther du libre arbitre en 1524-1525
- Thomas d’Aquin, le docteur de la scolastique que Luther rejetait
- Le biais d’autorité, pour comprendre ce qu’il fallait de conviction pour défier Rome et l’Empire
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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