Tamerlan : biographie, conquêtes, rançon des villes et Samarcande
Émir turco-mongol de Samarcande, Tamerlan conquit en trente-cinq ans un empire de l’Inde à l’Anatolie, financé par le pillage et la rançon des villes, qui ne lui survécut pas.

Qui était Tamerlan ?
Tamerlan (vers 1330-1405) est un conquérant turco-mongol d’Asie centrale qui a bâti, à partir de Samarcande, un empire allant du Caucase et de l’Anatolie jusqu’à l’Inde du Nord. Son nom est la déformation européenne du persan Timur-e Lang, « Timour le Boiteux » : une blessure de jeunesse le laissa infirme de la jambe et du bras droits. Timour signifie « fer » en turc.
Il appartenait à la tribu des Barlas, d’origine mongole mais turcophone et musulmane. N’étant pas descendant de Gengis Khan, il ne prit jamais le titre de khan : il se contenta de celui d’émir et de « gendre royal », après avoir épousé une princesse gengiskhanide. Il fut le dernier des grands conquérants nomades, et l’un des plus meurtriers.
Tamerlan en résumé
Chef de bande dans une Transoxiane morcelée, Timour s’impose vers 1370 comme maître du khanat de Djaghataï occidental. Il soumet ensuite l’Iran et le Khwarezm, bat à deux reprises le khan de la Horde d’or Tokhtamych, envahit l’Inde en 1398, la Syrie mamelouke en 1400-1401, et l’Anatolie ottomane en 1402. Il meurt à Otrar le 18 février 1405, en route pour la Chine. Ses fils et petits-fils se disputent aussitôt l’héritage ; seuls l’Iran oriental et la Transoxiane resteront aux Timourides pendant un siècle.
- Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
- Naissance : vers 1330, près de Kech (aujourd’hui Chakhrisabz, en Ouzbékistan) ; la date du 8 avril 1336, donnée par les chroniques de sa dynastie, est probablement une construction
- Mort : 17 ou 18 février 1405, à Otrar (dans l’actuel Kazakhstan)
- Pays : Transoxiane et empire timouride (Asie centrale, Iran)
- Fonctions : émir de Transoxiane, gouvernant au nom de khans gengiskhanides de façade (vers 1370-1405)
- Œuvre principale : Samarcande, ses monuments et ses artisans déportés
- À retenir : il rançonnait les villes avant de les prendre, et les détruisait quand la rançon ne rentrait pas.
La vie de Tamerlan : le boiteux de fer qui ne perdit jamais une bataille
Timour naît vers 1330 près de Kech, au sud de Samarcande, dans une famille de la petite noblesse des Barlas. La Transoxiane, région entre l’Amou-Daria et le Syr-Daria, appartient en principe au khanat de Djaghataï, l’un des héritages de Gengis Khan, mais elle est livrée aux querelles des émirs. Le jeune Timour vit de razzias, de vol de bétail et de service mercenaire ; c’est vers cette époque qu’il reçoit les flèches qui le rendent boiteux.
Allié puis rival de l’émir Husayn, dont il a épousé la sœur, il l’élimine en 1370 et se fait proclamer souverain à Balkh. Il épouse une veuve de Husayn, princesse descendante de Gengis Khan, ce qui lui vaut le titre de güregen, « gendre royal ». Il place sur le trône des khans de paille, au nom desquels il fait frapper monnaie, et gouverne à leur place pendant trente-cinq ans.
Les campagnes se succèdent sans interruption. Il soumet le Khwarezm, puis l’Iran à partir de 1381 : Hérat, le Mazandéran, l’Azerbaïdjan, le Fars. En 1387, Ispahan se soumet, puis se révolte contre ses percepteurs. La ville est punie par un massacre dont les têtes sont entassées en tours : soixante-dix mille selon l’histoire officielle du règne, une quarantaine de milliers d’après les vingt-huit tours d’environ 1 500 crânes décrites par l’historien Hafiz-i Abru. Il se retourne contre son ancien protégé Tokhtamych, khan de la Horde d’or, qu’il bat en 1391 sur la Kondurtcha puis en 1395 sur le Terek, avant de ravager les villes de la Volga.
En 1398, il envahit le sultanat de Delhi. Avant la bataille livrée devant la ville le 17 décembre, il fait exécuter, selon les chroniqueurs, des dizaines de milliers de captifs dont il craignait la révolte. Delhi est mise à sac. En 1400, il se tourne vers la Syrie mamelouke : Alep est prise, Damas capitule au début de 1401, paie une rançon, puis est pillée et incendiée. Bagdad, révoltée, est détruite en juin 1401.
Reste l’Empire ottoman. Le 20 juillet 1402, près d’Ankara, Timour écrase l’armée du sultan Bayezid Ier, qui est capturé et meurt en captivité l’année suivante. L’Europe, qui craignait les Ottomans, se réjouit : Timour échange des lettres avec Charles VI de France et Henri III de Castille. Rentré à Samarcande en 1404, il y reçoit l’ambassade castillane de Ruy González de Clavijo, puis part à l’hiver pour conquérir la Chine des Ming. Il meurt de maladie à Otrar le 18 février 1405, dans la ville même où avait commencé, deux siècles plus tôt, la guerre de Gengis Khan contre le Khwarezm.
Qu’a accompli Tamerlan, et que reste-t-il de son œuvre ?
L’empire de Tamerlan n’a pas survécu à son fondateur. Il n’avait pas désigné de successeur incontesté, et ses fils et petits-fils se battirent pendant des années. Son fils Shah Rukh finit par régner sur l’Iran oriental et la Transoxiane depuis Hérat, et la dynastie timouride y patronna, au XVe siècle, une floraison artistique et savante : l’observatoire de son petit-fils Ulugh Beg à Samarcande, les miniatures de Hérat. L’arrière-arrière-arrière-petit-fils de Timour, Babur, fondera en 1526 l’empire moghol de l’Inde, celui d’Akbar.
Ses conquêtes eurent des effets considérables sur ses voisins. La Horde d’or ne se remit pas des campagnes de 1391 et 1395, ce qui favorisa à terme l’émancipation de la Moscovie. La défaite d’Ankara plongea l’Empire ottoman dans dix ans de guerre civile et retarda probablement d’un demi-siècle la chute de Constantinople. Le sultanat de Delhi et la Syrie mamelouke furent durablement affaiblis.
Il reste surtout Samarcande. Timour en fit la vitrine de sa puissance, avec la mosquée de Bibi Khanym, construite à partir de 1399, le mausolée du Gour Emir, où il repose, et des jardins dont Clavijo décrit le luxe. À Chakhrisabz, sa ville natale, subsistent les ruines du palais d’Ak Saray. Ces monuments, inscrits au patrimoine mondial, sont l’œuvre d’architectes et d’artisans venus de Perse, de Syrie et d’Inde, rarement de leur plein gré.
Comment Tamerlan a-t-il financé son pouvoir ?
L’empire de Tamerlan est une entreprise de guerre qui se finance par la guerre. L’historienne Beatrice Forbes Manz l’a montré : Timour tient son armée, une confédération de tribus et d’émirs, en lui offrant des campagnes continuelles et le butin qui va avec. Un émir inactif est un émir dangereux. La conquête n’est donc pas seulement un but, c’est un mode de gouvernement.
Dans les pays du cœur de l’empire, la Transoxiane et l’Iran, Timour s’appuie sur une administration persane héritée des Ilkhans, avec ses scribes, ses registres et l’impôt foncier. Il récompense ses fidèles par des concessions de revenus, le soyurghal, qui leur donnent le droit de lever l’impôt d’une région. Au-delà de ce cœur, il ne gouverne guère : il prend, et il repart.
Sa méthode financière la plus constante est la rançon des villes. Quand une ville se soumet, elle obtient l’aman, la garantie de vie sauve, contre une rançon fixée par le conquérant. Des collecteurs entrent dans la ville, répartissent la somme entre les quartiers et les notables, et la perçoivent souvent sous la contrainte. L’historien Jean Aubin a décrit ce mécanisme dans un article classique, « Comment Tamerlan prenait les villes » (1963) : la terreur des massacres précédents sert à faire payer les suivants.
La méthode a ses accidents. À Ispahan, en 1387, la population se soulève contre les collecteurs et tue les soldats chargés de la perception ; la ville est punie par un massacre exemplaire. À Damas, en 1401, la ville accepte une rançon considérable, puis les exigences se multiplient, et la cité finit pillée et brûlée. La rançon n’est pas un contrat : c’est une option que seul le vainqueur peut exercer.
Le butin humain est la deuxième ressource, et la plus durable. Timour déporte vers Samarcande les artisans des villes conquises : gens de métier de Chiraz, de Delhi et de Damas, architectes et maçons de Perse et d’Inde. Clavijo, en 1404, décrit une capitale peuplée de gens de métier venus de tout l’empire. C’est un transfert de capital humain par la force, et c’est lui qui a bâti les monuments qu’on admire.
La monnaie, enfin, dit sa situation politique. Timour fait frapper les pièces d’argent au nom des khans gengiskhanides qu’il a installés, le sien n’apparaissant qu’à titre d’émir. Après Ankara, le prince ottoman Mehmed Çelebi, devenu son vassal, fera graver le nom de Timour sur ses propres pièces. La frappe monétaire est un instrument de reconnaissance avant d’être un outil de trésorerie.
Ce modèle explique la fragilité de l’empire. Une économie fondée sur le pillage exige des conquêtes perpétuelles et ruine les régions qu’elle traverse : l’Iran, la Syrie, le nord de l’Inde mirent des décennies à s’en remettre. Le conquérant ne laissa pas d’État fiscal capable de nourrir ses héritiers sans guerre. Il est impossible de chiffrer les victimes de ses campagnes ; les chiffres de plusieurs millions de morts qui circulent n’ont pas de base sérieuse, mais les destructions, elles, sont documentées ville par ville.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Tamerlan ?
Tamerlan a très tôt fait l’objet d’une légende double. Ses historiens officiels, comme Sharaf al-Din Ali Yazdi dans le Zafarnama, le « Livre des victoires », en font un souverain voulu par le ciel, le « seigneur de la conjonction » favorisé par les astres. Son adversaire Ibn Arabshah, emmené enfant comme captif de Damas à Samarcande, en fait un monstre rusé et impie. Les deux portraits sont des plaidoyers.
En Europe, il devient vite un personnage de théâtre : le Tamburlaine de Christopher Marlowe (vers 1587), l’opéra Tamerlano de Haendel (1724). L’image du sultan Bayezid promené dans une cage de fer, popularisée par ces œuvres, repose sur des sources tardives et douteuses ; il fut sans doute transporté dans une litière grillagée, ce qui est moins théâtral.
La légende la plus récente est soviétique. En juin 1941, l’anthropologue Mikhaïl Guerassimov ouvre le tombeau du Gour Emir et confirme les blessures de la jambe et du bras droits. On raconte qu’une inscription menaçait de malheur quiconque troublerait le repos du conquérant, et que l’Allemagne envahit l’URSS quelques jours plus tard, le 22 juin. Aucune inscription de ce genre ne figure sur la tombe, qui porte une généalogie et une prière ; la coïncidence de dates, elle, est exacte, ce qui suffit aux légendes.
L’anecdote la plus savoureuse est authentique. En janvier 1401, sous les murs de Damas, l’historien Ibn Khaldoun, qui avait déjà décrit le pèlerinage de Mansa Moussa, se fait descendre des remparts pour rencontrer Timour. Il raconte dans son autobiographie leurs entretiens, la curiosité du conquérant pour le Maghreb, et comment Timour lui demanda sa mule, qu’il finit par lui payer. Même avec un savant, l’affaire se terminait par une transaction.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Les sources sur Timour sont abondantes mais orientées : chroniques officielles persanes, biographie hostile d’Ibn Arabshah, témoignages d’Ibn Khaldoun et de Clavijo. Les historiens européens du XXe siècle, de René Grousset à Jean-Paul Roux, ont surtout raconté les campagnes ; Jean Aubin a ouvert l’étude de ses méthodes de conquête et de prélèvement.
Le livre de référence reste The Rise and Rule of Tamerlane de Beatrice Forbes Manz (1989), qui étudie la structure tribale de son pouvoir et montre comment la guerre perpétuelle servait à tenir une coalition instable d’émirs. Pour Manz, Timour fut un politique de génie dans le cadre nomade, et un bâtisseur d’État médiocre.
Le débat porte aujourd’hui sur sa légitimité, entre héritage mongol et islam, sur son image, construite de son vivant par une propagande sophistiquée, et sur le bilan de ses conquêtes. En Ouzbékistan, il est devenu depuis 1991 un héros national, statue équestre à l’appui ; ailleurs, en Iran, en Syrie, en Inde, sa mémoire reste celle d’un destructeur.
Que peut apprendre de Tamerlan celui qui décide ?
Tamerlan n’est pas un modèle, et ses massacres interdisent toute admiration. Son parcours éclaire pourtant la mécanique d’un pouvoir fondé sur la prédation, et la raison de sa disparition.
- Un pouvoir qui ne tient que par le butin est condamné à la conquête perpétuelle : l’arrêt de la guerre aurait libéré des émirs qu’il fallait occuper.
- La terreur est un instrument de recouvrement : les massacres servaient à faire payer les villes suivantes, ce qui en dit long sur la rationalité froide de la méthode.
- Gagner toutes les batailles ne suffit pas à fonder un État : faute d’institutions et de succession organisée, l’empire se défit en quelques années.
- La rançon n’est pas un contrat quand une seule partie peut en changer les termes : Damas en fit l’expérience en 1401.
- Les adversaires qui l’ont mieux supporté sont ceux qui avaient des institutions solides : l’Empire ottoman se releva après Ankara, son empire à lui ne survécut pas à sa mort.
Quels livres lire sur Tamerlan ?
- Jean-Paul Roux, Tamerlan, Fayard, 1991 : la biographie de référence en français.
- Lucien Kehren, Tamerlan. L’empire du seigneur de fer, La Baconnière, 1978.
- Ruy González de Clavijo, La Route de Samarkand au temps de Tamerlan, traduit et commenté par Lucien Kehren, Imprimerie nationale, 1990 : le témoignage de l’ambassadeur castillan.
- Ibn Khaldûn, Le Voyage d’Occident et d’Orient. Autobiographie, présentée et traduite par Abdesselam Cheddadi, Sindbad, 1980 : la rencontre de Damas racontée par l’historien.
- Beatrice Forbes Manz, The Rise and Rule of Tamerlane, Cambridge University Press, 1989 (en anglais) : l’étude de référence sur son pouvoir.
Questions fréquentes sur Tamerlan
Pourquoi Tamerlan s’appelle-t-il ainsi ?
Tamerlan est la déformation européenne du persan Timur-e Lang, « Timour le Boiteux ». Une blessure reçue dans sa jeunesse le laissa infirme de la jambe et du bras droits, ce que l’examen de ses restes en 1941 a confirmé.
Tamerlan descendait-il de Gengis Khan ?
Non. Il appartenait à la tribu turco-mongole des Barlas, alliée de longue date aux Gengiskhanides, mais n’était pas de la lignée de Gengis Khan. C’est pourquoi il ne prit pas le titre de khan et gouverna au nom de khans de façade, après avoir épousé une princesse gengiskhanide.
Combien de morts a fait Tamerlan ?
Aucun chiffre global n’est fiable. Les chroniqueurs donnent pour certaines villes des bilans de dizaines de milliers de morts, comme à Ispahan en 1387 ou à Delhi en 1398, et les destructions sont bien documentées, mais les totaux de plusieurs millions qui circulent sont des extrapolations sans base.
Quelle bataille Tamerlan a-t-il gagnée contre les Ottomans ?
La bataille d’Ankara, le 20 juillet 1402, où il écrasa l’armée du sultan Bayezid Ier et le fit prisonnier. L’Empire ottoman connut ensuite une décennie de guerre civile entre les fils du sultan.
Pour aller plus loin
- L’économie de guerre, pour la notion d’un État organisé autour du conflit
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Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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