Chypre et l’épargne : notre argent est-il en sécurité ?

Les événements récents à Chypre avec la proposition de taxation automatique des avoirs des comptes bancaires a beaucoup surpris et indigné. Mais est ce vraiment si exceptionnel que cela et si choquant ?
Je vous propose quelques idées comme elle me viennent :
Est-ce que l’argent sur notre compte bancaire nous appartient ?
La réponse me semble non, nous ne sommes pas propriétaires des sommes que nous déposons en banque pour deux raisons :
– en cas de faillite de la banque, on se rend bien compte que les sommes sont garanties de 60 000 € à 100 000 € selon les pays, si vous possédez plus tant pis pour vous.
– Votre argent reste toujours à la merci d’un décret, d’un vote parlementaire le week-end. Mais cela n’a rien d’exceptionnel en soi, nous sommes aussi à la merci d’une augmentation de la TVA, d’une augmentation de notre tranche d’imposition…
Notre argent a donc une forme de virtualité, tout comme notre capital qu’il soit mobilier ou immobilier. L’État peut taxer à loisir les plus-values immobilières, augmenter la fiscalité sur les gains en bourse (et il ne s’en est pas privé depuis quelques années en France…). On perçoit cela souvent comme une forme de spoliation qui ira même au-delà de notre vie, à notre mort l’État prendra un pourcentage plus ou moins important de notre passage sur Terre à nos ayants droits. Le droit du seigneur, au Moyen Âge on appelait cela l’impôt de main morte que pouvait prélever les seigneurs locaux sur leurs serfs à leur mort. L’ancien régime survit encore dans ce type d’impôt
Est-ce que la spoliation de l’État sur les avoirs de ses citoyens est exceptionnelle ?

La réponse est non, c’est pour cela qu’il ne faut pas s’étonner de la possibilité qui a été évoquée de confisquer une partie de l’argent sur les comptes à Chypre, historiquement on le voit assez souvent. Mais l’être humain a cette faculté formidable d’oublier les choses, ce qui lui permet d’avancer mais aussi de faire les mêmes erreurs. Par exemple au siècle dernier, l’État français a totalement ruiné les petits rentiers pour financer la première guerre mondiale. Avec une réclame rarement vu à l’époque, en exacerbant un petit peu le patriotisme, des centaines de milliers d’épargnants ont souscrit à des emprunts d’État, les emprunts à la défense nationale par exemple, pour financer l’effort de guerre. Le gouvernement a fait cela pour collecter l’épargne de manière très rapide et en agitant un taux d’intérêt prometteur. À la fin de la guerre, d’autorité, l’État a repoussé l’échéance des emprunts pour « profiter » de l’inflation à 22,5 % en 1919 et à 39,5 % en 1920. Cela a bien entendu ruiné des centaines de milliers de petits épargnants anéantissant « la République des petits rentiers ». Rappelons au passage que sans cette rente, les temps étaient bien difficiles à cette époque, il n’y avait pas de retraite…
Mais les principales spoliations que nous avons tendance à oublier maintenant que nous avons l’Euro ce sont tout simplement les dévaluations : la dévaluation de -44,4 % en 1948 a fait beaucoup de mal, celle de 1969 de – 11,5 % et les dévaluations de 1981 – 3 %, 1982 de -5,75 % sont autant d’argent pris dans la poche directement des Français.
Notre argent sert de dépôt de garantie à l’État
Mais le plus important à mon avis est que notre argent sert de garantie à l’État français, c’est ce qui permet d’expliquer que l’État français emprunte à des taux extrêmement bas voire parfois négatifs ! En effet, avec un décret, une loi, la dette française peut-être quasiment instantanément remboursé à ses créanciers. Je l’avais évoqué l’année dernière et cela avait suscité beaucoup de remous mais je pense que l’exemple chypriote nous montre que tout est possible dans le meilleur des mondes possibles : si nous prenons simplement les dépôts en assurance-vie en France, ceux-ci couvrent une énorme partie de la dette.
La dette française s’élève à 1907 milliards environ au moment où j’écris cet article et selon les derniers chiffres que j’ai trouvés l’encours de l’épargne en assurance-vie était de 1377 milliards en février 2012. On peut par exemple imaginer que l’État passe un décret ou une loi qui informe les Français le lundi matin que tous les montants en assurance-vie supérieure à 200 000 € sont confisqués. Trois Français sur quatre seront pour car ils ne possèdent pas une telle somme et tous nos problèmes sont réglés (on peut se remettre à emprunter à tout va :lol :).
Est-ce vraiment de la science-fiction ?
Je ne pense pas, on a déjà eu quelques exemples historiques de ce type, telle que la confiscation des biens civils du clergé durant la révolution française ou les dernières nationalisations pétrolières d’Hugo Chavez. Comme je l’ai indiqué quelquefois sur le forum, la France est championne du monde du nombre de millionnaires par habitant (un prochain article) et cela ne concerne pas que les biens immobiliers. Dans les temps de crise, on peut très bien imaginer un gouvernement populiste de gauche comme de droite qui arrive au pouvoir et qui jouera la masse contre les nantis : « de quoi se plaignent ils ?, il leur reste encore 200 000 € » alors que 80 % de la population n’aura jamais cette somme sur un compte bancaire (pour les 80 % je n’ai aucune idée du chiffre réel, c’est moi qui l’invente en me basant sur le faite que la moitié de la population gagne moins de 1500 € par mois et qu’en 2012 le patrimoine net moyen d’un ménage (donc deux personnes) était de 229 300 € (et là on compte le patrimoine immobilier dedans…).
Après tout, déposséder 10 % de la population pour en sauver 90 %, n’est-ce pas une mesure démocratique, de salut public, n’est ce pas possible en cas d’urgence avec la constitution de la Vème République (et oui le président de la République peut légiférer par décret…) ? Pas si démocratique que cela si on est dans les 10 % mais en 1918 cela n’a pas dérangé l’État et comme tout le monde oublie, cela permet de remettre le compteur presque à zéro tous les 130 ans en gros. 5 générations, qui peut me citer le nom de son arrière arrière grand père ? Qui sait s’il n’a pas déjà été spolié et que l’amnésie nous touche ? 😉
Petite conclusion provisoire sur le rôle de l’État et sur notre argent
En conclusion, nos dépôts bancaires servent à financer l’économie réelle, l’immobilier, le développement des entreprises etc, (mais aussi à soutenir la consommation avec les prêts à la consommation pour répondre aux besoins souvent imaginaires mais aux désirs réels d’une population consumériste ce qui plonge parfois une partie de la population dans le surendettement, mais à la limite c’est ce que l’on nous demande (je suis cynique)), mais aussi de dépôt de garantie pour l’État qui peut à sa convenance piocher dans nos économies.
Les institutions ou les personnes qui nous prêtent de l’argent savent une chose sur la France : grâce à Louis XIV nous avons le système de rentrées fiscales parmi le plus efficace du monde ce qui est rassurant pour un prêteur et la France a déjà pas mal de fois fait la poche aux fourmis pour la plus grande joie des cigales. Il y a donc des précédents.
Est ce choquant ? C’est un problème moral auquel je n’ai pas encore de religion laïc bien établi. En première analyse je dirai que si je devais tuer 1 personne pour en sauver 9, je le ferai sans trop hésiter je pense. Le problème est : si c’est moi que je dois tuer pour en sauver 9… là c’est moins évident… Comme j’ai un peu de capital, fruit d’un travail de fourmis et non d’héritage, mon cœur est à gauche et mon portefeuille à droite. Il faut espérer que je n’aurai pas à choisir un jour, mais je ne fais pas de politique donc je n’aurai pas la « responsabilité » de l’acte, je pourrai juste gueuler, ou pas…
Benoist Rousseau
Sièges CME & CBOT · Maîtrise d’histoire (Sorbonne)
Historien de formation (Paris-Sorbonne), je lis les marchés avec le recul de l’histoire : trader actif depuis 1994, enseignant depuis 1998, entrepreneur depuis 2004. En 2010, je fonde andlil.com, communauté lauréate en 2024 du Grand Prix d’Excellence « Meilleur Blog et Forum Boursier » ; en 2022, l’École de Trading.
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