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Histoire de Gemalto : de Gémenos à Thales, la saga de la carte à puce

Histoire de Gemalto (Thales)
· Mis à jour le · 11 min de lecture

Gemalto n’existe plus sous ce nom : le premier fabricant mondial de cartes SIM appartient depuis avril 2019 à Thales, dont il forme l’essentiel des activités « Digital » (paiement, identité, cartes SIM et eSIM). Son histoire est celle d’une invention française devenue industrie mondiale, de deux rivaux qui ont fini par fusionner, et d’une entreprise qui a successivement attiré un fonds américain, les services secrets anglo-saxons, Atos et Thales.

Gemalto en bref

  • Fondation : le 2 juin 2006, par la fusion d’Axalto, l’ancienne activité de cartes de Schlumberger, et de Gemplus, fondé en 1988 à Gémenos, près de Marseille.
  • Siège : Amsterdam (société de droit néerlandais), avec de grands centres opérationnels en région parisienne et autour de Marseille.
  • Dirigeants : Olivier Piou, directeur général de 2006 à 2016, puis Philippe Vallée jusqu’au rachat ; Alex Mandl, président du conseil. Gemalto dépend aujourd’hui de Thales, présidé et dirigé par Patrice Caine.
  • Activités : cartes SIM et eSIM, cartes bancaires, passeports et cartes d’identité électroniques, chiffrement et authentification pour les entreprises.
  • Effectifs : environ 15 000 salariés avant le rachat.
  • Cotation : Euronext Amsterdam et Paris ; membre du CAC 40 de décembre 2012 à mars 2015 ; retiré de la cote le 29 mai 2019.
  • Dernier chiffre d’affaires publié : 2,97 milliards d’euros en 2018.
  • Propriétaire : Thales, depuis le 2 avril 2019, pour 4,8 milliards d’euros.

Quelle est l’histoire de Gemalto ?

1980-2004 : Schlumberger, la carte et Axalto

La carte à puce est française. Les brevets de Roland Moreno font de la France le laboratoire du paiement par puce et de la télécarte. Un acteur inattendu s’y intéresse au début des années 1980 : Schlumberger, le spécialiste des services pétroliers, qui exploite sous licence les brevets de Moreno et fabrique des cartes téléphoniques à puce pour la Direction générale des télécommunications, future France Télécom.

La téléphonie mobile change l’échelle. Avec la norme GSM, au début des années 1990, chaque téléphone reçoit une carte SIM, petite carte à puce qui identifie l’abonné et protège ses communications. Schlumberger en devient l’un des grands fournisseurs, et achète en 2001 Bull CP8, la filiale de cartes de Bull. Il s’offre aussi la société de services informatiques Sema ; l’opération tourne mal, et le groupe se recentre sur le pétrole. Sema est cédé à Atos Origin, et l’activité de cartes et de terminaux, regroupée en 2003 sous le nom d’Axalto, est introduite à la Bourse de Paris le 18 mai 2004. Elle est dirigée par Olivier Piou.

1988-2005 : Gemplus, la start-up qui intéressait trop de monde

En 1988, cinq ingénieurs venus de Thomson, Marc Lassus, Daniel Le Gal, Philippe Maes, Jean-Pierre Gloton et Gilles Lisimaque, créent leur entreprise de cartes à puce dans le parc d’activités de Gémenos. Le nom en garderait la trace : « Gem », pour Gémenos. Portée par les commandes de télécartes de France Télécom, puis par l’explosion des cartes SIM, la société devient numéro un mondial de la carte à puce, devant Schlumberger.

La réussite attire les capitaux, et les ennuis. En 2000, le fonds américain Texas Pacific Group (TPG) entre au capital, dont il finit par détenir environ un quart ; à sa demande, le siège est transféré au Luxembourg, et la société devient Gemplus International. Elle est introduite en Bourse en décembre 2000, à Paris et au Nasdaq, alors que la bulle Internet se dégonfle déjà. La suite est une guerre d’actionnaires. En août 2002, le conseil confie la direction à Alex Mandl, administrateur d’In-Q-Tel, le fonds de capital-risque créé par la CIA. Fin 2002, menacé de révocation, Marc Lassus quitte le conseil d’administration, en même temps que son allié Ziad Takieddine. L’affaire Gemplus devient un cas d’école de l’intelligence économique : beaucoup y ont vu une captation de savoir-faire par les services américains, sans que cela ait jamais été établi.

2006-2012 : la fusion des deux rivaux

Le 7 décembre 2005, Axalto et Gemplus annoncent leur mariage. Axalto, société néerlandaise, offre deux de ses actions pour vingt-cinq actions Gemplus ; TPG et la famille Quandt, actionnaire de BMW, qui détiennent ensemble 43,7 % de Gemplus, apportent leurs titres. Gemalto, contraction des deux noms, naît le 2 juin 2006, avec environ 11 000 salariés et 1,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires pro forma. Olivier Piou en est le directeur général, Alex Mandl le président exécutif.

Les débuts sont rudes. Le premier et le deuxième du marché, qui en représentent à eux deux près de la moitié, voient leurs concurrents attaquer leurs clients pendant qu’ils fusionnent : un « baptême du feu », dira Olivier Piou. Puis la machine tourne. Gemalto achète en série (Cinterion, ancienne activité de Siemens spécialisée dans les modules de communication entre machines, pour 163 millions d’euros en 2010, les activités bancaires de Xiring, la plateforme de paiement mobile d’Ericsson) et ajoute à la carte SIM les passeports électroniques, la banque en ligne et les objets connectés. En 2009, l’État français entre au capital, en rachetant à TPG environ 8 % des actions par l’intermédiaire du Fonds stratégique d’investissement, devenu Bpifrance. En janvier 2010, un dysfonctionnement lié au changement d’année bloque pendant plusieurs jours des paiements par carte en Allemagne, et Gemalto en est tenu pour responsable. Le 24 décembre 2012, la jeune société remplace Alcatel-Lucent au CAC 40.

2013-2017 : espions, rachats et avertissements

Gemalto accepte en août 2014 de payer 890 millions de dollars pour SafeNet, spécialiste américain du chiffrement des données, dont il prend le contrôle début 2015. Quelques semaines plus tard, le 19 février 2015, le site The Intercept publie des documents fournis par Edward Snowden : la NSA américaine et le GCHQ britannique se seraient introduits dans les réseaux de Gemalto pour dérober les clés de chiffrement de cartes SIM. Le lendemain, l’action décroche. Le 25 février, Gemalto reconnaît « des motifs raisonnables » de croire que l’opération a eu lieu en 2010 et 2011, mais affirme qu’elle n’a pas pu aboutir à un vol massif de clés, et que seuls les réseaux 2G auraient été exposés. Le 23 mars 2015, le titre quitte le CAC 40, où PSA Peugeot Citroën reprend sa place.

La suite est moins romanesque et plus coûteuse. Olivier Piou, à la tête de l’activité depuis dix-huit ans, passe la main fin août 2016 à Philippe Vallée. Les cartes bancaires s’accumulent dans les stocks des banques américaines après leur passage à la puce, les ventes de cartes SIM reculent dans l’attente de l’eSIM, et Gemalto publie en 2016 et 2017 une série d’avertissements sur ses résultats. Le 28 avril 2017, au troisième en six mois, l’action chute de plus de 11 %. L’exercice 2017 se solde par une perte nette de 424 millions d’euros, et un plan social de 288 postes en France est annoncé en novembre. La capitalisation, 7,6 milliards d’euros en 2013, est tombée à 2,9 milliards à l’automne.

2017-2019 : Atos, Thales et la fin de l’indépendance

Le 11 décembre 2017, Atos, dirigé par Thierry Breton, rend publique une offre non sollicitée de 46 euros par action, soit 4,3 milliards d’euros. Le conseil de Gemalto la rejette. Le dimanche 17 décembre, Thales surenchérit à 51 euros par action, 4,8 milliards d’euros, 5,6 milliards dette comprise, avec l’accord du conseil et la promesse de préserver l’emploi en France jusqu’à fin 2019. Atos renonce le soir même. Bruxelles donne son accord en exigeant que Thales cède son activité de modules matériels de chiffrement à usage général, nCipher. Le rachat est conclu le 2 avril 2019, et l’action Gemalto est radiée le 29 mai.

Depuis 2019 : une division de Thales

Gemalto devient la division Digital Identity and Security de Thales, puis l’essentiel des activités « Digital » du secteur Cyber & Digital. L’héritage judiciaire a suivi : le 13 juin 2022, une information judiciaire pour corruption d’agent public étranger est ouverte à Paris sur une dizaine de marchés publics (cartes d’identité, cartes électorales, plaques d’immatriculation) obtenus par Gemalto en Afrique entre 2015 et début 2019, selon le parquet national financier et Mediapart. Thales dit coopérer pleinement avec la justice.

Qu’est devenu Gemalto ?

La marque a disparu, pas les métiers. En 2025, les activités « Digital » de Thales, héritières de Gemalto, ont réalisé 2 397 millions d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 1 % à périmètre constant, sur un secteur Cyber & Digital de 3,85 milliards d’euros. Elles couvrent :

  • Le paiement : cartes bancaires, cartes biométriques, services de paiement numérique pour les banques.
  • La connectivité mobile : cartes SIM, et désormais surtout eSIM intégrées aux téléphones et aux objets connectés.
  • L’identité : passeports, cartes d’identité et permis électroniques, systèmes biométriques pour les États.

Qui ont été les dirigeants de Gemalto ?

  • Marc Lassus (1988-2002) : cofondateur et président de Gemplus.
  • Alex Mandl (2002-2019) : directeur général de Gemplus à partir de 2002, puis président de Gemalto.
  • Olivier Piou (2004-2016) : directeur général d’Axalto, puis de Gemalto jusqu’en août 2016.
  • Philippe Vallée (2016-2019) : directeur général jusqu’au rachat, puis responsable de la nouvelle division de Thales.
  • Patrice Caine (depuis 2019) : président-directeur général de Thales, propriétaire de Gemalto.

Comment Gemalto a-t-il évolué en Bourse ?

L’action Gemalto est l’héritière de celle d’Axalto, introduite à Paris le 18 mai 2004 et rebaptisée lors de la fusion. Cotée à Amsterdam et à Paris, elle entre au CAC 40 le 24 décembre 2012 et en sort le 23 mars 2015. Son histoire boursière se résume en deux séances : le 20 février 2015, au lendemain des révélations sur la NSA, et le 28 avril 2017, jour du troisième avertissement, quand le titre perd plus de 11 % dans la matinée. La dernière cotation a lieu le 28 mai 2019 ; Thales rachète ensuite les actions restantes par une procédure de retrait obligatoire.

Quels sont les chiffres clés de Gemalto de 2014 à 2018 ?

Exercice Chiffre d’affaires Résultat des activités opérationnelles Résultat net part du groupe
2014 2,47 0,38 0,22
2015 3,12 0,42 0,14
2016 3,13 0,45 0,19
2017 2,97 0,31 −0,42
2018 2,97 0,33 0,06

En milliards d’euros, derniers comptes publiés par Gemalto avant son rachat. Le résultat des activités opérationnelles est l’indicateur ajusté du groupe ; le résultat net est celui des normes comptables internationales (IFRS). La hausse de 2015 vient surtout de l’intégration de SafeNet et de l’effet des changes.

Questions fréquentes sur Gemalto

Qui a fondé Gemalto ?

Gemalto est né en 2006 de la fusion d’Axalto et de Gemplus. Axalto était l’ancienne activité de cartes de Schlumberger ; Gemplus avait été fondé en 1988 à Gémenos par cinq ingénieurs, dont Marc Lassus.

D’où vient le nom Gemalto ?

C’est la contraction de Gemplus et d’Axalto. Le nom de Gemplus viendrait lui-même de Gémenos, la commune des Bouches-du-Rhône où l’entreprise s’était installée.

À qui appartient Gemalto aujourd’hui ?

À Thales, qui l’a racheté pour 4,8 milliards d’euros, opération conclue le 2 avril 2019. Ses activités sont exploitées sous la marque Thales, dans le secteur Cyber & Digital du groupe.

L’action Gemalto est-elle encore cotée ?

Non. L’action a été radiée d’Euronext Amsterdam et d’Euronext Paris le 29 mai 2019, après le succès de l’offre de Thales.

Pourquoi Thales a-t-il racheté Gemalto ?

Pour devenir un grand acteur de la sécurité numérique en ajoutant au savoir-faire de Gemalto ses propres activités de cybersécurité. Thales a aussi coupé l’herbe sous le pied d’Atos, qui avait lancé une offre moins élevée une semaine plus tôt.

Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Gemalto.

Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.

Sources

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L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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