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Histoire de Legrand : des assiettes de Limoges aux prises du monde entier

Histoire de Legrand

Legrand est un groupe industriel français coté au CAC 40, qui fabrique ce qui relie le bâtiment au réseau électrique et numérique : prises, interrupteurs, tableaux, cheminements de câbles et, de plus en plus, l’équipement électrique des centres de données. Son histoire est celle d’une maison de porcelaine de Limoges qu’un incendie a convertie à l’électricité, que deux familles du Nord ont tenue pendant un demi-siècle, et que Bruxelles a arrachée à Schneider au lendemain de leur mariage.

Legrand en bref

  • Fondation : 1865, à Limoges, sous la forme d’un atelier de porcelaine de table ; l’entreprise prend le nom de Frédéric Legrand, qui la reprend en 1904.
  • Siège : Limoges (Haute-Vienne), 128, avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny.
  • Dirigeants : Benoît Coquart, directeur général depuis le 8 février 2018 ; Angeles Garcia-Poveda, présidente du conseil d’administration depuis le 1er juillet 2020.
  • Activités : infrastructures électriques et numériques du bâtiment, centres de données, distribution et gestion de l’énergie.
  • Marques principales : Legrand, BTicino, Netatmo, Pass & Seymour, Wiremold, Cablofil, Raritan, Server Technology, Starline.
  • Effectifs : près de 39 600 collaborateurs, des implantations dans près de 90 pays.
  • Cotation : Euronext Paris (code LR), membre du CAC 40.
  • Chiffre d’affaires 2025 : 9,48 milliards d’euros.

Quelle est l’histoire de Legrand ?

1865-1944 : des assiettes, puis des interrupteurs

Limoges vit alors de la porcelaine, et Legrand commence comme tant d’autres. En 1865, selon l’historique du groupe, deux négociants en bois, Henri Barjaud de Lafond et Léonard Clidasson, ouvrent un atelier de porcelaine de table sur la route de Lyon ; certaines sources font remonter cet atelier à 1860. L’affaire change souvent de mains : les frères Vultury la rachètent en 1897, puis, en 1904, Frédéric Legrand la reprend avec deux associés, Charles Alary et Jean Joquel. Son nom finit par rester seul sur la porte : après une cogestion avec Émile Bétoule, la société devient Legrand & Cie en 1924. Selon le groupe, il la dirige jusqu’en 1943 ; une histoire d’entreprise américaine le dit mort dès 1936.

Le tournant passe presque inaperçu. En 1919, l’un des associés, Jean Mondot, artisan limougeaud qui avait monté une petite fabrique à Exideuil, ajoute à la maison une branche d’appareillage électrique. L’idée est logique : la porcelaine isole bien, et l’électrification des logements commence. L’entreprise emploie environ mille personnes à la fin des années 1930. La guerre fait chuter les ventes et fondre l’effectif.

1944-1970 : les Verspieren, les Decoster et l’incendie

En 1944, selon le groupe, la direction passe à deux industriels du Nord, beaux-frères, Jean Verspieren et Édouard Decoster. L’International Directory of Company Histories précise que l’acheteur est le père du premier, Pierre Verspieren, fondateur de la compagnie d’assurance Lloyd Continental. Les deux beaux-frères vont diriger l’entreprise près de quarante ans, et leurs familles en garder le contrôle pendant un demi-siècle.

Le 25 août 1949, un incendie détruit presque entièrement les ateliers de porcelaine. Plutôt que de reconstruire l’ancien métier, les nouveaux patrons choisissent le second : Legrand abandonne la vaisselle et se consacre à l’appareillage électrique. La reconstruction puis les Trente Glorieuses font sortir de terre des millions de logements, qu’il faut équiper de prises et d’interrupteurs. À partir de la fin des années 1950, le plastique commence à remplacer la porcelaine dans les produits. Legrand ouvre en 1966 sa première filiale étrangère, en Belgique. En 1970, il entre à la Bourse de Paris.

1970-2000 : la conquête par petites touches

La méthode Legrand se met en place dans ces années-là : entrer dans un pays en rachetant un fabricant local bien installé, garder ses marques et ses équipes, puis lui apporter les produits du groupe. Les normes électriques changent d’un pays à l’autre, et la prise française ne se vend pas en Italie. La première filiale hors d’Europe naît au Brésil en 1977, avec le rachat de Pial. En 1984, Legrand prend pied aux États-Unis en reprenant Pass & Seymour.

Jean Verspieren meurt en 1983 ; Édouard Decoster cumule alors les fonctions. La même année entre comme directeur général François Grappotte, énarque passé par les négociations commerciales de l’État, la banque Rothschild et l’industriel CEM. Il a la prudence de ses actionnaires. En 1987, Legrand renonce à racheter le britannique MK Electric quand le groupe minier RTZ surenchérit ; Grappotte parle au Daily Telegraph d’une décision « froide, purement rationnelle ». En 1988, Decoster lui passe la présidence. Legrand se rattrape en 1989 avec l’italien BTicino, dont il prend 45 % en juin, pour 1,1 milliard de francs, puis le contrôle total en décembre. Le groupe consolide sa première place en Europe.

Dans la récession du début des années 1990, le groupe ne change pas de cap : il investit, refuse de se diversifier et continue d’acheter, de la Hongrie à l’Inde et à la Colombie. Aux États-Unis s’ajoutent The Watt Stopper en 1996, Ortronics en 1998 et Wiremold en 2000. En 1996, les familles Verspieren et Decoster détiennent encore plus de 42 % du capital.

2001-2002 : le mariage interdit avec Schneider

Les directions de Schneider Electric et de Legrand conviennent d’un rapprochement par offre publique d’échange, et notifient leur projet à la Commission européenne le 16 février 2001. L’offre est close avant la décision de Bruxelles : en août 2001, Schneider détient 98 % du capital de Legrand, payé en actions environ 5,4 milliards d’euros. Le 10 octobre 2001, la Commission déclare la fusion incompatible avec le marché commun, parce qu’elle étoufferait la concurrence sur plusieurs marchés français ; le 30 janvier 2002, elle ordonne à Schneider de se séparer de Legrand.

Schneider attaque ces décisions, mais prépare la vente au cas où. Le 26 juillet 2002, il signe la cession de Legrand au consortium formé par Wendel Investissement et le fonds américain KKR. Le 22 octobre 2002, le Tribunal de première instance des Communautés européennes annule les deux décisions : la Commission avait soulevé contre la fusion un grief que Schneider n’avait pas pu discuter. Bruxelles rouvre aussitôt l’examen, ses doutes sur les remèdes proposés persistent, et Schneider jette l’éponge : la vente est exécutée le 10 décembre 2002, pour environ 3,6 milliards d’euros. En 2007, le même tribunal condamne la Commission à indemniser Schneider d’une partie de son préjudice ; en 2009, la Cour de justice réduit cette réparation aux frais de la procédure rouverte. L’action Legrand quitte la cote en octobre 2003.

2002-2018 : Wendel, KKR et Gilles Schnepp

Wendel apporte 659 millions d’euros et partage le contrôle avec KKR. L’homme qui monte est Gilles Schnepp, ancien de Merrill Lynch entré chez Legrand en 1989, directeur financier en 1996, directeur général délégué en 2000. En 2006, il succède à François Grappotte comme président-directeur général. En avril 2006, les deux actionnaires ramènent Legrand en Bourse à 19,75 euros par action, soit 5,4 milliards d’euros pour la totalité du capital : à peu près le prix que Schneider avait payé cinq ans plus tôt.

Le groupe garde sa recette, mais l’oriente vers des marchés neufs : économies d’énergie, aide à l’autonomie des personnes âgées et, surtout, infrastructures numériques. Il achète aux États-Unis des fabricants d’armoires et de matériel pour salles informatiques, puis, en 2015, Raritan, spécialiste des multiprises intelligentes pour centres de données, et en 2017 Server Technology. À partir de novembre 2009, Wendel et KKR réduisent leur participation ; la hausse du flottant permet à Legrand de revenir au CAC 40 en décembre 2011. KKR sort en mars 2012, Wendel en juin 2013, en vendant ses derniers 5,4 % à 36 euros l’action. Entre 2002 et 2012, le chiffre d’affaires est passé de 2,9 à près de 4,5 milliards d’euros.

Depuis 2018 : Benoît Coquart et les centres de données

Le 8 février 2018, Legrand sépare durablement les fonctions de président et de directeur général. Gilles Schnepp garde la présidence, et Benoît Coquart, membre du comité de direction depuis 2010, devient directeur général. En novembre 2018, le groupe annonce le rachat de Netatmo, jeune entreprise française d’objets connectés pour la maison, dont il était actionnaire depuis 2015. En 2019, il s’offre l’américain Universal Electric Corporation et ses canalisations électriques Starline, destinées notamment aux centres de données. Le 1er juillet 2020, Gilles Schnepp cède la présidence à Angeles Garcia-Poveda, administratrice depuis 2012 ; il préside depuis 2021 le conseil de Danone.

La suite tient en un chiffre. Les centres de données faisaient 0,7 milliard d’euros de ventes en 2020 ; ils en font 2,4 milliards en 2025, soit 26 % du total. La demande d’électricité des serveurs, puis de l’intelligence artificielle, a fait du vendeur de prises un fournisseur des géants du numérique.

Que fait Legrand aujourd’hui ?

Legrand vend plus de 300 000 références, dans environ 170 pays. Le groupe classe ses ventes en deux ensembles :

  • Transition énergétique et numérique (53 % des ventes) : centres de données (26 %), avec les baies, multiprises intelligentes et canalisations de Raritan, Server Technology et Starline ; distribution et gestion de l’énergie ; bâtiments connectés, avec Netatmo.
  • Infrastructures essentielles (47 %) : le métier historique, prises, interrupteurs, tableaux électriques, portiers, cheminement de câbles ; marques Legrand, BTicino, Pass & Seymour, Wiremold, Cablofil.

L’Amérique du Nord et centrale est devenue la première région, avec 42 % des ventes, devant l’Europe (38 %) et le reste du monde (20 %). En 1996, la France faisait encore 40 % des ventes.

Qui sont les dirigeants de Legrand ?

  • Frédéric Legrand (1904-1943 selon le groupe) : repreneur de l’atelier de porcelaine, qui lui donne son nom.
  • Jean Verspieren (1944-1983) et Édouard Decoster (1944-1988) : beaux-frères, artisans de la conversion à l’électricité.
  • François Grappotte (1988-2006) : président-directeur général, artisan de l’internationalisation et du rachat de BTicino.
  • Gilles Schnepp (2006-2020) : président-directeur général jusqu’en février 2018, puis président du conseil.
  • Benoît Coquart (depuis 2018) : directeur général.
  • Angeles Garcia-Poveda (depuis 2020) : présidente du conseil d’administration.

Comment Legrand a-t-il évolué en Bourse ?

Legrand est entré à la Bourse de Paris en 1970 et figurait dans la première composition du CAC 40, le 31 décembre 1987. L’action quitte la cote en octobre 2003 et revient en avril 2006 sur Euronext Paris (code LR), au prix de 19,75 euros fixé le 6 avril ; la demande atteint environ trente fois l’offre. Le titre réintègre le CAC 40 en décembre 2011. Il a depuis changé de nature : le marché le traite moins en valeur du bâtiment qu’en pari sur les centres de données.

Quels sont les chiffres clés de Legrand depuis 2021 ?

Exercice Chiffre d’affaires Résultat opérationnel ajusté Résultat net part du groupe
2021 6,99 1,43 0,90
2022 8,34 1,70 1,00
2023 8,42 1,77 1,15
2024 8,65 1,78 1,17
2025 9,48 1,96 1,24

En milliards d’euros, comptes publiés par Legrand. Le résultat opérationnel ajusté exclut l’amortissement des actifs réévalués lors des acquisitions ; il représente environ 20 % des ventes chaque année.

Questions fréquentes sur Legrand

Qui a fondé Legrand ?

Legrand n’a pas de fondateur unique. L’entreprise naît en 1865 à Limoges comme atelier de porcelaine de table, et prend le nom de Frédéric Legrand, qui la reprend en 1904 ; le groupe date d’ailleurs parfois sa fondation de cette reprise. L’activité électrique date de 1919.

Legrand est-il une entreprise française ?

Oui. Son siège est toujours à Limoges, et l’action est cotée à Paris, au CAC 40. Mais l’Amérique du Nord et centrale pèse désormais plus que l’Europe dans ses ventes : 42 % en 2025, contre 38 %.

Qui dirige Legrand ?

Benoît Coquart est directeur général depuis le 8 février 2018. Angeles Garcia-Poveda préside le conseil d’administration depuis le 1er juillet 2020, après Gilles Schnepp.

Pourquoi Schneider n’a-t-il pas racheté Legrand ?

Il l’a racheté, à 98 %, en 2001, mais la Commission européenne a interdit la fusion en octobre 2001 et ordonné la séparation. La justice a annulé l’interdiction en octobre 2002, trois mois après la signature de la revente à Wendel et KKR, que Schneider a exécutée en décembre.

Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Legrand.

Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.

Sources

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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