Aliénor d’Aquitaine : biographie, couronnes et légendes de la reine
Aliénor d’Aquitaine, duchesse devenue reine de France puis d’Angleterre, apporta son duché à deux rois rivaux, réunit la rançon de Richard Cœur de Lion et laissa une légende écrite par d’autres.

Qui était Aliénor d’Aquitaine ?
Aliénor d’Aquitaine (vers 1124-1204) est une duchesse d’Aquitaine qui fut reine de France par son mariage avec Louis VII, de 1137 à 1152, puis reine d’Angleterre par son mariage avec Henri II Plantagenêt, de 1154 à 1189. Héritière du plus vaste duché du royaume de France, elle l’apporta successivement à deux rois rivaux, et fut la mère de deux rois d’Angleterre, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre.
Peu de femmes du Moyen Âge ont suscité autant de récits, et peu sont aussi mal connues de l’intérieur. On n’a d’elle ni journal, ni lettre sûrement de sa main, ni portrait fidèle. Ce que l’on sait vient des chartes qu’elle a signées, des comptes des rois et des chroniqueurs, presque tous des clercs, qui l’ont jugée. Les premiers ont parlé de scandale, les derniers de reine des troubadours.
Aliénor d’Aquitaine en résumé
Duchesse à treize ans, mariée le même été à l’héritier de France, Aliénor part à la croisade avec Louis VII, en revient brouillée avec lui et obtient l’annulation de son mariage en 1152. Deux mois plus tard, elle épouse Henri Plantagenêt, qui devient roi d’Angleterre en 1154. Après avoir soutenu la révolte de leurs fils en 1173, elle reste captive seize ans. Veuve en 1189, elle gouverne pour Richard, réunit sa rançon, assure la succession de Jean et meurt à Fontevraud à quatre-vingts ans.
- Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
- Naissance : vers 1124 (1122 a aussi été proposé), sans doute à Poitiers ou à Bordeaux
- Mort : 1er avril 1204, à l’abbaye de Fontevraud, en Anjou
- Pays : duché d’Aquitaine, royaume de France, royaume d’Angleterre
- Fonctions : duchesse d’Aquitaine et comtesse de Poitou de 1137 à 1204 ; reine de France de 1137 à 1152 ; reine d’Angleterre de 1154 à 1189 ; régente en 1189 et pendant la captivité de Richard (1192-1194)
- Œuvre principale : le passage de l’Aquitaine aux Plantagenêts, la rançon de Richard Cœur de Lion, les chartes de franchises accordées aux villes de l’Ouest en 1199
- À retenir : les « cours d’amour » qu’on lui prête sont une invention littéraire ; sa puissance réelle a surtout été celle d’une veuve
La vie d’Aliénor d’Aquitaine : une héritière qui changea deux fois de royaume
Aliénor est la fille aînée du duc Guillaume X d’Aquitaine et la petite-fille de Guillaume IX, le premier troubadour dont les poèmes nous soient parvenus. Son frère meurt en 1130. Le 9 avril 1137, son père meurt en pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle, après l’avoir placée sous la protection du roi de France. Louis VI la marie aussitôt à son fils : les noces sont célébrées à Bordeaux le 25 juillet 1137. Le 1er août, Louis VI meurt ; à treize ans environ, Aliénor est reine de France.
Le couple est mal assorti, lui pieux et formé pour le cloître, elle issue d’une cour méridionale plus libre. En 1147, ils partent ensemble pour la deuxième croisade. À Antioche, en mars 1148, Aliénor prend le parti de son oncle Raymond de Poitiers, prince de la ville, contre Louis, qui veut gagner Jérusalem ; le roi l’emmène de force. Le retour se fait sur des navires séparés. Malgré les efforts du pape, le mariage ne se remet pas, et l’absence de fils pèse. Le 21 mars 1152, à Beaugency, une assemblée d’évêques prononce l’annulation pour consanguinité. Les deux filles du couple, Marie et Alix, restent à leur père.
Le 18 mai 1152, Aliénor épouse à Poitiers Henri Plantagenêt, comte d’Anjou et duc de Normandie, de neuf ans son cadet. Le 19 décembre 1154, ils sont couronnés à Westminster. De leur union naissent huit enfants, dont Henri le Jeune, Richard, Geoffroy et Jean. La reine gouverne parfois en l’absence du roi, en Angleterre puis en Aquitaine, où elle s’installe à Poitiers à la fin des années 1160.
En 1173, leurs fils se révoltent contre leur père, avec l’appui du roi de France ; Aliénor les soutient. Arrêtée alors qu’elle tente de rejoindre la cour de France, elle reste prisonnière de son mari de 1174 à la mort de celui-ci, en 1189, gardée en Angleterre, à Salisbury et Winchester notamment, avec des libérations temporaires lors des fêtes de cour.
La mort d’Henri II, le 6 juillet 1189, la libère. Richard la charge de préparer son couronnement, puis part pour la troisième croisade. Elle va chercher en Navarre sa future épouse, Bérengère, et la conduit jusqu’en Sicile. Au retour de Terre sainte, fin 1192, Richard est capturé par le duc d’Autriche et livré à l’empereur Henri VI. Aliénor mène la négociation, réunit la rançon et va elle-même la porter en Allemagne ; Richard est libéré à Mayence le 4 février 1194.
Richard meurt le 6 avril 1199 à Châlus, en Limousin, d’un carreau d’arbalète ; sa mère est à son chevet. Aliénor, presque octogénaire, parcourt alors l’Aquitaine pour assurer la fidélité des villes à son dernier fils, Jean. En 1200, elle franchit les Pyrénées pour aller chercher en Castille sa petite-fille Blanche, promise à l’héritier de France : Blanche de Castille sera la mère de Saint Louis. En 1202, assiégée à Mirebeau par son petit-fils Arthur de Bretagne, elle est délivrée par Jean. Elle se retire à Fontevraud, où elle meurt le 1er avril 1204, quelques mois avant que Philippe Auguste n’achève la conquête de la Normandie.
Qu’a accompli Aliénor d’Aquitaine, et que reste-t-il de son œuvre ?
Son premier acte politique est involontaire : sa personne. En épousant Henri, elle lui apporte l’Aquitaine, qui s’ajoute à l’Anjou, au Maine, à la Normandie, héritée de Guillaume le Conquérant, puis à l’Angleterre. Le roi de France se retrouve suzerain d’un vassal plus riche que lui. Ce que l’on appelle l’espace Plantagenêt, de l’Écosse aux Pyrénées, est en grande partie le fruit de ce mariage, et la rivalité franco-anglaise qui en découle durera jusqu’à la guerre de Cent Ans.
Son second legs est celui de la veuve. De 1189 à 1204, elle gouverne, négocie, voyage, tient les villes et veille aux alliances matrimoniales de sa famille, de la Navarre à la Castille et à la France. Ses descendants régneront en Angleterre, en France et en Castille. Fontevraud, enfin, abbaye double dirigée par une abbesse, qu’elle a dotée et où elle repose avec Henri II et Richard, garde son gisant, qui la montre tenant un livre ouvert.
Son rôle culturel est réel mais difficile à mesurer. Le troubadour Bernard de Ventadour a peut-être fréquenté sa cour, et des auteurs de langue d’oïl lui ont offert ou dédié des œuvres. Faire d’elle l’inspiratrice de toute la littérature courtoise est une autre affaire.
Comment Aliénor d’Aquitaine a-t-elle financé son pouvoir ?
L’Aquitaine était riche, et sa richesse venait en partie du vin. Les ports de Bordeaux et de La Rochelle exportaient vers l’Angleterre et les Flandres, et les péages, les droits de marché et les revenus des domaines ducaux alimentaient la cour. Une partie de ces revenus restait à la duchesse, qui délivrait ses propres chartes, avec son sceau, pendant ses deux mariages : la souveraineté sur son héritage ne s’est jamais tout à fait dissoute dans celle de ses maris.
Reine d’Angleterre, elle bénéficiait aussi d’un revenu propre, l’« or de la reine ». Le Dialogue de l’Échiquier, rédigé vers 1179 par le trésorier Richard Fitz Nigel, le décrit : sur les sommes promises volontairement au roi, la reine percevait en plus un marc d’or pour cent marcs d’argent, soit près d’un dixième en valeur, au cours de l’or de l’époque. Veuve, elle reçut de Richard un large douaire, la part des biens réservée à l’entretien d’une reine après la mort du roi.
La rançon de Richard fut sa grande opération financière. L’empereur Henri VI exigea finalement 150 000 marcs d’argent, dont 100 000 à verser avant la libération, et des otages. Le marc, unité de compte, valait les deux tiers d’une livre sterling : la somme représentait plusieurs années des revenus ordinaires de la couronne d’Angleterre. Pour la réunir, le gouvernement qu’elle dirige avec les justiciers du royaume lève un impôt d’un quart sur les revenus et les biens meubles de tous les sujets, laïcs et clercs, une taxe sur chaque fief de chevalier, et réquisitionne la laine d’une année des abbayes cisterciennes ainsi que l’orfèvrerie des églises. L’Aquitaine et la Normandie contribuent aussi. Le premier versement est réuni à la fin de 1193 ; Aliénor escorte elle-même l’argent jusqu’en Allemagne.
C’est l’un des plus lourds prélèvements de l’Angleterre médiévale, et il a été réalisé en un an. Il montre à la fois la capacité fiscale de l’État anglo-normand, construit depuis l’enquête du Domesday Book, et la fragilité politique d’un tel effort : la charge pesa sur un royaume déjà taxé pour la croisade, et elle nourrit les difficultés de Jean.
Ses derniers actes sont financiers autant que politiques. En 1199, pour garantir à Jean la fidélité de l’Aquitaine, elle accorde des chartes de franchises communales à plusieurs villes, notamment La Rochelle, Poitiers, Saintes et l’île d’Oléron : les bourgeois obtiennent le droit de s’administrer ; en échange, ils prennent en charge la défense de leur ville et lèvent des milices au service du roi. C’est l’échange de libertés contre un soutien immédiat, procédé classique des princes qui ont besoin de fidélités rapides.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Aliénor d’Aquitaine ?
Les « cours d’amour » sont la plus tenace des légendes. Elles viennent du De amore d’André le Chapelain, traité écrit vers 1185, sans doute à la cour de France, qui met en scène des « jugements » rendus sur des cas d’amour par la reine Aliénor, sa fille Marie de Champagne, la vicomtesse Ermengarde de Narbonne et d’autres dames. Le texte est un jeu savant, en partie ironique, et rien n’indique que de tels tribunaux aient jamais siégé. Au XVIe siècle, Jean de Nostredame a brodé sur ces cours provençales ; au XXe, l’Américaine Amy Kelly a imaginé une cour d’amour tenue à Poitiers par Aliénor et Marie vers 1170. L’historien John Benton a montré en 1961 que rien ne prouvait la présence de Marie à Poitiers ni l’existence de ces assemblées.
La légende noire est plus ancienne. Des chroniqueurs ecclésiastiques ont insinué une liaison avec son oncle Raymond à Antioche ; un ménestrel de Reims, au XIIIe siècle, lui prête même le projet de s’enfuir avec Saladin, qui avait une dizaine d’années à l’époque. On a raconté qu’elle partit en croisade à la tête d’un escadron d’amazones, et plus tard qu’elle empoisonna Rosamonde Clifford, maîtresse d’Henri II, morte vers 1176 alors que la reine était captive. Aucune de ces histoires ne résiste aux sources.
Même ses mots ont été arrangés. Trois lettres au pape Célestin III, où elle se dit reine d’Angleterre « par la colère de Dieu », ont été rédigées par le clerc Pierre de Blois, et l’on discute pour savoir si elles exprimaient sa pensée ou l’art de leur auteur. Les Rôles d’Oléron, recueil de droit maritime, lui ont été attribués par une tradition tardive que rien n’établit.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’historiographie a d’abord dû se débarrasser de deux mythes opposés. Edmond-René Labande, dans un article de 1952 republié en 2005, Pour une image véridique d’Aliénor d’Aquitaine, a fait le tri des sources. Régine Pernoud, en 1965, a popularisé l’image d’une reine lumineuse ; Georges Duby, dans Dames du XIIe siècle (1995), a rappelé avec sécheresse que l’on ne voit Aliénor qu’à travers des hommes qui la craignaient, et que l’on ne sait presque rien de ce qu’elle pensait.
Les travaux récents se fondent sur les chartes. Jean Flori (2004) a analysé la construction de la « reine insoumise » par les chroniqueurs. Ralph V. Turner, dans sa biographie de 2009, traduite en 2011, et Martin Aurell, dans Aliénor d’Aquitaine. Souveraine femme (2024), montrent une souveraine dont le pouvoir fut limité pendant son second mariage, Henri II gouvernant l’Aquitaine en maître, et qui ne l’exerça pleinement qu’en veuve, entre 1189 et 1204. Le débat porte sur l’ampleur réelle de son rôle politique à Poitiers à la fin des années 1160 et sur sa responsabilité dans la révolte de 1173, que les sources ne permettent pas de mesurer exactement.
Que peut apprendre d’Aliénor d’Aquitaine celui qui décide ?
Aliénor a d’abord été un actif que d’autres se transmettaient, puis une gestionnaire de crise redoutable. Sa trajectoire montre ce que l’on peut faire d’une position d’apparence faible.
- Un héritage propre vaut plus qu’un titre d’emprunt : parce qu’elle restait duchesse d’Aquitaine, avec son sceau et ses chartes, Aliénor est revenue au premier plan dès que ses maris ont disparu ou faibli.
- En crise, la vitesse de mobilisation des ressources est décisive : 100 000 marcs réunis en un an ont rendu à l’Angleterre son roi.
- Un prélèvement exceptionnel se paie plus tard : l’impôt de la rançon a affaibli la légitimité fiscale dont Jean aurait besoin.
- Céder des privilèges contre un soutien immédiat règle l’urgence et engage l’avenir : les libertés accordées aux communes en 1199 ne se reprennent pas.
- Une réputation écrite par d’autres se corrige par les documents : les chartes d’Aliénor disent davantage que les chroniques qui la jugent.
Quels livres lire sur Aliénor d’Aquitaine ?
- Martin Aurell, Aliénor d’Aquitaine. Souveraine femme, Paris, Flammarion, 2024 : la synthèse la plus récente, par le meilleur spécialiste de l’espace Plantagenêt.
- Ralph V. Turner, Aliénor d’Aquitaine, traduit de l’anglais par Perrine Chambon et Sylvie Lucas, Paris, Fayard, 2011 : la biographie de référence fondée sur les chartes.
- Jean Flori, Aliénor d’Aquitaine. La reine insoumise, Paris, Payot, 2004 : sur la fabrique de la légende par les chroniqueurs.
- Edmond-René Labande, Pour une image véridique d’Aliénor d’Aquitaine, préface de Martin Aurell, La Crèche, Geste éditions, 2005 : l’étude critique fondatrice.
- Georges Duby, Dames du XIIe siècle, t. I, Héloïse, Aliénor, Iseut et quelques autres, Paris, Gallimard, 1995 : l’essai le plus incisif sur ce que l’on ne sait pas.
- André le Chapelain, Traité de l’amour courtois, traduction, introduction et notes de Claude Buridant, Paris, Klincksieck, 1974 : la source des « cours d’amour », à lire comme une fiction.
Questions fréquentes sur Aliénor d’Aquitaine
Pourquoi Aliénor d’Aquitaine a-t-elle divorcé de Louis VII ?
Il s’agit d’une annulation, prononcée le 21 mars 1152 à Beaugency pour consanguinité. Les vraies raisons étaient l’absence de fils après quinze ans de mariage et la mésentente du couple, aggravée pendant la croisade. Deux mois plus tard, Aliénor épousait Henri Plantagenêt.
Les cours d’amour d’Aliénor ont-elles existé ?
Non, selon les historiens. Elles viennent du traité De amore d’André le Chapelain, écrit vers 1185, qui imagine des jugements amoureux rendus par de grandes dames. Aucun document ne prouve que de tels tribunaux aient siégé à Poitiers ou ailleurs.
Combien a coûté la rançon de Richard Cœur de Lion ?
L’empereur Henri VI exigea 150 000 marcs d’argent, dont 100 000 avant la libération. Pour les réunir, l’Angleterre leva un impôt d’un quart sur les revenus et les biens meubles. Aliénor porta elle-même l’argent en Allemagne, et Richard fut libéré le 4 février 1194.
Où est enterrée Aliénor d’Aquitaine ?
À l’abbaye de Fontevraud, en Maine-et-Loire, où elle mourut le 1er avril 1204. Son gisant, qui la représente lisant un livre, se trouve dans l’église abbatiale près de ceux d’Henri II et de Richard Cœur de Lion.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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