Saladin : biographie, reprise de Jérusalem et trésor vide du sultan
Officier kurde devenu maître de l’Égypte et de la Syrie, Saladin reprit Jérusalem aux croisés en 1187 et devint, en Orient comme en Occident, le modèle du souverain chevaleresque.

Qui était Saladin ?
Saladin (vers 1138-1193) est un chef militaire et souverain musulman d’origine kurde qui a régné sur l’Égypte et la Syrie et repris Jérusalem aux croisés en 1187. Son nom arabe, Salah al-Din Yusuf ibn Ayyub, signifie « rectitude de la foi » ; l’Occident l’a abrégé en Saladin. Il a fondé la dynastie des Ayyoubides, du nom de son père Ayyub.
Il est l’un des rares souverains de son temps à être admiré à la fois dans le monde musulman et dans l’Europe chrétienne. Cette double gloire doit beaucoup à ses biographes, qui furent aussi ses serviteurs, et à des écrivains européens qui l’ont réinventé six siècles plus tard. L’homme réel est plus intéressant : un ambitieux patient, un politique souvent opportuniste, un chef de guerre qui ne savait pas garder un dinar.
Saladin en résumé
Neveu d’un général de Nur al-Din, le maître turc de la Syrie, Saladin devient vizir de l’Égypte fatimide en 1169, rétablit l’autorité du calife abbasside de Bagdad en 1171, puis s’empare de l’héritage de Nur al-Din en Syrie à partir de 1174. Après dix ans de guerres contre d’autres princes musulmans, il tourne ses forces contre les États latins d’Orient. Sa victoire de Hattin, le 4 juillet 1187, lui ouvre Jérusalem. La troisième croisade lui reprend la côte sans reprendre la Ville sainte.
- Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
- Naissance : 1137 ou 1138, à Tikrit, sur le Tigre (dans l’actuel Irak)
- Mort : 4 mars 1193, à Damas
- Pays : Égypte et Syrie (sultanat ayyoubide)
- Fonctions : vizir de l’Égypte fatimide (1169-1171), puis maître de l’Égypte (1171-1193) et de la Syrie (1174-1193), reconnu sultan par ses contemporains
- Œuvre principale : la réunion de l’Égypte et de la Syrie, la victoire de Hattin et la reprise de Jérusalem (1187)
- À retenir : le conquérant le plus célèbre de son siècle mourut, selon son biographe, avec quarante-sept dirhams et une seule pièce d’or dans son trésor.
La vie de Saladin : l’ambitieux patient qui donnait tout
Yusuf naît en 1137 ou 1138 à Tikrit, où son père Ayyub, officier kurde, commande la forteresse pour le compte des Seldjoukides. La famille passe au service de Zengi, puis de son fils Nur al-Din, qui règne sur Alep puis sur Damas et fait de la guerre contre les Francs une cause religieuse. Le jeune Yusuf grandit dans ce milieu de soldats et de juristes, sans éclat particulier.
Son destin se joue en Égypte. Le califat fatimide du Caire, chiite, est à bout de souffle, et Nur al-Din comme le roi de Jérusalem Amaury Ier se disputent le pays. Yusuf accompagne son oncle Shirkuh dans trois expéditions, en 1164, 1167 et 1168-1169. Quand Shirkuh, devenu vizir, meurt en mars 1169, c’est le neveu, réputé plus docile, que l’on choisit pour lui succéder. Il ne l’est pas.
En septembre 1171, quelques jours avant la mort du dernier calife fatimide, Saladin fait prononcer la prière du vendredi au nom du calife abbasside de Bagdad, lointain successeur d’Haroun al-Rachid : l’Égypte revient à l’islam sunnite. Il gouverne le pays en principe pour Nur al-Din, en pratique pour lui-même, et les deux hommes se méfient l’un de l’autre. La mort de Nur al-Din, en mai 1174, tranche la question : Saladin entre à Damas à l’automne.
Suivent dix ans de guerres et de négociations contre les héritiers zengides et les princes de Mésopotamie. Alep tombe en 1183, Mossoul se soumet en 1186. Pendant ces années, Saladin combat moins les Francs que ses coreligionnaires, ce que ses adversaires musulmans ne manquent pas de lui reprocher. Il subit même une lourde défaite face au jeune roi lépreux Baudouin IV, à Montgisard, en novembre 1177.
En 1187, les trêves rompues, il réunit la plus grande armée de sa carrière. Le 4 juillet, près des Cornes de Hattin, au-dessus du lac de Tibériade, l’armée du roi Guy de Lusignan, épuisée par la soif, est anéantie. Saladin épargne le roi, mais tue de sa main Renaud de Châtillon, qui avait attaqué des caravanes en pleine trêve, et fait exécuter les chevaliers du Temple et de l’Hôpital capturés. Les villes du royaume tombent une à une ; Jérusalem capitule le 2 octobre 1187, sans massacre.
L’Occident répond par la troisième croisade. Les rois de France et d’Angleterre reprennent Acre en juillet 1191, après un siège de deux ans, et Richard Cœur de Lion, fils d’Aliénor d’Aquitaine, bat Saladin à Arsouf en septembre. Mais ni l’un ni l’autre ne peut l’emporter. La paix de Jaffa, en septembre 1192, laisse la côte aux Francs et Jérusalem aux musulmans, avec libre accès des pèlerins. Épuisé, Saladin meurt de fièvre à Damas le 4 mars 1193, à environ 55 ans.
Qu’a accompli Saladin, et que reste-t-il de son œuvre ?
Saladin a réuni pour vingt ans l’Égypte et la Syrie, ce qui permettait de prendre les États croisés en tenaille, et il a fait de l’Égypte sunnite le centre de gravité du Proche-Orient pour trois siècles. Ses successeurs ayyoubides se partagent l’empire en principautés rivales, mais l’axe Le Caire-Damas survit à la dynastie : les Mamelouks, qui la renversent en 1250 au moment de la croisade de Saint Louis, le reprennent à leur compte.
Il a repris Jérusalem, et c’est ce qui reste. La ville, perdue en 1099, ne reviendra brièvement aux chrétiens que par la négociation, quand son neveu al-Kamil la cédera en 1229 à Frédéric II. Saladin y rend les lieux saints musulmans à leur usage, retire la grande croix du Dôme du Rocher et fait installer dans la mosquée al-Aqsa le minbar commandé par Nur al-Din.
Il reste aussi de lui des pierres. Au Caire, il fait entourer la capitale d’une enceinte et commence en 1176 la citadelle qui domine encore la ville et resta le siège du pouvoir égyptien jusqu’au XIXe siècle. Il y fonde des madrasas, écoles de droit et de théologie sunnites, pour effacer l’héritage fatimide. Son tombeau, près de la mosquée des Omeyyades à Damas, a été restauré en 1898 aux frais de l’empereur allemand Guillaume II, admirateur de passage.
Comment Saladin a-t-il financé son pouvoir ?
La puissance de Saladin repose sur l’Égypte, de loin le pays le plus riche de la région : une agriculture irriguée par la crue du Nil, des impôts fonciers levés en nature et en argent, des douanes sur le commerce de la mer Rouge et de la Méditerranée. Pour payer ses troupes, Saladin généralise l’iqta, une concession fiscale : un officier reçoit le droit de percevoir l’impôt d’une terre ou d’une ville, et entretient en échange un nombre fixé de cavaliers. Le système lie l’armée au souverain qui distribue les revenus, et la rend dépendante de nouvelles conquêtes pour récompenser les fidèles.
En 1171, la chute des Fatimides lui livre le trésor du palais du Caire, accumulé pendant deux siècles. Saladin le disperse : il distribue, vend, récompense. La bibliothèque des califes est elle aussi dispersée. Ses biographes y voient du désintéressement ; on peut aussi y voir le prix d’une prise de pouvoir, payé à ceux qui l’avaient rendue possible. Il supprime par ailleurs, en Égypte comme dans les villes conquises, une partie des taxes non prévues par la loi islamique : c’est pieux, populaire, et cela réduit les recettes.
La guerre coûte cher, et Saladin dépense sans compter. En 1180, selon son secrétaire Imad al-Din, les présents offerts en une seule réception à un prince artuqide et à son frère dépassèrent 100 000 dinars. Le siège d’Acre, de 1189 à 1191, mobilise pendant deux ans une armée qu’il faut nourrir, payer et renouveler, et une flotte que l’Égypte peine à entretenir. Il avait pourtant ouvert Alexandrie aux marchands italiens : un traité de 1173 y autorise un comptoir pisan, et dans une lettre de 1174-1175 Saladin se félicite que les navires italiens apportent à l’Égypte du matériel de guerre. Les affaires sont les affaires, même quand elles sont saintes.
Les signes de tension apparaissent dans la monnaie. L’historien Andrew Ehrenkreutz a décrit dès 1956 une crise du dinar dans l’Égypte de Saladin : l’or se raréfie, les ateliers l’allient à d’autres métaux, et le poids comme le titre des pièces, c’est-à-dire leur teneur en métal fin, deviennent irréguliers. L’argent prend le relais, avec le dirham dit nasiri, du surnom du sultan, al-Malik al-Nasir. Un dinar dont le titre baisse, c’est l’équivalent médiéval d’une dévaluation : le souverain paie avec moins de métal, et le marché finit par s’en apercevoir.
La reprise de Jérusalem fut aussi une opération financière. Les habitants latins purent racheter leur liberté, au tarif de dix dinars par homme, cinq par femme et deux par enfant selon les chroniqueurs ; Balian d’Ibelin négocia un forfait de 30 000 dinars pour plusieurs milliers de pauvres, et ceux qui ne purent payer, plusieurs milliers encore, furent réduits en esclavage. Les auteurs musulmans eux-mêmes se plaignent que la collecte fut mal tenue et qu’une bonne part de l’argent s’évapora entre les mains des percepteurs.
En face, l’Occident inventa pour lui un impôt. En 1188, Henri II d’Angleterre et Philippe Auguste lèvent la « dîme saladine », un dixième des revenus et des biens meubles de ceux qui ne partent pas en croisade. C’est l’un des premiers impôts généraux de l’Europe médiévale, et il porte le nom de l’ennemi qu’il devait combattre.
Reste la fin. Selon son biographe Baha al-Din Ibn Shaddad, Saladin mourut en ne laissant dans son trésor que quarante-sept dirhams d’argent et une seule pièce d’or. Ibn Shaddad en fait une preuve de sainteté ; d’autres contemporains, et l’historienne Carole Hillenbrand après eux, y lisent aussi une gestion désinvolte qui laissa ses héritiers sans réserves. Les deux lectures ne s’excluent pas : on peut être généreux et mauvais trésorier.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Saladin ?
La légende occidentale de Saladin naît de son vivant. Les chroniqueurs de la troisième croisade lui prêtent des gestes chevaleresques envers Richard Cœur de Lion, comme l’envoi de chevaux ou de fruits et de neige pendant une maladie du roi. Certains de ces épisodes sont attestés par plusieurs sources, d’autres sont des embellissements. Un poème français du XIIIe siècle, l’Ordene de chevalerie, va plus loin : il montre un baron franc prisonnier, Hugues de Tabarie, initiant le sultan aux rites de l’adoubement. C’est une fiction, mais elle dit bien le besoin qu’avait l’Occident d’un ennemi digne de lui.
Dante le place au premier cercle de l’Enfer, parmi les païens vertueux, seul et à l’écart. Lessing en fait en 1779, dans Nathan le Sage, le sultan tolérant d’une parabole sur les trois religions ; Walter Scott, en 1825, le héros courtois du Talisman. Le Saladin des Européens devient un gentleman du XIXe siècle, beaucoup plus libéral que les croisés qui l’entourent. C’est un bel effet de halo : une qualité réelle, la clémence de 1187, éclaire tout le reste.
La légende orientale est plus tardive qu’on ne le croit. Saladin est longtemps un souverain parmi d’autres dans la mémoire arabe ; c’est à la fin du XIXe siècle, en partie par réaction à l’expansion européenne, qu’il devient le héros de la résistance contre l’Occident. Ce qu’on sait, c’est qu’il fut clément à Jérusalem, impitoyable avec les ordres militaires à Hattin, et aussi habile contre ses rivaux musulmans que contre les Francs.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Toute biographie de Saladin bute sur ses sources : ses deux grands biographes, le juge Baha al-Din Ibn Shaddad et le secrétaire Imad al-Din al-Isfahani, sont des proches qui écrivent pour sa gloire. Son chancelier, al-Qadi al-Fadil, a laissé des lettres plus franches. Ibn al-Athir, historien de Mossoul et fidèle des Zengides, est le plus critique. La difficulté est de faire parler les uns contre les autres.
Andrew Ehrenkreutz, dans son Saladin (1972), puis Malcolm Lyons et D. E. P. Jackson, dans Saladin. The Politics of the Holy War (1982), ont proposé une lecture sévère : un bâtisseur d’empire familial qui utilise le djihad comme instrument de légitimité. Carole Hillenbrand, dans The Crusades. Islamic Perspectives (1999), a montré comment Ibn Shaddad construit l’image du combattant de la foi idéal.
Anne-Marie Eddé, dans son Saladin (2008), la biographie de référence en français, refuse le choix entre le saint et l’opportuniste : elle montre un homme qui croit à la guerre sainte et qui fait de la politique, et elle étudie la fabrication de son image par sa chancellerie. Jonathan Phillips, dans The Life and Legend of the Sultan Saladin (2019), suit surtout la postérité du personnage, en Orient comme en Occident. Le débat porte désormais moins sur la sincérité de Saladin que sur la part de la propagande dans ce que nous croyons savoir.
Que peut apprendre de Saladin celui qui décide ?
Saladin a gagné une guerre de vingt ans avec une armée qu’il payait mal, contre des adversaires souvent mieux armés. Sa carrière offre quelques constats utiles à qui doit décider avec des ressources incertaines.
- Consolider avant d’attaquer : il passe dix ans à réunir l’Égypte et la Syrie avant de livrer la bataille décisive, et ne la livre qu’avec la supériorité du terrain et de l’eau.
- Laisser l’adversaire commettre l’erreur : à Hattin, c’est l’armée franque qui quitte ses sources pour marcher en plein été vers lui.
- La générosité est un outil de pouvoir, mais elle se finance : distribuer sans réserves fidélise les hommes et vide le trésor, et le trésor vide se paie à la génération suivante.
- Une victoire négociée peut durer plus qu’une victoire totale : la reddition de Jérusalem sans massacre lui a valu une réputation qui le protège encore.
- Méfiez-vous des biographies écrites par les collaborateurs : elles disent la vérité de l’intention plus que celle des comptes.
Quels livres lire sur Saladin ?
- Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion, 2008 ; nouvelle édition réactualisée, 2016 : la biographie de référence.
- Francesco Gabrieli (éd.), Chroniques arabes des croisades, trad. de l’italien par Viviana Pâques, Sindbad, 1977 ; rééd. Actes Sud : des extraits d’Ibn Shaddad, d’Imad al-Din et d’Ibn al-Athir.
- Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, J.-C. Lattès, 1983 : un récit de vulgarisation fondé sur les chroniqueurs arabes, à lire comme tel.
- Malcolm C. Lyons et D. E. P. Jackson, Saladin. The Politics of the Holy War, Cambridge University Press, 1982 (en anglais) : la lecture la plus critique.
- Jonathan Phillips, The Life and Legend of the Sultan Saladin, The Bodley Head, 2019 (en anglais) : la vie et la postérité.
- Baha al-Din Ibn Shaddad, The Rare and Excellent History of Saladin, trad. D. S. Richards, Ashgate, 2001 (en anglais) : la source principale, intégrale.
Questions fréquentes sur Saladin
Comment Saladin a-t-il repris Jérusalem ?
Après avoir détruit l’armée du royaume à Hattin le 4 juillet 1187, il assiège Jérusalem à partir du 20 septembre. Balian d’Ibelin négocie la reddition, signée le 2 octobre 1187 : les habitants latins peuvent partir contre rançon, sans massacre.
Saladin était-il arabe ?
Non, il était kurde, né à Tikrit dans une famille d’officiers au service des princes turcs. Il parlait arabe, gouvernait des Arabes et des Turcs, et appuyait son autorité sur le calife abbasside de Bagdad.
Saladin est-il mort pauvre ?
Selon son biographe Ibn Shaddad, il ne laissa que quarante-sept dirhams d’argent et une pièce d’or dans son trésor. Le chiffre sert un portrait de saint désintéressé, mais il rejoint d’autres témoignages sur sa prodigalité et sur des finances tendues à la fin de son règne.
Saladin et Richard Cœur de Lion se sont-ils rencontrés ?
Non. Ils ont négocié par l’intermédiaire d’émissaires, notamment le frère de Saladin, al-Adil, et se sont affrontés à Arsouf et à Jaffa, mais ne se sont jamais vus. La paix de Jaffa de septembre 1192 fut conclue sans rencontre.
Pour aller plus loin
- Maïmonide, philosophe et médecin au Caire dans l’entourage du chancelier de Saladin
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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