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Frédéric II de Hohenstaufen : biographie, augustale et lutte contre les papes

Empereur germanique et roi de Sicile, Frédéric II gouverna depuis Palerme un État fiscal sans équivalent, récupéra Jérusalem par traité et mena trente ans de guerre contre la papauté.

Frédéric II de Hohenstaufen : L’empereur de Palerme qui frappa l’or à l’effigie de César

Qui était Frédéric II de Hohenstaufen ?

Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) est un empereur germanique, roi de Sicile et roi de Jérusalem, qui a gouverné depuis l’Italie du Sud un ensemble allant de la mer du Nord à la Sicile et s’est opposé toute sa vie aux papes. Petit-fils de Frédéric Barberousse par son père et du roi normand Roger II de Sicile par sa mère, il a grandi à Palerme, entre Latins, Grecs, musulmans et juifs.

Il fascina ses contemporains et fascine encore. Le chroniqueur anglais Matthieu Paris, à sa mort, l’appela la stupeur du monde et le merveilleux transformateur des choses. Les papes, eux, le déposèrent et le traitèrent de bête de l’Apocalypse. Entre les deux, il y a un gouvernant qui savait lever l’impôt mieux que tous les rois de son temps, et qui n’en eut jamais assez.

Frédéric II de Hohenstaufen en résumé

Orphelin à quatre ans, pupille du pape Innocent III, Frédéric devient roi des Romains en 1212 avec le soutien du pape contre le candidat guelfe, puis empereur en 1220. Il consacre l’essentiel de son règne au royaume de Sicile, qu’il réorganise, et à l’Italie du Nord, qu’il veut soumettre. Excommunié deux fois, il fait pourtant la croisade et obtient Jérusalem par la diplomatie en 1229. Déposé par le concile de Lyon en 1245, battu devant Parme en 1248, il meurt en 1250 sans avoir cédé ; sa dynastie s’éteint en moins de vingt ans.

  • Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
  • Naissance : 26 décembre 1194, à Jesi, dans les Marches
  • Mort : 13 décembre 1250, à Castel Fiorentino, dans les Pouilles
  • Pays : royaume de Sicile, Saint-Empire romain germanique, royaume de Jérusalem
  • Fonctions : roi de Sicile (1198-1250), roi des Romains (1212-1250), empereur (1220-1250), roi de Jérusalem par son épouse (1225-1228), puis régent pour leur fils Conrad
  • Œuvre principale : les constitutions de Melfi (1231), l’université de Naples (1224) et le traité de Jaffa qui rendit Jérusalem aux chrétiens (1229)
  • À retenir : il frappa en 1231 une pièce d’or à son effigie de César romain, l’augustale, quand l’Occident latin ne frappait presque plus d’or.

La vie de Frédéric II de Hohenstaufen : l’empereur du Sud qui voulut gouverner comme un César

Frédéric naît le 26 décembre 1194 à Jesi, sous une tente dressée sur la place, dit-on, pour que nul ne doute que l’impératrice Constance, âgée de quarante ans, était bien sa mère. Son père, l’empereur Henri VI, meurt en 1197, sa mère en 1198 ; l’enfant est couronné roi de Sicile à trois ans et confié à la tutelle du pape. Il grandit à Palerme dans un royaume livré aux barons et aux aventuriers allemands.

En 1212, le pape le pousse contre l’empereur guelfe Otton IV. Frédéric traverse les Alpes presque seul, gagne les princes allemands, et la victoire de Philippe Auguste sur Otton à Bouvines, en 1214, lui ouvre la voie. Couronné à Aix-la-Chapelle en 1215, il y prend la croix. Le pape Honorius III le couronne empereur à Rome le 22 novembre 1220.

Il rentre aussitôt en Sicile et reprend le royaume en main : les assises de Capoue, en décembre 1220, annulent les concessions faites depuis trente ans et font raser les châteaux illégitimes. Il déporte les musulmans révoltés de Sicile à Lucera, dans les Pouilles, où ils deviennent ses soldats les plus fidèles. En 1224, il fonde à Naples une université d’État pour former les juristes de son administration.

La croisade promise tarde. Excommunié par Grégoire IX en 1227 pour ses délais, il part quand même en 1228, roi de Jérusalem par son mariage avec l’héritière Isabelle de Brienne. Il ne combat pas : il négocie avec le sultan al-Kamil, neveu de Saladin, et obtient par le traité de Jaffa du 18 février 1229 la restitution de Jérusalem, de Bethléem et de Nazareth, l’esplanade des mosquées restant aux musulmans. Il se couronne lui-même au Saint-Sépulcre. L’Église, scandalisée, juge la croisade sans croisé et la paix sans victoire.

Réconcilié avec le pape en 1230, il promulgue en 1231 les constitutions de Melfi, mate en 1235 la révolte de son fils Henri, puis se tourne contre les villes de la Ligue lombarde. Il les écrase à Cortenuova en novembre 1237 et envoie à Rome le char de guerre de Milan. L’excès de puissance relance la guerre avec la papauté : nouvelle excommunication en 1239, capture d’une flotte de prélats en route pour un concile en 1241, déposition prononcée par Innocent IV au concile de Lyon le 17 juillet 1245.

Les dernières années sont une guerre d’usure. Devant Parme, Frédéric fait construire une ville de siège qu’il nomme Victoria ; le 18 février 1248, pendant qu’il chasse au faucon, les assiégés la prennent et la brûlent, avec son trésor et ses insignes. Il tient encore, mais meurt de dysenterie le 13 décembre 1250 à Castel Fiorentino, dans les Pouilles. Il repose dans la cathédrale de Palerme, dans un sarcophage de porphyre, près de ses ancêtres normands.

Qu’a accompli Frédéric II de Hohenstaufen, et que reste-t-il de son œuvre ?

Les constitutions de Melfi, ou Liber Augustalis, sont le grand code de lois du XIIIe siècle. Rédigées sous la direction du juriste Pierre de la Vigne, elles font du roi la source unique de la justice, interdisent les guerres privées et le port d’armes, organisent une administration de fonctionnaires nommés et payés, réglementent la médecine et protègent, dans une certaine mesure, les minorités. On y lit une idée de l’État qui ne doit plus rien à la féodalité.

Il reste aussi l’université de Naples, la plus ancienne université d’État d’Europe, où étudiera Thomas d’Aquin. À la cour, les traducteurs comme Michel Scot rendent en latin Aristote et ses commentateurs arabes, dont Averroès, et les poètes de l’école sicilienne écrivent en langue vulgaire avant Dante. L’empereur lui-même a laissé un traité de fauconnerie, L’Art de chasser avec les oiseaux, fondé sur l’observation plus que sur les autorités. Il reste enfin les châteaux des Pouilles, dont Castel del Monte et son plan octogonal.

Politiquement, l’œuvre n’a pas survécu. Après lui, l’Empire entre dans le Grand Interrègne et ne reviendra jamais à la puissance qu’il avait eue ; le royaume de Sicile passe en 1266 à Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, appelé par le pape. Le dernier Hohenstaufen, son petit-fils Conradin, est décapité à Naples en 1268. L’État sicilien, lui, garde l’empreinte de son administration.

Comment Frédéric II de Hohenstaufen a-t-il financé son pouvoir ?

Frédéric hérite de ses ancêtres normands l’administration financière la plus perfectionnée de l’Occident chrétien, elle-même héritée des Byzantins et des émirs arabes de Sicile. Il la pousse au bout de sa logique. Le royaume de Sicile devient la caisse de l’Empire : c’est l’argent du Sud qui paie les guerres du Nord.

La première ressource est la collecta, un impôt direct général. Prévue à l’origine pour des circonstances exceptionnelles, guerre, couronnement, mariage, elle devient sous Frédéric presque annuelle à partir des années 1230. C’est un impôt d’État au sens moderne, réparti par provinces et levé par des fonctionnaires, à une époque où le roi de France vit encore de son domaine.

La deuxième ressource est le monopole. Le roi se réserve le commerce de plusieurs produits, dont le sel, le fer et la soie grège, et confie la teinturerie, sous contrôle royal, à des communautés juives. Les ports sont surveillés, les marchandises passent par des entrepôts d’État, les fondouks, où elles acquittent des droits de douane. Les fermes royales, les massarie, produisent du blé que la couronne exporte elle-même, sur ses propres navires, vers l’Afrique du Nord et l’Italie. Le souverain est le premier marchand de grain de son royaume.

La troisième ressource est la monnaie. En 1231, Frédéric fait frapper dans ses ateliers de Brindisi et de Messine une pièce d’or nouvelle, l’augustale. Elle pèse un peu plus de 5,2 grammes d’or à vingt carats et demi, et vaut, selon la chronique de Riccardo di San Germano, qui en note la diffusion en 1232, un quart d’once d’or, soit sept tarì et demi. Le tarì était la petite pièce d’or traditionnelle de Sicile, héritée des dinars arabes. Sur l’augustale, l’empereur apparaît de profil, couronné de lauriers, avec la légende CESAR AVG IMP ROM, à la manière des empereurs romains ; au revers, l’aigle et le nom FRIDERICVS.

La pièce est à la fois un instrument de commerce et un manifeste. Hors de la péninsule Ibérique et de la Sicile, l’Occident latin ne frappe alors presque plus d’or depuis l’époque carolingienne : les grandes monnaies d’or de Florence et de Gênes n’apparaîtront qu’en 1252. Une monnaie d’or de bon aloi, fidèle à son poids, permet de commercer avec le monde musulman et byzantin, qui compte en or, et proclame qu’un empereur romain frappe à nouveau l’or comme César. L’augustale fut frappée jusqu’à la fin du règne, et peut-être au-delà.

Ces revenus ne suffirent jamais. La guerre contre la Ligue lombarde et la papauté, menée sans interruption de 1236 à 1250, absorbe tout. Il faut des mercenaires, des forteresses, une flotte. La collecta s’alourdit, les emprunts forcés se multiplient, et l’empereur emprunte auprès de marchands-banquiers italiens. Sous la pression fiscale, le Sud se lasse, et des conjurations éclatent dans l’entourage même du souverain, jusqu’à la disgrâce de Pierre de la Vigne en 1249.

La papauté, de son côté, finance la guerre contre lui par des décimes levées sur le clergé de toute la chrétienté et par la prédication d’une croisade contre l’empereur. Le conflit entre le pape et Frédéric est aussi une guerre de trésoreries, et c’est celle de l’Église, adossée à toute l’Europe, qui tient le plus longtemps. La perte du trésor impérial devant Parme, en 1248, avec la couronne et le sceau, résume la situation mieux qu’un bilan.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Frédéric II de Hohenstaufen ?

Peu de souverains ont autant nourri la légende, dans les deux sens. Le franciscain Salimbene de Parme, hostile, raconte que Frédéric fit élever des nouveau-nés sans qu’on leur parle, pour savoir quelle langue ils parleraient d’eux-mêmes, et que tous moururent. L’anecdote est invérifiable et figure dans une liste de « folies » destinée à le noircir ; elle dit surtout que ses ennemis le croyaient capable de tout, y compris de curiosité.

Le pape Grégoire IX l’accusa en 1239 d’avoir dit que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse, Jésus et Mahomet. L’accusation est polémique, rien ne montre qu’il l’ait dite, mais elle a donné naissance à la légende d’un traité secret des « trois imposteurs », que l’on chercha pendant des siècles et qui n’existait pas. Un récit tardif raconte aussi qu’au siège de Faenza, en 1241, à court de métal, il paya ses soldats en monnaie de cuir, remboursée plus tard en or : l’histoire, séduisante pour un historien de la monnaie, n’est pas attestée par les sources contemporaines.

Après sa mort, beaucoup refusèrent d’y croire. Des imposteurs se présentèrent sous son nom en Allemagne, et la légende de l’empereur endormi dans une montagne, qui reviendra un jour rétablir l’Empire, s’attacha d’abord à lui avant de passer à son grand-père Barberousse et au massif du Kyffhäuser. Au XIXe siècle, il devint selon les lectures un précurseur de la Renaissance, un despote éclairé, ou un surhomme germanique.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Le livre qui a fait la réputation moderne de Frédéric est celui d’Ernst Kantorowicz, L’Empereur Frédéric II, publié en allemand en 1927 et traduit en français en 1987. Écrit dans le cercle du poète Stefan George, c’est un chef-d’œuvre littéraire qui fait de l’empereur un génie solitaire annonçant l’État moderne. Kantorowicz lui-même, exilé aux États-Unis, prendra ses distances avec ce portrait.

David Abulafia, dans Frederick II. A Medieval Emperor (1988), a pris le contre-pied : Frédéric fut un souverain de son temps, conservateur, soucieux de restaurer les droits de ses ancêtres normands plus que d’inventer l’État moderne, et pieux à sa manière. Wolfgang Stürner, dans sa biographie en deux volumes, et Hubert Houben, dans Kaiser Friedrich II. (2008), ont donné des synthèses plus équilibrées, attentives à l’administration sicilienne.

En français, Sylvain Gouguenheim a publié en 2015 Frédéric II. Un empereur de légendes, qui démêle le personnage des récits qui l’entourent. Le débat porte sur la modernité réelle de son gouvernement, sur la part de la propagande impériale, rédigée par une chancellerie brillante, et sur le coût de ses guerres pour ses sujets du Sud.

Que peut apprendre de Frédéric II de Hohenstaufen celui qui décide ?

Frédéric II disposait de l’appareil fiscal le plus efficace de son temps, et il a perdu. Sa carrière illustre une vieille règle des finances publiques : la qualité de l’outil ne protège pas d’une mauvaise allocation.

  • Un excellent système de recettes ne compense pas un objectif hors de portée : soumettre à la fois les villes lombardes et la papauté dépassait les moyens de l’État le mieux géré d’Europe.
  • La négociation peut rapporter plus que la bataille : Jérusalem obtenue par traité en 1229 fut un succès que ses adversaires ne lui pardonnèrent pas, précisément parce qu’il n’avait rien coûté.
  • Une monnaie fiable est un acte de souveraineté : l’augustale d’or affirmait une puissance autant qu’elle facilitait le commerce.
  • Dans une guerre d’usure, gagne celui dont la base fiscale est la plus large : la papauté taxait toute la chrétienté, l’empereur surtout la Sicile.
  • Concentrer le trésor en un seul lieu, c’est le risquer en une seule journée, comme devant Parme en 1248.

Quels livres lire sur Frédéric II de Hohenstaufen ?

  • Ernst Kantorowicz, L’Empereur Frédéric II, trad. de l’allemand par Albert Kohn, Gallimard, 1987 : le classique, à lire avec ses partis pris.
  • Sylvain Gouguenheim, Frédéric II. Un empereur de légendes, Perrin, 2015 : la synthèse récente en français.
  • David Abulafia, Frederick II. A Medieval Emperor, Allen Lane, 1988 (en anglais) : la biographie critique de référence.
  • Hubert Houben, Kaiser Friedrich II. (1194-1250). Herrscher, Mensch und Mythos, Kohlhammer, 2008 (en allemand).
  • Matthieu Paris, Chronica majora, et Salimbene de Adam, Chronique : les deux témoins, l’un admiratif et inquiet, l’autre hostile.

Questions fréquentes sur Frédéric II de Hohenstaufen

Pourquoi Frédéric II est-il appelé stupor mundi ?

L’expression vient du chroniqueur anglais Matthieu Paris, qui, rapportant sa mort en 1250, le qualifie de plus grand des princes de la terre, stupeur du monde et merveilleux transformateur des choses. Elle traduit l’étonnement de ses contemporains devant un souverain hors normes.

Comment Frédéric II a-t-il obtenu Jérusalem ?

Par la négociation. Lors de sa croisade, alors qu’il était excommunié, il conclut avec le sultan al-Kamil le traité de Jaffa du 18 février 1229, qui rendait Jérusalem aux chrétiens pour dix ans, sans combat. L’esplanade des mosquées restait sous contrôle musulman.

Qu’est-ce que l’augustale ?

Une pièce d’or frappée à partir de 1231 dans le royaume de Sicile, à Brindisi et à Messine. Elle pesait un peu plus de 5,2 grammes, valait un quart d’once d’or et montrait l’empereur couronné de lauriers, à la manière d’un César romain.

Pourquoi Frédéric II était-il en conflit avec les papes ?

Maître à la fois de l’Empire et du royaume de Sicile, il encerclait les États pontificaux par le nord et par le sud. Les papes craignaient cette tenaille et soutinrent contre lui les villes lombardes ; il fut excommunié en 1227 et en 1239, puis déposé en 1245.

Pour aller plus loin

  • Le marché de l’or, pour mesurer ce que signifiait frapper l’or quand l’Occident n’en frappait plus
L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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