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La reine Victoria : biographie, règne, liste civile et canal de Suez

Reine du Royaume-Uni de 1837 à 1901 et impératrice des Indes, Victoria régna sur l’empire le plus riche de son temps sans en tenir les finances, qui appartenaient au Parlement, et vécut d’une liste civile qu’elle sut faire fructifier.

La reine Victoria : La reine d’un empire dont elle ne tenait pas les cordons de la bourse

Qui était la reine Victoria ?

Victoria (1819-1901) est une reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, qui régna du 20 juin 1837 au 22 janvier 1901, et impératrice des Indes à partir de 1876. Son règne de soixante-trois ans et sept mois, le plus long de l’histoire britannique avant celui d’Élisabeth II, coïncide avec l’apogée de la puissance industrielle, commerciale et impériale du pays, au point que son nom désigne l’époque tout entière.

La reine ne gouvernait pas. Les impôts, la dette, la monnaie et le budget de l’Empire relevaient du Parlement et du chancelier de l’Échiquier. Elle disposait d’une dotation fixée par la loi, la liste civile, de revenus privés et d’une influence réelle sur ses ministres. C’est par ce double regard qu’on la comprend le mieux : la souveraine d’un empire qui finançait le monde, et la gestionnaire attentive d’un patrimoine personnel qu’elle accrut tout au long du règne.

La reine Victoria en résumé

Fille unique du duc de Kent, héritière inattendue, Victoria devient reine à dix-huit ans. Elle épouse en 1840 son cousin Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, qui devient son conseiller le plus écouté. Veuve en 1861, elle se retire presque complètement de la vie publique, au point de nourrir un courant républicain. Disraeli la ramène sur le devant de la scène et lui donne le titre d’impératrice des Indes. Ses jubilés de 1887 et 1897 la consacrent comme symbole de l’Empire. Elle meurt à Osborne en 1901.

  • Époque : Le XIXe siècle
  • Naissance : 24 mai 1819, palais de Kensington, Londres
  • Mort : 22 janvier 1901, Osborne House, île de Wight
  • Pays : Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, Empire britannique
  • Fonctions : reine du Royaume-Uni (1837-1901), impératrice des Indes (1876-1901)
  • Œuvre principale : la définition pratique de la monarchie constitutionnelle britannique, la monarchie comme symbole impérial
  • À retenir : une dotation annuelle de 385 000 livres en échange des revenus de la Couronne, et aucune main sur le budget

La vie de la reine Victoria : apprendre à régner sans gouverner

Alexandrina Victoria naît le 24 mai 1819 au palais de Kensington. Son père, le duc de Kent, quatrième fils de George III, meurt endetté en janvier 1820. Elle grandit sous la tutelle de sa mère et de l’intendant de celle-ci, John Conroy, qui l’isole dans l’espoir d’exercer une régence. Ses oncles meurent sans héritier légitime survivant ; à la mort de Guillaume IV, le 20 juin 1837, elle devient reine à dix-huit ans. Le Premier ministre whig Lord Melbourne lui sert de mentor.

Le 10 février 1840, elle épouse Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. Neuf enfants naissent entre 1840 et 1857. Albert, d’abord tenu à l’écart, devient le secrétaire et l’inspirateur de la reine, organise l’Exposition universelle de 1851 et modernise la gestion de la maison royale. Il meurt le 14 décembre 1861, probablement de la fièvre typhoïde. Victoria porte le deuil jusqu’à la fin de sa vie et se retire à Windsor, à Osborne et à Balmoral, où un domestique écossais, John Brown, devient son confident.

L’absence de la reine coûte cher à la monarchie : en 1871, des clubs républicains se multiplient et le député radical Charles Dilke attaque le coût de la Couronne. Une grave maladie du prince de Galles, la même année, retourne l’opinion. Benjamin Disraeli, Premier ministre en 1868 puis de 1874 à 1880, flatte la reine et l’associe à sa politique impériale ; Gladstone, son rival libéral, la respecte et l’ennuie. En 1876, le Royal Titles Act fait d’elle l’impératrice des Indes, titre proclamé à Delhi le 1er janvier 1877.

Les dernières décennies sont celles de la reine-symbole. Les jubilés d’or de 1887 et de diamant de 1897 rassemblent à Londres les troupes et les princes de tout l’Empire. Sa fille aînée a épousé en 1858 le futur empereur allemand Frédéric III, libéral que Bismarck tient à l’écart ; ses enfants et petits-enfants sont mariés dans les familles régnantes d’Allemagne, de Russie, de Grèce, de Roumanie et du Danemark. Elle s’attache à un serviteur indien, Abdul Karim, qui lui enseigne l’hindoustani, au grand scandale de sa cour. Elle meurt à Osborne le 22 janvier 1901, en présence de son petit-fils l’empereur Guillaume II, pendant la guerre des Boers.

Qu’a accompli la reine Victoria, et que reste-t-il de son œuvre ?

Victoria n’a ni conquis ni réformé. Elle a fixé par l’usage la place du souverain dans un régime parlementaire. Au début du règne, la souveraine peut encore peser sur la formation d’un gouvernement : en 1839, son refus de renvoyer ses dames d’honneur whigs dissuade Peel de former le sien. À sa mort, le journaliste Walter Bagehot a depuis longtemps résumé ses droits : être consultée, encourager, avertir. Elle intervint beaucoup, souvent avec partialité, mais céda toujours devant une majorité aux Communes.

Elle a surtout inventé la monarchie comme spectacle et comme lien impérial : jubilés, portraits, statues dans toutes les colonies, villes, lacs et chutes qui portent son nom. La famille royale moderne, présentée comme un modèle de vie domestique, date d’elle et d’Albert. Sous son règne, enfin, la Royal Navy fit la police des mers contre la traite, au point de forcer la main en 1850 au Brésil de Pierre II. Le Victoria and Albert Museum, issu des profits de l’Exposition de 1851, et le Royal Albert Hall rappellent la part d’Albert. L’hémophilie qu’elle transmit à plusieurs maisons royales, dont celle des Romanov, fait partie de l’héritage, au sens propre.

Comment la reine Victoria a-t-elle financé son pouvoir ?

Depuis George III, le souverain britannique cédait au Trésor les revenus héréditaires de la Couronne, terres et droits divers, en échange d’une somme annuelle votée par le Parlement. Le Civil List Act de décembre 1837 fixe celle de Victoria à 385 000 livres par an, dont 60 000 pour sa cassette personnelle, le reste couvrant la maison royale. S’y ajoutent les revenus du duché de Lancastre, domaine foncier qui appartient au souverain à titre privé. La jeune reine commence par payer les dettes de son père.

Le Parlement ne se montre pas généreux pour tout. En 1840, il vote pour Albert une rente de 30 000 livres au lieu des 50 000 demandées par le gouvernement. En 1842, lorsque Peel rétablit l’impôt sur le revenu, la reine accepte d’y soumettre ses revenus sans y être tenue ; l’historien Phillip Hall a retracé comment ses successeurs s’en firent ensuite dispenser. Albert, gestionnaire méticuleux, réorganise la maison, réduit le gaspillage et dégage des économies. Avec elles, le couple achète Osborne, sur l’île de Wight, en 1845, puis Balmoral, en Écosse, dont Albert conclut l’achat en juin 1852 pour 32 000 livres. La même année, un avare excentrique, John Camden Neild, lègue à la reine la quasi-totalité de sa fortune, que le Dictionary of National Biography estime à 500 000 livres.

Ces économies sur fonds publics devinrent un sujet politique. En 1871, un pamphlet anonyme demande ce que la reine fait de son argent, et Dilke chiffre le coût de la monarchie dans des réunions publiques, au moment où le Parlement vote des dots et des rentes pour ses enfants. La reine ne publia jamais ses comptes. Sa fortune privée, transmise à Édouard VII, reste mal connue.

L’Empire, lui, se finançait sans elle. La Banque d’Angleterre, l’étalon-or, la City et la dette publique relevaient des chanceliers de l’Échiquier et du Parlement. Le Trésor de l’Inde, après la suppression de la Compagnie des Indes en 1858, était alimenté par les contribuables indiens. La seule grande opération financière du règne à laquelle la reine soit intimement associée est l’achat des actions du canal de Suez. En novembre 1875, le khédive d’Égypte Ismaïl, surendetté, cherche à vendre ses 176 602 actions de la Compagnie universelle du canal. Disraeli les achète pour 4 millions de livres, sans attendre le Parlement, alors en vacances. La maison N. M. Rothschild and Sons, dirigée par Lionel de Rothschild, fils du fondateur de la branche londonienne, Nathan Mayer Rothschild, avance les fonds. Le 23 février 1876, les Communes votent un crédit de 4 080 000 livres, la différence couvrant la commission et les frais de la banque ; l’Égypte paie en outre 5 % d’intérêt sur le prix. Disraeli annonce l’affaire à la reine comme un cadeau personnel ; elle s’en réjouit.

La reine savait aussi ce qu’elle pensait des financiers. En 1869, Gladstone lui propose de faire Lionel de Rothschild pair du royaume. Elle refuse, jugeant qu’un Juif à la Chambre des lords susciterait l’hostilité, et qu’on ne devait pas récompenser une fortune bâtie sur ce qu’elle tenait pour une forme de jeu. Seize ans plus tard, elle accepte d’anoblir son fils Nathan, premier Juif à siéger chez les lords.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de la reine Victoria ?

« Nous ne sommes pas amusés » est la phrase la plus célèbre qu’on lui prête, et rien ne prouve qu’elle l’ait prononcée ; elle l’aurait elle-même démentie, et ses proches ont noté au contraire ses fous rires. Le conseil donné aux jeunes mariées de fermer les yeux et de penser à l’Angleterre ne vient pas d’elle non plus. Les rumeurs d’un mariage secret avec John Brown ont nourri la presse satirique des années 1860, qui l’appelait Mrs Brown, sans qu’aucune preuve en ait été produite.

L’image d’une reine austère et prude doit beaucoup au deuil qui suivit 1861 et à la morale des classes moyennes de son temps. Ses lettres et son journal, publiés en partie, montrent une femme passionnée, colérique, drôle et très partisane. Le journal lui-même pose un problème de source : sa fille Béatrice en recopia les volumes en les expurgeant, puis détruisit les originaux, sur instruction de la reine.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Lytton Strachey (Queen Victoria, 1921) a fixé le ton ironique avec lequel l’entre-deux-guerres regarda la reine et son époque. Elizabeth Longford (Victoria R.I., 1964), première biographe à exploiter largement les archives royales, a restitué la femme derrière la statue. Le débat porte d’abord sur son influence politique : Frank Hardie, dès 1935, puis Walter Arnstein, ont montré une reine bien plus interventionniste que la formule de Bagehot ne le laisse croire, notamment contre Gladstone et en faveur de Disraeli.

William Kuhn a étudié la fabrication de la monarchie de cérémonie, et Phillip Hall (Royal Fortune, 1992) les finances royales et l’exemption fiscale. Les biographies récentes, de A. N. Wilson (2014) et de Julia Baird (2016), insistent sur la volonté, la sexualité et l’autorité d’une femme longtemps réduite à son deuil. En France, Monica Charlot a parlé d’un pouvoir partagé avec Albert puis avec ses ministres, et Roland Marx puis Philippe Chassaigne ont replacé la reine dans l’histoire sociale de l’Angleterre victorienne.

Que peut apprendre de la reine Victoria celui qui décide ?

Victoria a régné sans gouverner, et duré plus longtemps que tous ses ministres. Sa leçon tient moins à ses choix qu’à la manière d’exercer une influence quand on ne dispose pas du pouvoir.

  • Un revenu fixe et garanti permet de durer : la liste civile, votée pour tout le règne, protégeait la reine des marchandages annuels du budget.
  • Une réserve constituée en silence finit par se voir : les économies accumulées sur la liste civile nourrirent la contestation de 1871.
  • L’absence a un coût : dix ans de retraite après 1861 firent plus pour le républicanisme que tous les pamphlets.
  • La vitesse vaut parfois plus que la procédure : Disraeli acheta les actions de Suez avant que d’autres acheteurs ne se présentent, et fit ratifier ensuite.
  • L’influence se gagne par l’information : la reine lisait toutes les dépêches et connaissait les dossiers mieux que bien des ministres de passage.

Quels livres lire sur la reine Victoria ?

  • Philippe Chassaigne, La Reine Victoria, Gallimard, coll. « Folio biographies », 2017 : la biographie récente de référence en français.
  • Roland Marx, La Reine Victoria, Fayard, 2000 : la reine dans l’histoire de la société victorienne.
  • Monica Charlot, Victoria, le pouvoir partagé, Flammarion, 1989 : la reine, Albert et les ministres.
  • Lytton Strachey, La Reine Victoria, trad. F. Roger-Cornaz, Payot, 1923 : le classique ironique, à lire comme un document.
  • Elizabeth Longford, Victoria R.I., Weidenfeld & Nicolson, 1964 : la grande biographie fondée sur les archives royales.
  • Phillip Hall, Royal Fortune. Tax, Money and the Monarchy, Bloomsbury, 1992 : l’argent de la Couronne.

Questions fréquentes sur la reine Victoria

Combien la reine Victoria recevait-elle par an ?

Le Civil List Act de 1837 lui attribuait 385 000 livres par an, dont 60 000 pour sa cassette personnelle, en échange de la cession au Trésor des revenus héréditaires de la Couronne. Elle percevait en outre les revenus du duché de Lancastre. Cette somme couvrait aussi les dépenses de la maison royale.

Quel rôle la reine Victoria a-t-elle joué dans l’achat du canal de Suez ?

Aucun rôle de décision : c’est Disraeli qui acheta en novembre 1875 les 176 602 actions du khédive Ismaïl pour 4 millions de livres, avancées par la maison Rothschild. Il présenta l’opération à la reine comme un succès personnel, et elle l’approuva avec enthousiasme. Les Communes votèrent le crédit en février 1876.

La reine Victoria a-t-elle dit « Nous ne sommes pas amusés » ?

Rien ne le prouve. La phrase lui est attribuée dans des souvenirs publiés après sa mort, et elle aurait elle-même nié l’avoir prononcée. Son entourage a au contraire rapporté son goût pour le rire.

Combien de temps a régné la reine Victoria ?

Soixante-trois ans et sept mois, du 20 juin 1837 au 22 janvier 1901. C’était le plus long règne de l’histoire britannique jusqu’à ce qu’Élisabeth II le dépasse en septembre 2015. Elle fut aussi impératrice des Indes à partir de 1876.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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