Saint Louis : biographie, croisades, rançon et monnaie de Louis IX
Roi de France de 1226 à 1270, Louis IX mena deux croisades malheureuses, réforma la justice et la monnaie du royaume, et devint en 1297 le seul roi de France canonisé.

Qui était Saint Louis ?
Saint Louis (1214-1270), c’est-à-dire Louis IX, est le roi capétien qui a régné sur la France de 1226 à 1270, mené les septième et huitième croisades et été proclamé saint par l’Église en 1297. Il est resté dans la mémoire française comme le roi de la justice, assis sous un chêne à Vincennes, et comme le seul roi de France canonisé.
L’image pieuse cache un gouvernement efficace : la monarchie contrôle ses agents, unifie sa monnaie, arbitre l’Europe. Le règne compte aussi deux expéditions ruineuses, une captivité, une rançon, et une politique de plus en plus dure envers les juifs. Le saint et le roi sont la même personne ; ce n’est pas toujours confortable.
Saint Louis en résumé
Roi à douze ans, Louis gouverne d’abord sous la régence de sa mère, Blanche de Castille, puis seul à partir du milieu des années 1230. Il soumet les barons révoltés, bat les Anglais en 1242, part en croisade en 1248, est fait prisonnier en Égypte en 1250 et reste quatre ans en Terre sainte. Rentré en 1254, il réforme le royaume, signe la paix avec l’Angleterre et l’Aragon, frappe une nouvelle monnaie, puis repart pour la croisade et meurt devant Tunis le 25 août 1270.
- Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
- Naissance : 25 avril 1214, à Poissy
- Mort : 25 août 1270, au camp de Carthage, devant Tunis
- Pays : royaume de France
- Fonctions : roi de France (1226-1270), sous la régence de Blanche de Castille jusqu’au milieu des années 1230
- Œuvre principale : la réforme de l’administration royale (enquêteurs de 1247, grande ordonnance de 1254), la paix de Paris avec l’Angleterre (1259) et la réforme monétaire de 1266
- À retenir : sa captivité en Égypte coûta une rançon de 400 000 livres, dont la moitié fut payée en pesant les pièces sur la rive du Nil.
La vie de Saint Louis : le roi qui voulait être juste et paya pour l’être
Louis naît à Poissy le 25 avril 1214, fils du futur Louis VIII et de Blanche de Castille, petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine. Son père meurt en novembre 1226, au retour de la croisade contre les albigeois ; l’enfant est sacré à Reims le 29 novembre. Blanche gouverne avec fermeté contre les grands barons, et le jeune roi en garde un goût durable pour l’autorité tranquille.
Marié en 1234 à Marguerite de Provence, Louis prend peu à peu le pouvoir. En 1242, il bat à Taillebourg et à Saintes le roi d’Angleterre Henri III et les barons du Poitou révoltés. En 1239, il a acheté la couronne d’épines du Christ, que les barons de l’Empire latin de Constantinople avaient mise en gage chez des marchands vénitiens ; pour l’abriter, il fait bâtir la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248.
Gravement malade en 1244, il fait vœu de partir en croisade. Il s’embarque à Aigues-Mortes le 25 août 1248, hiverne à Chypre, prend Damiette, à l’embouchure du Nil, en juin 1249. L’armée attend la fin de la crue, marche vers Le Caire, et se brise devant Mansourah en février 1250, où son frère Robert d’Artois meurt pour avoir chargé trop tôt. Malade, épuisé, le roi est capturé avec son armée au début d’avril 1250 par les troupes du sultan Turanshah, arrière-petit-neveu de Saladin.
Libéré en mai contre rançon, il refuse de rentrer et passe quatre ans en Terre sainte, à fortifier les villes franques et à négocier avec les princes musulmans. La mort de sa mère, régente pendant son absence, le décide au retour en 1254. Il revient changé : plus austère, plus pénitent, et persuadé que l’échec de la croisade punit les péchés de son royaume.
Les quinze années qui suivent sont celles du roi législateur et arbitre. La paix de Paris de 1259 règle la question anglaise : Henri III renonce à la Normandie, à l’Anjou et au Poitou, et Louis lui cède des terres voisines de la Guyenne, en Limousin, Périgord et Quercy, contre l’hommage. Il arbitre les conflits de l’Europe, jusqu’à celui du roi d’Angleterre et de ses barons en 1264, après être resté neutre dans la lutte du pape contre l’empereur Frédéric II. Il frappe une nouvelle monnaie, durcit la répression du blasphème et impose aux juifs le port de la rouelle en 1269.
Il reprend la croix en 1267, contre l’avis de presque tous ses proches, dont son biographe Joinville, qui refuse de le suivre. L’armée s’embarque à Aigues-Mortes le 1er juillet 1270 et se dirige vers Tunis, dont on espérait la conversion de l’émir. L’épidémie frappe le camp. Louis meurt le 25 août 1270. Ses ossements sont rapportés à Saint-Denis ; il est canonisé par Boniface VIII le 11 août 1297.
Qu’a accompli Saint Louis, et que reste-t-il de son œuvre ?
Louis IX a donné à la monarchie capétienne des instruments de contrôle. En 1247, il envoie dans tout le royaume des enquêteurs, souvent des frères franciscains ou dominicains, chargés de recueillir les plaintes contre ses propres baillis et prévôts et de réparer les torts. La grande ordonnance de 1254 fixe aux officiers royaux des règles de conduite : ne pas recevoir de cadeaux, ne pas acheter de terres dans leur circonscription, rester sur place après leur charge pour répondre des plaintes.
Sous son règne, la cour du roi se spécialise : une section judiciaire, qui deviendra le Parlement de Paris, et une section des comptes, ancêtre de la Cour des comptes. L’appel au roi se répand, et le duel judiciaire est interdit dans le domaine royal vers 1260. Ces institutions dureront jusqu’à la Révolution.
Il a fixé les frontières pour longtemps. La paix de Paris avec l’Angleterre et le traité de Corbeil avec l’Aragon, en 1258, liquident des querelles séculaires, pour un siècle au moins. Il reste enfin la Sainte-Chapelle, chef-d’œuvre du gothique rayonnant, et une image royale que tous ses successeurs, jusqu’aux Bourbons, ont revendiquée.
Comment Saint Louis a-t-il financé son pouvoir ?
Le roi de France du XIIIe siècle vit d’abord de son domaine : revenus des terres royales, droits de justice, péages, taxes sur les villes. Il n’existe pas encore d’impôt royal permanent. Une croisade est donc une dépense extraordinaire, qu’il faut financer par des ressources extraordinaires.
Celle de 1248 coûta, selon un état comptable établi au siècle suivant, plus d’un million et demi de livres tournois, soit environ six fois le revenu annuel ordinaire de la couronne d’après les calculs de l’historien William Chester Jordan. La livre tournois est une monnaie de compte : on ne frappe pas de pièce d’une livre, mais on compte en livres, sous et deniers (une livre vaut vingt sous, un sou douze deniers). L’expédition fut payée surtout par l’Église et les villes. Le pape accorda au roi une décime, c’est-à-dire un prélèvement d’un dixième sur les revenus du clergé, pendant plusieurs années ; les villes du domaine versèrent des contributions importantes ; les profits jugés usuraires des prêteurs juifs furent confisqués.
Les ordres militaires servaient de banquiers. Le trésor du roi était gardé à la maison du Temple, à Paris, et les Templiers géraient en Orient les dépôts et les transferts des croisés.
Après la défaite, les négociateurs convinrent d’une rançon. Selon Joinville, témoin direct, le sultan demanda un million de besants d’or, qui valaient alors 500 000 livres, pour la libération de l’armée ; le besant est une pièce d’or d’origine byzantine qui servait d’unité de compte en Orient. Louis accepta sans marchander et proposa de rendre Damiette pour sa propre personne, jugeant indigne de se racheter à prix d’argent. Le sultan, impressionné, aurait fait remise de 100 000 livres : la rançon fut fixée à 400 000 livres, la moitié payable avant le départ du roi.
Le paiement eut lieu au bord du Nil, sur deux jours. Les pièces étaient pesées à la balance, à raison de 10 000 livres par pesée. Le dimanche soir, il manquait 30 000 livres. Joinville conseilla d’emprunter aux Templiers ; leur commandeur refusa, au motif que les dépôts appartenaient à ceux qui les avaient confiés. Joinville monta sur la galée du Temple, trouva le coffre, et fit mine de le forcer avec une hache au nom du roi ; le maréchal de l’ordre lui remit les clés. Peu après, on apprit que les Francs avaient trompé les musulmans d’une pesée de 10 000 livres : le roi, furieux, ordonna de la payer.
La seconde moitié de la rançon ne fut jamais versée. En 1252, Louis obtint des nouveaux maîtres mamelouks de l’Égypte la libération des derniers prisonniers et la remise de la somme restante, en échange d’une alliance contre le prince de Damas. Une négociation bien conduite valait 200 000 livres.
Rentré en France, le roi réforme la monnaie. Les ordonnances de 1262 et 1265 imposent que la monnaie royale ait cours dans tout le royaume, les monnaies des barons restant limitées à leurs terres, et interdisent les imitations. En 1266, Louis crée le gros tournois, une pièce d’argent de 4,22 grammes environ, d’un argent presque pur (23/24e, soit près de 958 millièmes), qui vaut un sou, soit douze deniers tournois. C’est la première grosse pièce d’argent du royaume, à une époque où l’on ne frappait que de petits deniers de plus en plus pauvres en métal. Il crée aussi un écu d’or, qui ne s’impose pas.
Le gros tournois est un succès européen. Sa teneur en métal reste stable sous Louis IX, ce qui en fait une monnaie que l’on thésaurise et que l’on imite aux Pays-Bas et dans la vallée du Rhin ; le groschen allemand lui doit son nom. C’est sous ses successeurs, quand Philippe le Bel en réduira le poids et en relèvera la valeur nominale pour payer ses guerres, que naîtra la nostalgie de la monnaie de saint Louis. Les ligues provinciales de 1314-1315 en font une revendication : la Charte aux Normands de 1315 place en tête l’engagement de ne frapper que des pièces « du poids et de l’aloi » du temps de saint Louis. La loi de Gresham fera le reste : les bons gros de saint Louis disparaîtront dans les coffres, et les mauvais circuleront.
Enfin, la piété a un coût. La couronne d’épines fut rachetée aux prêteurs vénitiens qui la tenaient en gage ; selon l’enquête du procès de canonisation, la Sainte-Chapelle coûta 40 000 livres et la châsse des reliques 100 000. La croisade de 1270, financée à son tour par des décimes et par les villes, s’acheva avant d’avoir combattu.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Saint Louis ?
La légende de Saint Louis est d’abord une hagiographie, c’est-à-dire une vie de saint écrite pour édifier. Le procès de canonisation, ouvert dès les années 1270, et les biographies de ses confesseurs, Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Saint-Pathus, ont fabriqué l’image du roi pénitent, qui lave les pieds des pauvres et nourrit les lépreux. Ces gestes sont attestés ; leur mise en scène a été choisie pour un dossier de sainteté.
Le chêne de Vincennes vient de Joinville, qui raconte avoir vu le roi rendre la justice assis au pied d’un arbre, et l’avoir vu faire de même dans le jardin du palais à Paris. La scène est attestée ; elle est devenue au XIXe siècle une image de manuel, celle d’une justice personnelle, alors que la justice royale passait déjà surtout par des officiers et une cour spécialisée.
D’autres anecdotes sont plus fragiles, comme celle de Thomas d’Aquin, invité à la table du roi, qui aurait frappé du poing en trouvant soudain l’argument contre une hérésie. Elle vient des biographes de Thomas, pas de ceux de Louis. Quant à l’âge d’or du temps de saint Louis, c’est une construction politique des générations suivantes, qui opposaient le saint roi aux mutations monétaires et aux impôts de ses petits-fils. La sainteté, ici, servait d’argument fiscal.
Ce que la légende efface, enfin, c’est la dureté du roi envers les juifs : la condamnation et le brûlement public du Talmud à Paris en 1242, les confiscations, la rouelle de 1269. Pour ses contemporains chrétiens, cela faisait partie de sa sainteté ; pour l’historien, cela fait partie du règne.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
La source principale reste la Vie de saint Louis de Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, écrite au début du XIVe siècle par un vieil homme qui avait été le compagnon du roi en Égypte. C’est un texte de mémoire, affectueux, souvent drôle, plus libre que les hagiographies ; les ordonnances et les enquêtes de 1247 permettent de le recouper.
Jean Richard, dans Saint Louis, roi d’une France féodale, soutien de la Terre sainte (1983), a donné une biographie politique solide, attentive à l’Orient. William Chester Jordan, dans Louis IX and the Challenge of the Crusade (1979), a montré que la croisade a structuré tout le règne, y compris l’administration et la fiscalité : les réformes de 1247 et de 1254 visent aussi à rendre le royaume digne et capable de repartir.
Jacques Le Goff, dans son Saint Louis (1996), a posé la question qui dérange : peut-on atteindre l’homme derrière les textes qui l’ont fabriqué ? Sa réponse est prudente : on approche un individu réel, mais à travers des modèles, celui du roi chrétien et celui du saint. Les travaux récents portent sur la fabrication du culte, sur la politique antijuive du roi et sur l’économie du royaume, que Gérard Sivéry a décrite dans L’Économie du royaume de France au siècle de saint Louis (1984).
Que peut apprendre de Saint Louis celui qui décide ?
Louis IX n’a rien d’un stratège heureux. Ses deux croisades ont échoué, l’une par imprudence tactique, l’autre par l’épidémie. Mais son gouvernement intérieur offre des leçons plus durables que ses campagnes.
- Contrôler ses propres agents avant de contrôler les autres : les enquêteurs de 1247 ont rendu à la monarchie une légitimité que la force seule n’aurait pas obtenue.
- Une monnaie stable est un capital politique : le gros tournois a valu au roi une réputation qui a survécu deux siècles, quand ses successeurs payaient leurs guerres en rognant le métal.
- Tenir parole même quand on pourrait tricher : le roi qui fait payer la pesée volée aux Égyptiens négocie ensuite la remise de la moitié de la dette.
- Le calendrier compte autant que le courage : en attendant la décrue du Nil devant Damiette, l’armée laisse à l’adversaire le temps de se réorganiser.
Quels livres lire sur Saint Louis ?
- Joinville, Vie de saint Louis, texte établi, traduit et présenté par Jacques Monfrin, Classiques Garnier (Dunod), 1995 : la source principale, en édition bilingue.
- Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996 : la grande biographie, et une réflexion sur la possibilité même d’en écrire une.
- Jean Richard, Saint Louis, roi d’une France féodale, soutien de la Terre sainte, Fayard, 1983.
- Gérard Sivéry, L’Économie du royaume de France au siècle de saint Louis (vers 1180-vers 1315), Presses universitaires de Lille, 1984.
- William Chester Jordan, Louis IX and the Challenge of the Crusade. A Study in Rulership, Princeton University Press, 1979 (en anglais) : le financement et l’administration de la croisade.
Questions fréquentes sur Saint Louis
Combien a coûté la rançon de Saint Louis ?
Selon Joinville, la rançon de l’armée fut fixée à 400 000 livres tournois, après une demande initiale d’un million de besants, soit 500 000 livres ; le roi lui-même fut libéré contre la restitution de Damiette. La moitié fut payée en mai 1250 ; le reste fut remis par les Mamelouks en 1252.
Qu’est-ce que le gros tournois ?
Une pièce d’argent créée par Louis IX en 1266, pesant environ 4,22 grammes d’argent presque pur et valant un sou, soit douze deniers tournois. Sa stabilité en a fait une monnaie recherchée dans toute l’Europe jusqu’au XIVe siècle.
Pourquoi Saint Louis est-il mort à Tunis ?
Parti en 1270 pour une nouvelle croisade, il fit escale devant Tunis dans l’espoir de convertir l’émir. L’épidémie, probablement la dysenterie, ravagea le camp, et le roi mourut le 25 août 1270.
Quand Saint Louis a-t-il été canonisé ?
Le 11 août 1297, par le pape Boniface VIII, au terme d’une longue enquête ouverte peu après sa mort. Il est le seul roi de France reconnu saint par l’Église.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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