Averroès : biographie, idées et héritage
Juge de Cordoue et commentateur d’Aristote, Averroès (1126-1198) a défendu l’accord de la raison et de la foi, puis connu l’exil et l’autodafé.

Qui était Averroès ?
Averroès (1126-1198), Ibn Rushd de son nom arabe, est un philosophe, juge et médecin andalou, né à Cordoue, dont les commentaires d’Aristote ont fait de lui, pour l’Europe latine, « le Commentateur » par excellence. Cadi, c’est-à-dire juge, à Séville, puis grand cadi de Cordoue, médecin des califes almohades à Marrakech, il a soutenu que la philosophie et la révélation ne peuvent se contredire.
Son destin est double. Dans le monde musulman, il a eu peu de successeurs immédiats et n’a été largement redécouvert qu’au XIXe siècle. En Occident, traduit en latin et en hébreu dès le XIIIe siècle, il a nourri les universités, inquiété l’Église et donné son nom à un courant, l’averroïsme, que l’évêque de Paris condamna en 1270 et en 1277.
Averroès en résumé
Averroès a consacré l’essentiel de sa vie à expliquer Aristote, qu’il jugeait indépassable, en le débarrassant des ajouts néoplatoniciens de ses prédécesseurs, Avicenne en tête. Il a défendu la philosophie contre le théologien al-Ghazali, montré que la loi religieuse elle-même invite à l’étude rationnelle, et soutenu une thèse audacieuse sur l’intellect, unique pour tous les hommes. Juriste, il a aussi écrit un manuel qui explique les divergences entre écoles de droit, la Bidayat al-mujtahid. Disgracié à la fin de sa vie, ses livres brûlés, il est mort à Marrakech en 1198.
- Naissance : 1126, à Cordoue (al-Andalus, Espagne actuelle)
- Mort : décembre 1198, à Marrakech (Maroc actuel)
- Origine : andalouse
- Courant : philosophie arabe aristotélicienne (falsafa)
- Œuvres principales : Le Discours décisif (vers 1178), L’Incohérence de l’incohérence (vers 1180), les grands commentaires d’Aristote (dernières décennies de sa vie)
- Idée la plus connue : la vérité démontrée par la raison ne peut contredire la vérité révélée
Un juge de Cordoue à la cour des Almohades
Abu al-Walid Muhammad ibn Rushd naît à Cordoue en 1126, dans une grande famille de juristes. Son grand-père homonyme, mort l’année de sa naissance, avait été grand cadi de la ville et auteur réputé de droit malékite, l’une des écoles juridiques de l’islam sunnite ; on appelle donc le philosophe « le petit-fils » pour l’en distinguer. Son père fut juge à son tour. Contrairement à Avicenne, Averroès n’a pas laissé d’autobiographie : sa vie n’est connue que par quelques biographes, et bien des points restent obscurs. Il étudie le droit, la tradition prophétique, la théologie et la médecine ; on ignore presque tout de ses maîtres en philosophie.
Il a une vingtaine d’années quand les Almohades, mouvement berbère réformateur venu du Maroc, remplacent les Almoravides en al-Andalus. Une famille liée à l’ancien pouvoir doit donner des gages ; Averroès entre pourtant vite dans les cercles du nouveau régime. Vers 1153, on le trouve à Marrakech, la capitale, pour des observations astronomiques. C’est probablement là qu’il se lie avec Ibn Tufayl, médecin du calife et auteur d’un célèbre roman philosophique.
En 1169, selon un récit rapporté par l’historien al-Marrakushi, Ibn Tufayl le présente au calife Abu Yaqub Yusuf. Celui-ci lui demande d’emblée si le ciel est éternel ou s’il a commencé. Averroès, conscient du danger de la question, se tait ; le calife expose alors lui-même les opinions de Platon et d’Aristote, et le philosophe, rassuré, répond. Le souverain se plaint de l’obscurité d’Aristote ; Ibn Tufayl suggère qu’Averroès l’explique. Ainsi commence, sur commande princière, l’immense entreprise des commentaires. La même année, il est nommé cadi de Séville ; puis de Cordoue en 1171. En 1182, il succède à Ibn Tufayl comme médecin du calife, puis devient grand cadi de Cordoue, la charge de son grand-père.
Le calife meurt en 1184 ; son fils, Abu Yusuf Yaqub al-Mansur, garde d’abord Averroès en faveur. Puis, vers 1195, tout bascule. En pleine guerre contre les royaumes chrétiens, le souverain a besoin du soutien des docteurs de la loi, hostiles à la philosophie. Averroès est jugé à Cordoue, ses enseignements condamnés, ses livres brûlés, et il est relégué à Lucena, petite ville voisine. Les causes exactes restent discutées : pressions religieuses, raisons politiques, maladresses personnelles. Selon la plupart des biographes, il est ensuite rappelé à Marrakech et rentre en grâce, peu avant de mourir, en décembre 1198 ; un autre récit le dit au contraire assigné à résidence jusqu’à la fin. Son corps est ensuite transféré à Cordoue ; le mystique Ibn Arabi, qui l’avait rencontré adolescent, assista à ces secondes funérailles.
Les idées clés
Revenir à Aristote. Pour Averroès, Aristote est le sommet de la raison humaine : personne, écrit-il, n’a pu ajouter depuis près de quinze siècles un mot digne d’attention à ce qu’il a dit. Il commente presque toute son œuvre, souvent plusieurs fois, sous trois formes que les modernes appellent petit, moyen et grand commentaire : un résumé, une paraphrase, puis une explication ligne à ligne. Faute de disposer de la Politique, il commente La République de Platon. Son ambition est philologique autant que philosophique : retrouver la pensée authentique d’Aristote sous les couches d’interprétation, notamment néoplatoniciennes, accumulées par ses prédécesseurs.
La philosophie est un devoir religieux. Dans Le Discours décisif, rédigé vers 1178 sous la forme d’un avis juridique, Averroès se demande si la loi religieuse permet, interdit ou ordonne l’étude de la philosophie. Sa réponse : elle l’ordonne à ceux qui en sont capables, puisque le Coran invite à réfléchir sur la création pour connaître le Créateur. Et puisque la loi est vraie et que la démonstration rationnelle mène au vrai, les deux ne peuvent se contredire : la vérité ne s’oppose pas à la vérité, elle s’accorde avec elle. Quand un verset semble contredire une démonstration, c’est qu’il doit être interprété.
Trois publics, trois discours. Les hommes, selon Averroès, ne sont pas tous convaincus de la même façon : la plupart le sont par l’éloquence, certains par la discussion, quelques-uns seulement par la démonstration rigoureuse. Le texte sacré parle à tous et convient à chacun. Il n’est donc pas question de livrer au grand public les interprétations savantes, qui le troubleraient sans l’éclairer. Cette répartition, pensée comme une protection mutuelle, a été lue tantôt comme une sagesse pédagogique, tantôt comme un élitisme.
L’unité de l’intellect. Dans son Grand Commentaire du traité De l’âme d’Aristote, Averroès soutient que l’intellect qui reçoit les idées universelles n’appartient à aucun individu : c’est une substance unique, séparée et éternelle, à laquelle chaque homme participe par son imagination. Il reconnaît ailleurs que cette thèse lui est venue après une longue réflexion et qu’il ne l’a trouvée chez personne avant lui. Le raisonnement part d’une difficulté réelle : penser l’universel semble impossible à un être corporel, or l’homme est corporel et pense l’universel.
Une œuvre en contexte : L’Incohérence de l’incohérence
Vers 1095, le théologien al-Ghazali (1058-1111) avait publié L’Incohérence des philosophes, réquisitoire contre al-Farabi et Avicenne. Il y accusait les philosophes d’incroyance sur trois points : l’éternité du monde, une connaissance divine limitée aux universaux, le refus de la résurrection des corps. Il niait aussi toute causalité nécessaire dans la nature : si le coton brûle au contact du feu, c’est que Dieu crée la brûlure à ce moment, non que le feu ait le pouvoir de brûler. Le livre avait profondément marqué al-Andalus.
Averroès lui répond vers 1180 par L’Incohérence de l’incohérence. Il cite le texte d’al-Ghazali paragraphe par paragraphe et le réfute. Nier les causes, objecte-t-il, c’est nier la science : si les choses n’avaient pas de natures propres produisant des effets déterminés, on ne pourrait rien connaître ni rien définir. Il ne défend pas pour autant tout ce qu’avaient dit les philosophes : il donne parfois raison à al-Ghazali contre Avicenne, dont il juge certaines thèses étrangères à Aristote. Le livre eut peu d’écho dans l’Orient musulman, où l’autorité d’al-Ghazali s’imposa ; il fut en revanche traduit en hébreu et en latin, et reste l’un des grands textes sur les rapports de la foi et de la raison.
Les critiques et les débats
L’accusation d’hérésie. De son vivant, Averroès fut accusé par des juristes et des théologiens de mettre la philosophie au-dessus de la religion. Le procès de Cordoue et l’autodafé de ses livres en sont l’aboutissement. Les historiens ne s’accordent pas sur le rôle des idées dans cette disgrâce : certains y voient surtout un calcul politique du calife, d’autres une réaction à ses critiques du despotisme dans son commentaire de La République.
Thomas d’Aquin et l’âme individuelle. En Europe, la thèse de l’intellect unique paraît ruiner l’immortalité personnelle : si ce n’est pas moi qui pense, qu’est-ce qui survit de moi ? Thomas d’Aquin écrit en 1270 un traité Sur l’unité de l’intellect, contre les averroïstes, où il soutient que c’est bien tel homme qui pense, et non un intellect commun. La même année, puis en 1277, l’évêque de Paris Étienne Tempier condamne des thèses enseignées à la faculté des arts, dont plusieurs associées à Averroès. Thomas n’en continue pas moins de s’appuyer sur « le Commentateur » pour lire Aristote.
La « double vérité », une étiquette erronée. On a longtemps attribué à Averroès l’idée qu’une proposition pourrait être vraie en philosophie et fausse en religion. C’est un contresens : il soutient au contraire qu’il n’y a qu’une vérité, à laquelle on accède par des voies différentes. La formule visait plutôt certains maîtres parisiens, comme Siger de Brabant, et des historiens doutent même qu’un courant « averroïste » unifié ait existé au XIIIe siècle.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
En Europe, Averroès a été pendant trois siècles un passage obligé pour lire Aristote : ses commentaires accompagnent le texte dans les éditions imprimées de la Renaissance, et l’université de Padoue en fait une tradition. Dante le place dans les limbes, parmi les sages non chrétiens, en le désignant comme l’auteur du grand commentaire, et la tradition le reconnaît dans un personnage de L’École d’Athènes de Raphaël. Son traité de médecine, connu en latin sous le nom de Colliget, fut longtemps enseigné.
Dans le monde arabe, la renaissance intellectuelle du XIXe siècle, la Nahda, en a fait le symbole d’un islam rationaliste, et il reste une figure de référence dans les débats sur la place de la raison dans la religion. Le cinéaste Youssef Chahine lui a consacré Le Destin en 1997, et Borges une nouvelle, La Quête d’Averroès.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
La réponse d’Averroès à al-Ghazali contient une leçon de méthode : si l’on nie qu’il existe des causes stables, on ne peut plus rien apprendre de l’expérience. Le trader qui attribue chaque mouvement de marché au hasard ou à la manipulation se condamne à ne rien comprendre ; celui qui croit à des lois aussi fixes que celles du feu et du coton se condamne à être surpris. Le marché a des régularités, mais elles tiennent à des conditions qu’il faut connaître : c’est précisément l’apport des débats d’économistes sur les attentes rationnelles ou sur l’instabilité financière.
Sa distinction des trois publics éclaire aussi la communication financière : un même discours, une annonce de banque centrale par exemple, est reçu comme rhétorique par la foule, comme argument par les commentateurs et comme démonstration par les rares qui en lisent les chiffres. Enfin, sa vie rappelle une constante : un savoir solide ne protège pas d’un changement de régime politique. La faveur du prince est un actif volatil.
Questions fréquentes
Pourquoi Averroès est-il appelé « le Commentateur » ?
Les universitaires latins du XIIIe siècle l’appelaient ainsi parce que ses commentaires d’Aristote, traduits en latin à partir des années 1220, étaient devenus l’explication de référence du « Philosophe », Aristote lui-même.
Que dit le Discours décisif d’Averroès ?
Le Discours décisif, écrit vers 1178, soutient que la loi islamique ordonne l’étude de la philosophie à ceux qui en sont capables, et que la vérité démontrée ne peut contredire la vérité révélée : en cas de conflit apparent, le texte sacré doit être interprété.
Averroès a-t-il défendu la « double vérité » ?
Non. Cette doctrine lui a été attribuée à tort. Averroès affirme qu’il n’existe qu’une vérité, atteinte par la démonstration chez les philosophes et par la révélation chez tous.
Pourquoi Averroès a-t-il été exilé ?
Vers 1195, le calife al-Mansur, qui avait besoin de l’appui des juristes hostiles à la philosophie, le laisse condamner : ses livres sont brûlés et il est relégué à Lucena. Les raisons précises, religieuses ou politiques, restent débattues ; selon la plupart des biographes, il fut rappelé peu avant sa mort.
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