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Emmanuel Kant : biographie, idées et héritage

Emmanuel Kant (1724-1804) a fixé les limites de la connaissance humaine et fondé la morale sur le devoir et l’impératif catégorique, depuis Königsberg.

Emmanuel Kant : biographie, idées et héritage

Qui était Emmanuel Kant ?

Emmanuel Kant (1724-1804) est un philosophe allemand de Prusse, auteur de la Critique de la raison pure (1781) et fondateur de la philosophie critique, qui fixe les limites de ce que la raison humaine peut connaître et fonde la morale sur le devoir. Enseignant à Königsberg pendant plus de quarante ans, il a renouvelé la théorie de la connaissance, la morale, l’esthétique et le droit.

Sa vie paraît sans événement, sa pensée est une révolution. Il l’a lui-même comparée à celle de Copernic : au lieu de supposer que notre connaissance se règle sur les objets, il propose d’admettre que les objets, tels que nous les connaissons, se règlent sur notre manière de connaître.

Emmanuel Kant en résumé

Kant cherche à répondre à trois questions : que puis-je savoir ? que dois-je faire ? que m’est-il permis d’espérer ? À la première, il répond que nous connaissons les phénomènes, les choses telles qu’elles nous apparaissent, mais jamais les choses en soi ; Dieu, l’âme et la liberté échappent donc à toute preuve. À la deuxième, il répond par l’impératif catégorique, une loi morale que chacun peut tirer de sa propre raison. La troisième ouvre sur la religion, l’histoire et l’espoir d’une paix durable entre les nations. Son œuvre domine la philosophie allemande dès la fin des années 1780.

  • Naissance : 22 avril 1724, à Königsberg (Prusse, aujourd’hui Kaliningrad en Russie)
  • Mort : 12 février 1804, à Königsberg
  • Nationalité : prussienne (allemande)
  • Courant : Lumières allemandes, philosophie critique, idéalisme transcendantal
  • Œuvres principales : Critique de la raison pure (1781), Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Critique de la raison pratique (1788)
  • Idée la plus connue : l’impératif catégorique, n’agir que selon une règle que l’on pourrait vouloir voir devenir loi universelle

Le fils du sellier de Königsberg

Kant naît le 22 avril 1724 à Königsberg, capitale de la Prusse-Orientale. Son père, Johann Georg Kant, est maître sellier. La famille est piétiste, c’est-à-dire attachée à un luthéranisme fervent, centré sur la conversion intérieure et l’examen de conscience. Il garde un mauvais souvenir de son école piétiste, mais une grande estime pour ses parents.

Entré en 1740 à l’université de Königsberg, il y découvre la philosophie de Leibniz et de Wolff et, grâce à son professeur Martin Knutzen, la physique de Newton. Faute de moyens après la mort de son père en 1746, il devient précepteur dans des familles de la région. Revenu en 1754, il publie en 1755 une Histoire générale de la nature et théorie du ciel, sur la formation du système solaire, et obtient la même année le droit d’enseigner comme Privatdozent, un enseignant payé directement par ses étudiants.

Pendant quinze ans, il enseigne une vingtaine d’heures par semaine, de la logique à la géographie, et complète ses revenus comme sous-bibliothécaire. En 1770, à quarante-six ans, il devient enfin professeur de logique et de métaphysique à Königsberg. Après onze années presque sans publication paraît la Critique de la raison pure (1781).

Suivent en moins de dix ans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique de la faculté de juger (1790). En 1794, après la publication de La Religion dans les limites de la simple raison (1793), le roi Frédéric-Guillaume II le blâme et lui interdit de s’exprimer publiquement sur la religion ; Kant s’y plie, puis s’en explique en 1798 dans Le Conflit des facultés. Favorable aux principes de la Révolution française, il publie en 1795 Vers la paix perpétuelle. Il cesse d’enseigner en 1796, décline nettement vers 1800 et meurt le 12 février 1804.

La tradition le décrit si régulier que les habitants auraient réglé leurs montres sur sa promenade quotidienne. L’image est en partie exagérée : plusieurs historiens y voient un transfert des manies de son ami Joseph Green, et Kant était un convive recherché qui recevait volontiers à dîner. Il ne s’est jamais marié et ne s’est guère éloigné de sa ville.

Les idées clés

La révolution copernicienne. Kant dit avoir été tiré de son « sommeil dogmatique » par David Hume, qui montrait que l’expérience ne prouve jamais un lien nécessaire de cause à effet. Plutôt que de céder au scepticisme, Kant renverse le problème. Notre esprit n’est pas une cire passive : il impose à ce qu’il reçoit ses propres formes, d’une part l’espace et le temps, formes de la sensibilité, d’autre part des concepts de l’entendement, que Kant nomme catégories, comme la causalité. Voilà pourquoi nous savons d’avance que tout événement aura une cause : cette règle vient de nous et vaut pour tout ce que nous pourrons percevoir.

Phénomènes et choses en soi. Le prix de cette solution est une limite. Nous connaissons les phénomènes, mais pas les choses en soi, telles qu’elles seraient indépendamment de nous : c’est ce qu’il nomme l’idéalisme transcendantal. Kant appelle « transcendantale » cette enquête sur les conditions de toute expérience possible. Conséquence décisive : la métaphysique traditionnelle, qui prétendait démontrer l’existence de Dieu ou l’immortalité de l’âme, outrepasse les pouvoirs de la raison. On ne peut ni prouver ni réfuter ces idées ; on peut seulement les penser.

L’impératif catégorique. Un impératif hypothétique dit : si tu veux telle fin, fais ceci. L’impératif catégorique commande sans condition. Sa première formule, dans la traduction de Victor Delbos (1907) : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Soit un homme à court d’argent qui emprunte en promettant de rembourser, tout en sachant qu’il ne le pourra pas. Si chacun agissait ainsi, plus personne ne croirait aux promesses, et la fausse promesse deviendrait impossible : la règle se détruit en se généralisant. Une autre formule demande de toujours traiter l’humanité, en soi comme en autrui, comme une fin et jamais simplement comme un moyen.

L’autonomie et la dignité. La morale ne vient ni de Dieu, ni de la recherche du bonheur, ni des conséquences de nos actes : elle vient de la raison qui se donne à elle-même sa loi, ce que Kant appelle l’autonomie. Une action n’a de valeur morale que si elle est faite par devoir. Le marchand honnête par seul intérêt agit conformément au devoir, mais pas par devoir. De là une distinction promise à une longue postérité : les choses ont un prix, les personnes ont une dignité et n’ont pas d’équivalent.

Oser penser. En 1784, Kant définit les Lumières comme la sortie de l’homme hors d’un état de tutelle dont il est lui-même responsable, et leur donne une devise : « Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! » (traduction de Jules Barni). En 1795, Vers la paix perpétuelle réclame des constitutions républicaines, c’est-à-dire représentatives et fondées sur la séparation des pouvoirs, une fédération d’États libres et un droit d’hospitalité pour les étrangers.

Une œuvre en contexte : la Critique de la raison pure

En 1770, Kant croit encore que l’entendement peut saisir un monde intelligible distinct du monde sensible. Dans une lettre du 21 février 1772 à son ancien élève Marcus Herz, il avoue ne pas comprendre comment des représentations purement intellectuelles pourraient s’accorder avec des objets qui ne dépendent pas de nous. La Critique de la raison pure paraît à Riga en 1781, chez l’éditeur Hartknoch : plus de huit cents pages.

Le livre pose une question précise : la métaphysique est-elle possible comme science ? Kant distingue les jugements analytiques, qui explicitent un concept (dire que tout corps est étendu), des jugements synthétiques, qui ajoutent une information. Les sciences reposent, selon lui, sur des jugements synthétiques a priori, informatifs et pourtant connus sans recours à l’expérience, comme en géométrie ou dans le principe de causalité. La Critique explique comment ils sont possibles et pourquoi ils ne valent que pour l’expérience possible. Sa « Dialectique transcendantale » montre que la raison, dès qu’elle sort de ces limites, tombe dans des illusions inévitables ; les plus frappantes sont des contradictions qu’il nomme antinomies : on peut démontrer avec une égale rigueur que le monde a un commencement dans le temps et qu’il n’en a pas.

L’accueil est décevant. Moses Mendelssohn trouve l’ouvrage déroutant, et le premier compte rendu, dû à Christian Garve et Johann Feder, le rapproche de l’idéalisme de Berkeley, pour qui seuls existent les esprits et leurs idées, ce que Kant conteste vivement. Kant publie les Prolégomènes (1783) pour se faire comprendre, puis remanie le livre en 1787. À la fin des années 1780, la partie est gagnée : les Lettres sur la philosophie kantienne de Karl Leonhard Reinhold font connaître sa pensée, Reinhold est appelé en 1787 à Iéna pour l’y enseigner, et la génération suivante, de Fichte à Hegel, se définira par rapport à lui.

Les critiques et les débats

Une morale trop rigide ? En 1796, Benjamin Constant reproche à un philosophe allemand de juger criminel le mensonge fait à un assassin qui demande si l’ami qu’il poursuit est caché chez nous. Kant répond en 1797 dans D’un prétendu droit de mentir par humanité et maintient que le devoir de véracité ne souffre pas d’exception. Pour les uns, l’exemple montre l’absurdité d’une morale indifférente aux conséquences, celles qui comptent tant pour les utilitaristes comme John Stuart Mill ; pour d’autres, une meilleure formulation des maximes sauve l’essentiel de la position kantienne.

Un formalisme vide ? Hegel objecte que l’impératif catégorique ne dit rien de ce qu’il faut faire concrètement : il interdit la contradiction, mais un contenu habilement formulé passe le test. Schopenhauer, admirateur de la Critique, veut une morale qui décrive ce que les hommes font et la fonde sur la compassion plutôt que sur le devoir.

La chose en soi. Dès les années 1780, Jacobi, Maimon puis Fichte relèvent une difficulté : si la chose en soi est inconnaissable, comment affirmer qu’elle existe et qu’elle nous affecte ? Les spécialistes discutent encore pour savoir s’il s’agit de deux mondes ou de deux manières de considérer les mêmes choses.

Kant et la race. Depuis les années 1990, Emmanuel Chukwudi Eze, Robert Bernasconi et Charles W. Mills ont mis en lumière les textes de Kant sur les races humaines et leur hiérarchie, ainsi que des propos antisémites dans son Anthropologie (1798). Pauline Kleingeld soutient que ses positions évoluent dans les années 1790, quand il condamne le colonialisme européen dans Vers la paix perpétuelle. Personne ne conteste ces textes ; le débat porte sur leur rapport avec l’universalisme de sa morale.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le vocabulaire de la dignité de la personne et du consentement doit beaucoup à l’interdiction de traiter autrui simplement comme un moyen. Vers la paix perpétuelle est souvent cité parmi les sources lointaines des organisations internationales et de la théorie selon laquelle les démocraties se font rarement la guerre. Au XXe siècle, John Rawls a renouvelé la philosophie politique en se réclamant de lui. En théorie de la connaissance, l’idée que l’esprit structure l’expérience au lieu de la recevoir passivement se retrouve, sous d’autres formes, en psychologie et dans les sciences cognitives.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

La leçon la plus solide de Kant porte sur les limites de la connaissance. Nous ne voyons jamais le marché « en soi » : nous voyons des prix, des graphiques et des nouvelles à travers nos grilles de lecture, nos indicateurs, nos habitudes. Croire qu’un modèle donne accès à la vérité des choses, c’est commettre la faute que Kant reproche à la vieille métaphysique : appliquer au-delà de son domaine un outil qui ne vaut qu’à l’intérieur. Ses antinomies rappellent qu’un argument brillant en faveur de la hausse se construit aussi bien en faveur de la baisse.

Sa morale fournit un test simple : que se passerait-il si tout le monde suivait ma règle ? Une pratique qui ne fonctionne que si les autres ignorent qu’elle consiste à cacher un risque ou à faire une promesse intenable se détruit comme la fausse promesse de son exemple. Et sa devise vaut pour la salle de marché : penser par soi-même plutôt que suivre l’opinion du moment, dont Gustave Le Bon analysera les mécanismes dans sa Psychologie des foules. Kant apprend à distinguer ce que l’on sait de ce que l’on croit.

Questions fréquentes

Que dit Kant sur la morale ?

Kant fonde la morale sur la raison, non sur le bonheur, la religion ou les conséquences. Une action est morale si elle est faite par devoir et si sa règle peut être universalisée sans contradiction : c’est l’impératif catégorique. Il demande aussi de traiter les personnes comme des fins, jamais simplement comme des moyens.

Qu’est-ce que la révolution copernicienne de Kant ?

C’est l’hypothèse, exposée dans la préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure (1787), selon laquelle les objets que nous connaissons se règlent sur nos facultés de connaître, et non l’inverse. L’espace, le temps et la causalité sont des formes de notre esprit, ce qui explique que nous connaissions certaines lois avant toute expérience.

Kant croyait-il en Dieu ?

Oui, mais il nie qu’on puisse prouver l’existence de Dieu par la raison théorique et réfute les preuves classiques. Dieu et l’immortalité de l’âme deviennent des postulats de la raison pratique : des croyances que la vie morale nous invite à tenir, sans qu’elles deviennent jamais des connaissances.

Quel livre de Kant lire en premier ?

La réponse à la question Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) se lit en une demi-heure. Les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) sont l’entrée la plus accessible dans sa philosophie. La Critique de la raison pure s’aborde plutôt ensuite, par exemple par les Prolégomènes.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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