Démocrite d’Abdère : biographie, idées et héritage
Démocrite d’Abdère, philosophe grec du Ve siècle av. J.-C., explique le monde par les atomes et le vide et fait de la gaieté de l’âme le but de la vie.

Qui était Démocrite d’Abdère ?
Démocrite d’Abdère (vers 460 – vers 370 av. J.-C.) est un philosophe grec de Thrace, l’un des deux fondateurs de l’atomisme : la thèse selon laquelle tout ce qui existe se réduit à des corpuscules indivisibles, les atomes, qui se meuvent dans le vide. Il est aussi l’auteur d’une morale de la gaieté sereine, qui lui a valu dans l’Antiquité le surnom de « philosophe qui rit ».
Contemporain un peu plus jeune de Socrate, il a écrit sur presque tout, de la géométrie à la musique, mais aucun de ses livres n’a survécu. Nous le connaissons par ses adversaires, au premier rang desquels Aristote, et par ses héritiers, Épicure et le poète latin Lucrèce. Sa physique, sans dessein ni finalité, est la tentative antique la plus aboutie d’expliquer le monde par la seule matière.
Démocrite en résumé
Né dans une famille riche d’Abdère, cité grecque de la côte thrace, Démocrite reprend et systématise la théorie de son maître Leucippe : la nature se compose d’atomes en nombre infini, différents par la forme, la taille et la position, et de vide. Les choses naissent quand des atomes s’assemblent et meurent quand ils se séparent ; couleurs, saveurs et chaleur ne sont que l’effet de ces assemblages sur nos sens. À cette physique s’ajoute une éthique de la mesure, dont le but est l’euthymie, la bonne humeur de l’âme. Sa vie est surtout connue par des anecdotes tardives, dont beaucoup sont légendaires.
- Naissance : vers 460 av. J.-C. (date d’Apollodore ; une autre tradition donne vers 470), à Abdère, en Thrace
- Mort : vers 370 av. J.-C. (les sources antiques varient), à Abdère selon la tradition, à un âge très avancé
- Origine : grecque (Thrace)
- Courant ou école : présocratique, atomiste
- Œuvres principales : plus de cinquante traités recensés dans l’Antiquité, dont le Petit Système du monde ; tous perdus, connus par fragments et témoignages
- Idée la plus connue : il n’existe en réalité que les atomes et le vide
Un riche héritier d’Abdère qui voulait tout savoir
Abdère, sur la côte nord de la mer Égée, est une cité grecque prospère ; elle a aussi vu naître le sophiste Protagoras. Démocrite y naît, selon la chronologie d’Apollodore, vers 460 av. J.-C. ; lui-même se disait, rapporte Diogène Laërce, de quarante ans plus jeune qu’Anaxagore. Son père, dont le nom varie selon les sources, était si riche, dit-on, qu’il put recevoir le roi perse Xerxès lors de son passage à Abdère, pendant l’invasion de 480. La tradition ajoute que des mages perses laissés par le roi auraient instruit l’enfant : l’anecdote, qui contredit la date de naissance retenue, est sans valeur historique.
Ce qui est mieux attesté, c’est son lien avec Leucippe, présenté par Aristote et Théophraste comme l’inventeur de l’atomisme. Les deux noms sont si souvent associés qu’il est presque impossible de distinguer leurs apports ; les historiens attribuent généralement à Démocrite le système développé. Selon les récits rassemblés par Diogène Laërce, il aurait dépensé son héritage en voyages, en Égypte, en Perse, à Babylone, peut-être en Inde et en Éthiopie. Clément d’Alexandrie lui prête une phrase où il se vante d’avoir parcouru plus de pays qu’aucun de ses contemporains ; certains spécialistes la jugent apocryphe.
D’autres anecdotes relèvent de la légende édifiante. De retour à Abdère et ruiné, il aurait été poursuivi pour dilapidation de patrimoine et se serait défendu en lisant l’un de ses traités, ce qui lui aurait valu une récompense. Il serait passé à Athènes sans que personne ne le reconnaisse, Socrate compris ; le séjour était déjà jugé douteux dans l’Antiquité. On raconte encore qu’il se serait aveuglé volontairement pour mieux penser, ce que Plutarque conteste, et qu’il aurait vécu plus de cent ans. Les historiens modernes tiennent l’authenticité de ces récits pour incertaine.
Son œuvre, en revanche, était immense et bien réelle. Au Ier siècle de notre ère, le grammairien Thrasylle la classa en treize tétralogies, comme il l’avait fait pour Platon : traités de physique, de cosmologie, de mathématiques, de médecine, de musique, de poésie, de technique et d’éthique. Elle a disparu à la fin de l’Antiquité. Il en reste des fragments et des témoignages, surtout des maximes morales recueillies par l’anthologiste Stobée au Ve siècle, dont l’authenticité est discutée.
Les idées clés
Les atomes et le vide. L’atomisme naît d’une réponse à Parménide, qui avait démontré que l’être ne peut ni naître ni périr. Démocrite accepte la prémisse, mais la multiplie : il existe une infinité de petits êtres pleins, éternels et insécables, les atomes (du grec atomos, « qui ne peut être coupé »). Pour qu’ils bougent, il faut un espace vide ; Démocrite ose donc affirmer, contre l’éléatisme, que le « rien » existe autant que le « quelque chose ». Un arbre qui pousse ou un corps qui pourrit ne sont que des atomes qui se regroupent ou se dispersent.
Une infinité de mondes. Dans le vide infini, des tourbillons d’atomes forment des mondes, les kosmoi, qui naissent, croissent et se détruisent. Le nôtre n’est qu’un parmi d’autres, sans privilège ni créateur. Démocrite attribue les événements à la nécessité ; quand certaines sources parlent de hasard, il faut sans doute comprendre l’absence de but, non l’absence de cause.
« Par convention » et « en réalité ». Le fragment le plus célèbre, transmis par Sextus Empiricus, oppose ce que nous sentons à ce qui est. Dans la traduction citée par l’Encyclopædia Universalis : « par convention sont le doux et l’amer, le chaud et le froid, en vérité, il y a les atomes et le vide ». Le sucre n’est pas doux en lui-même : ses atomes, d’une certaine forme, produisent cette impression sur notre langue. Démocrite distingue ainsi une connaissance « bâtarde », celle des sens, d’une connaissance « légitime », celle de l’intellect, tout en reconnaissant que l’intellect ne tire ses preuves que des sens.
La gaieté de l’âme. L’éthique de Démocrite vise l’euthymie, un état intérieur de calme et de bonne humeur. On y parvient en modérant ses désirs, en mesurant ses plaisirs et en se rendant indépendant de la fortune. Le bien est un état de l’âme, non une possession extérieure : cette morale de la mesure, assez proche par moments de celle de Socrate, annonce celle d’Épicure.
Une œuvre en contexte : la physique atomiste, d’Abdère à Lucrèce
Aucun traité de Démocrite ne nous est parvenu, mais sa physique a eu une vie posthume exceptionnelle. Aristote, qui consacra à Démocrite une monographie aujourd’hui perdue, le discute dans la Physique et dans De la génération et de la corruption, où il rapporte l’argument décisif : si un corps était divisible à l’infini, que resterait-il au terme de la division ? Rien, et le corps serait fait de rien ; des points sans étendue, et l’on ne voit pas comment ils formeraient une grandeur. Il faut donc des éléments ultimes, insécables. Aristote, pourtant adversaire de l’atomisme, loue Démocrite d’avoir raisonné en vrai physicien.
Platon, lui, ne le nomme jamais. Diogène Laërce rapporte, d’après Aristoxène, qu’il aurait voulu brûler tous ses livres et que deux pythagoriciens l’en auraient dissuadé, ces livres étant déjà trop répandus. Le récit, hostile à Platon, est invérifiable, mais le silence des dialogues est réel.
Un siècle plus tard, Épicure reprend la physique atomiste en la modifiant, notamment, selon Lucrèce et d’autres témoins, en accordant aux atomes une légère déviation, le clinamen, qui laisse place à la liberté. Au Ier siècle av. J.-C., Lucrèce l’expose en vers latins dans De la nature (De rerum natura). C’est par ce poème, dont un manuscrit fut retrouvé par l’humaniste Pogge vers 1417, que l’atomisme revient en Europe. En 1841, Karl Marx obtient son doctorat de l’université d’Iéna avec une thèse sur la Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure.
Les critiques et les débats
Un monde sans finalité ? Aristote reproche aux atomistes de ne pas expliquer l’origine du mouvement : chaque choc s’explique par un choc antérieur, à l’infini, sans premier moteur. Il leur reproche surtout de rendre compte de l’ordre du vivant par la seule rencontre des atomes, sans cause finale, c’est-à-dire sans le « en vue de quoi » qui explique, selon lui, qu’un œil soit fait pour voir. Le débat entre explication mécanique et explication par la fin traversera toute l’histoire des sciences, jusqu’à Darwin.
Un précurseur de la science moderne ? On présente souvent Démocrite comme l’ancêtre de la chimie de Dalton ou de la physique des particules. La ressemblance est réelle mais partielle : ses atomes ne sont pas ceux de la science moderne, qui sont divisibles, et ils ne reposent sur aucune expérience. C’est une hypothèse spéculative brillante, née d’un problème logique, non d’une mesure. La distinction entre qualités « par convention » et propriétés réelles annonce toutefois la distinction entre qualités secondes et premières que reprendront Galilée et Locke.
Sceptique malgré lui ? Si les sens ne montrent que des conventions et que l’intellect ne dispose que des sens, que pouvons-nous savoir ? Démocrite a vu la difficulté sans la résoudre ; ses formules ont nourri plus tard les sceptiques. Les spécialistes discutent aussi des dieux : il expliquait leur existence par de grandes images faites d’atomes, très durables mais non éternelles, qui frappent notre esprit. Athéisme déguisé ou théologie matérialiste, la question reste ouverte.
Le philosophe qui rit. L’image de Démocrite riant de la folie humaine, opposée à Héraclite qui en pleure, vient de sources tardives, notamment des lettres apocryphes attribuées au médecin Hippocrate, et elle a été reprise par Érasme, Rabelais et Montaigne, qui consacre un essai aux deux philosophes et y préfère l’humeur de Démocrite. Un fragment conservé dit pourtant qu’il ne convient pas de rire des malheurs des hommes, mais de les pleurer.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le mot « atome » vient de l’atomisme de Leucippe et de Démocrite, et l’idée qu’un petit nombre d’éléments simples, combinés selon des lois, explique la diversité du monde est devenue le programme même de la science. Démocrite a aussi légué une méthode : se méfier de l’apparence, chercher sous les qualités sensibles une structure invisible. Sa morale de la modération et de la tranquillité intérieure survit, par Épicure, dans toutes les sagesses qui placent le bonheur dans l’état de l’âme plutôt que dans les biens.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
Pline l’Ancien raconte que Démocrite, raillé pour ses études inutiles, aurait prévu une hausse de l’huile, acheté à bas prix toute la production de la région, puis rendu le bénéfice aux vendeurs qui regrettaient leur marché, content d’avoir prouvé qu’un savant peut s’enrichir s’il le veut (Histoire naturelle, XVIII). Une histoire voisine est attribuée à Thalès : c’est une fable sur le savoir et l’argent, non un fait. La vraie leçon est ailleurs, dans la distinction entre « convention » et « réalité ». Un cours de bourse est une convention au sens de Démocrite : l’effet sur nos écrans d’une multitude d’ordres invisibles. Celui qui confond l’impression et la structure, la couleur et l’atome, réagit au bruit ; celui qui cherche la structure se pose de meilleures questions, sans certitude de trouver.
Son éthique parle encore plus directement à qui affronte le risque. L’euthymie naît de la modération des désirs et de l’indépendance à l’égard de la fortune : ne pas faire dépendre son équilibre d’un résultat que l’on ne maîtrise pas. La finance comportementale, de Daniel Kahneman à la théorie des perspectives, a mesuré combien l’humeur dépend du gain et de la perte ; Démocrite proposait de cultiver une humeur qui n’en dépende pas.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’atome selon Démocrite ?
Pour Démocrite, l’atome est un corpuscule plein, éternel et insécable, trop petit pour être vu. Les atomes, en nombre infini et de formes variées, se meuvent dans le vide et composent par leurs assemblages toutes les choses, qui naissent et meurent quand ils s’unissent ou se séparent.
Démocrite a-t-il inventé l’atome ?
L’idée revient d’abord à son maître Leucippe, selon Aristote et Théophraste. Démocrite l’a développée en un système complet. Ses atomes sont une hypothèse philosophique et non le résultat d’une expérience ; ils diffèrent des atomes de la chimie moderne.
Pourquoi appelle-t-on Démocrite le philosophe qui rit ?
Il plaçait la gaieté de l’âme, l’euthymie, au cœur de sa morale. Des sources tardives en ont fait un sage riant de la folie humaine, opposé à Héraclite qui en pleurait. Cette image est surtout littéraire.
Démocrite était-il athée ?
Ce n’est pas certain. Il expliquait les dieux par des images faites d’atomes qui frappent l’esprit humain et leur refusait l’immortalité. Certains y voient une critique de la religion, d’autres une théologie matérialiste.
Pour aller plus loin
- Montaigne, qui consacra un essai à Démocrite le rieur et Héraclite le pleureur
- Thomas Hobbes, qui reprit l’idée d’un monde fait seulement de corps en mouvement
- Descartes, qui refusa le vide et les atomes mais garda l’explication mécanique
- Leibniz, qui remplaça les atomes matériels par des monades
- Sénèque, qui conseillait d’imiter Démocrite et de rire des folies humaines
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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