Thomas d’Aquin : biographie, idées et héritage
Dominicain et maître à Paris, Thomas d’Aquin (v. 1225-1274) a uni Aristote et la foi chrétienne dans la Somme théologique, aux cinq voies célèbres.

Qui était Thomas d’Aquin ?
Thomas d’Aquin (vers 1225-1274) est un philosophe et théologien italien, frère dominicain, auteur de la Somme théologique, qui a construit la synthèse la plus complète entre la philosophie d’Aristote et la foi chrétienne. Maître à l’université de Paris, il a écrit en une vingtaine d’années plus de huit millions de mots, sur Dieu, l’âme, la connaissance, la morale, le droit et l’économie.
Contesté de son vivant, visé en partie par des condamnations trois ans après sa mort, il a été canonisé en 1323, proclamé docteur de l’Église en 1567, et donné en 1879 par le pape Léon XIII comme référence de l’enseignement catholique. Sa pensée, le thomisme, reste une tradition philosophique vivante, discutée bien au-delà des cercles religieux.
Thomas d’Aquin en résumé
Thomas d’Aquin soutient que la raison et la foi ne peuvent se contredire, parce qu’elles viennent d’une même source. La raison peut démontrer par elle-même que Dieu existe, ce qu’il expose dans ses « cinq voies » ; la foi apporte ce que la raison ne peut atteindre, comme la Trinité. Il reprend d’Aristote l’idée que l’homme est un composé d’âme et de corps, que toute action tend vers une fin et que le bonheur est cette fin. Il fonde la morale sur une loi naturelle accessible à la raison et a laissé des analyses influentes sur la guerre juste, le juste prix et le prêt à intérêt.
- Naissance : vers 1225, au château de Roccasecca, près d’Aquino (royaume de Sicile, aujourd’hui Latium)
- Mort : 7 mars 1274, à l’abbaye de Fossanova (États pontificaux, Italie actuelle)
- Origine : italienne
- Courant : scolastique, aristotélisme chrétien (thomisme)
- Œuvres principales : L’Être et l’essence (vers 1252-1256), Somme contre les Gentils (vers 1259-1265), Somme théologique (1266-1273, inachevée)
- Idée la plus connue : les cinq voies, cinq démonstrations de l’existence de Dieu à partir du monde observé
Le « bœuf muet » qui devint maître de Paris
Thomas naît vers 1225 au château de Roccasecca, entre Rome et Naples, dans une puissante famille noble, les d’Aquino ; son père sert l’empereur Frédéric II. Dernier de neuf enfants, il est confié à cinq ans à l’abbaye bénédictine du Mont-Cassin, dont sa famille espère le voir devenir abbé. La guerre entre l’empereur et le pape chasse les moines vers 1239 ; Thomas part étudier à Naples, au studium fondé par Frédéric II, où il découvre Aristote et les frères dominicains, ordre récent de prêcheurs voués à l’étude et à la pauvreté.
Il entre chez eux vers dix-neuf ans, en 1244, au grand dépit des siens. Sa mère le fait enlever par ses frères et retenir environ un an à Roccasecca. Les récits de l’enquête de canonisation ajoutent qu’on lui envoya une prostituée et qu’il la chassa avec un tison ; ces histoires, recueillies près d’un demi-siècle après sa mort, sont invérifiables. La famille finit par céder. Thomas étudie à Paris, puis suit à Cologne, en 1248, le dominicain Albert le Grand, savant encyclopédique et artisan de la rencontre entre théologie et philosophie grecque et arabe. Ses condisciples, frappés par sa corpulence et son silence, le surnomment « le bœuf muet » ; Albert aurait répondu que ce bœuf ferait un jour retentir ses mugissements dans le monde entier, anecdote également rapportée par la tradition.
En 1252, Albert le recommande pour l’université de Paris, alors qu’il n’a pas l’âge requis. Bachelier, il commente la Bible et les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de théologie de l’époque, puis devient maître en théologie en 1256, de nouveau avant l’âge réglementaire. Il y enseigne jusqu’en 1259, dans un climat tendu : les maîtres séculiers contestent aux ordres mendiants le droit d’enseigner. De retour en Italie, à Orvieto puis à Rome, il achève la Somme contre les Gentils et commence en 1266 la Somme théologique.
Rappelé à Paris en 1268 pour un second enseignement, chose rare, il y affronte deux fronts : les maîtres de la faculté des arts qui lisent Aristote à travers Averroès, comme Siger de Brabant, et les théologiens qui se méfient d’Aristote lui-même. Il rédige alors plusieurs traités polémiques et des commentaires de presque toutes les grandes œuvres d’Aristote. En 1272, il est envoyé enseigner la théologie à Naples. Le 6 décembre 1273, après une expérience spirituelle pendant la messe, il cesse d’écrire : tout ce qu’il a écrit, confie-t-il à son secrétaire Réginald, lui paraît de la paille au regard de ce qu’il a vu. Appelé au concile de Lyon par le pape Grégoire X, il tombe malade en chemin et meurt le 7 mars 1274 à l’abbaye cistercienne de Fossanova. Son corps repose aujourd’hui au couvent des Jacobins de Toulouse.
Les idées clés
Foi et raison, deux lumières. Thomas distingue ce que la raison peut connaître par elle-même et ce que seule la révélation apprend. La philosophie peut démontrer que Dieu existe et qu’il est un ; elle ne peut prouver la Trinité ni l’Incarnation, qui relèvent de la foi. Mais les deux ne peuvent se contredire, puisque le même Dieu est l’auteur de la raison et de la révélation. Si une conclusion philosophique semble contraire à la foi, c’est que le raisonnement est fautif quelque part. On peut donc discuter avec un non-croyant sur le seul terrain de la raison, ce que fait la Somme contre les Gentils.
Les cinq voies. Au début de la Somme théologique, Thomas propose cinq arguments partant de faits observables : le mouvement, la causalité, la contingence des choses (elles pourraient ne pas être), les degrés de perfection, et l’ordre de la nature, où des êtres sans intelligence agissent comme en vue d’une fin. Chacun remonte à une cause première, et s’achève par une formule prudente : c’est ce que tous appellent Dieu. Selon la plupart des commentateurs, la série infinie qu’il exclut est celle des causes agissant ensemble, non une succession dans le temps, dont il ne croit pas pouvoir démontrer qu’elle a commencé.
L’être et l’essence. Reprenant Avicenne en le transformant, Thomas soutient que dans toute créature l’essence, ce qu’est la chose, se distingue de son être, le fait d’exister, qu’elle reçoit. En Dieu seul, essence et être coïncident : Dieu est l’être même subsistant. Comme on ne connaît pas directement cette essence, les mots appliqués à Dieu le sont par analogie : dire que Dieu est bon signifie que ce que nous appelons bonté dans les créatures existe en lui d’une manière plus haute, ni tout à fait identique ni tout à fait étrangère.
La loi naturelle. Toute action humaine vise une fin, et la fin ultime est le bonheur, qui consiste pour Thomas dans la connaissance de Dieu. La raison découvre par elle-même des préceptes moraux fondamentaux, qu’il appelle loi naturelle : faire le bien et éviter le mal, conserver sa vie, élever ses enfants, rechercher la vérité, vivre en société. Les lois humaines doivent en dériver ; reprenant une formule d’Augustin, Thomas juge qu’une loi injuste relève de la violence plus que de la loi et n’oblige pas en conscience. Cette idée a nourri le droit naturel moderne.
Une œuvre en contexte : la Somme théologique
Thomas commence la Somme théologique à Rome en 1266 et y travaille jusqu’à décembre 1273, sans l’achever. Le prologue la destine aux débutants, ce que nul lecteur moderne ne croit plus. Elle compte trois parties : Dieu et la création ; l’homme et son retour vers Dieu, par les actes, les passions, les vertus, la loi et la grâce ; le Christ et les sacrements.
La forme suit la « question disputée » des universités. Chaque article pose une question précise, par exemple « Dieu existe-t-il ? », énumère d’abord les objections contre la thèse que Thomas va défendre, cite une autorité en sens contraire, développe la réponse, puis répond une à une aux objections. La méthode oblige à donner à l’adversaire sa meilleure formulation avant de le réfuter. Peu après 1277, le franciscain Guillaume de la Mare publia un Correctoire de ses erreurs, auquel ses disciples répliquèrent ; trois siècles plus tard, selon une tradition rapportée par plusieurs auteurs, la Somme fut placée sur l’autel près de la Bible au concile de Trente.
Les critiques et les débats
Trop d’Aristote pour un chrétien ? De son vivant, les théologiens de tradition augustinienne, dont le franciscain Jean Peckham, lui reprochent de trop concéder à Aristote. Le 7 mars 1277, trois ans jour pour jour après sa mort, l’évêque de Paris Étienne Tempier condamne 219 propositions, dont plusieurs semblent viser ses thèses ; une censure explicite de sa doctrine de l’unicité de la forme substantielle (l’idée qu’un être n’a qu’un seul principe qui le fait être ce qu’il est) aurait été préparée, puis arrêtée par de plus hautes autorités. Quelques jours plus tard, l’archevêque de Cantorbéry Robert Kilwardby condamne à Oxford des thèses qui incluent expressément cette doctrine. Ces condamnations n’empêchent pas sa canonisation en 1323.
Contre Averroès, ou tout contre ? En 1270, Thomas écrit un traité Sur l’unité de l’intellect, contre les averroïstes pour défendre l’idée que chaque homme pense par son propre intellect, et non par un intellect unique comme le soutenait Averroès. Mais il s’appuie sans cesse sur « le Commentateur » pour lire Aristote, et cite Maïmonide sur la création ou les noms divins.
La modernité contre la scolastique. À partir du XVIe siècle, Luther, puis Descartes et Hobbes rejettent la philosophie de l’École, jugée verbeuse et soumise à l’autorité. Ses positions économiques ont aussi été discutées : la condamnation du prêt à intérêt, qu’il juge injuste parce que l’argent se consomme par l’usage, a été abandonnée en pratique par l’Église elle-même. Au XXe siècle, Jacques Maritain, Étienne Gilson, Elizabeth Anscombe ou Alasdair MacIntyre ont au contraire montré sa fécondité.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Thomas d’Aquin reste la référence philosophique principale de l’Église catholique, et son œuvre, conservée dans un nombre exceptionnel de manuscrits, fait l’objet d’une édition critique, dite léonine, lancée sous Léon XIII et toujours en cours. Hors de l’Église, l’éthique des vertus, la théorie de la loi naturelle, le principe du double effet (un acte bon peut avoir un effet mauvais prévu mais non voulu) et la théorie de la guerre juste, reprise d’Augustin, nourrissent encore la philosophie morale, la bioéthique et le droit international.
Les historiens de l’économie le citent parmi les premiers à analyser sérieusement l’échange, le juste prix et le crédit.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
La Somme théologique contient une question que tout opérateur reconnaîtra. Un marchand apporte du blé dans une ville où il est cher, sachant que d’autres convois arrivent derrière lui et feront baisser le prix. Doit-il le dire aux acheteurs ? Thomas répond qu’il ne commet pas d’injustice en vendant au prix du moment, car le blé n’a pas de défaut : c’est la valeur future qui baissera. Le dire serait très vertueux, mais n’est pas dû en justice. En revanche, cacher un défaut de la marchandise est une fraude. La distinction entre l’information sur la chose et l’information sur le marché reste au cœur du droit financier, de l’abus de marché au devoir d’information. Elle se lit en regard des fiches sur la sélection adverse et sur les droits de propriété.
Sa méthode est peut-être la leçon la plus durable : avant de défendre une thèse, énoncer les meilleures objections contre elle et y répondre une à une. Un plan de trading rédigé ainsi, objections d’abord, supporte mieux l’épreuve du marché. Pour Thomas, enfin, la prudence n’est pas une timidité : elle consiste à bien délibérer, bien juger et commander l’action. Sa condamnation de l’intérêt, que la plupart des économistes modernes jugent fondée sur une conception trop étroite de l’argent, se lit enfin en regard d’un autre raisonnement : l’économiste Eugen von Böhm-Bawerk expliquera l’intérêt par la préférence pour le présent.
Questions fréquentes
Quelles sont les cinq voies de Thomas d’Aquin ?
Ce sont cinq preuves de l’existence de Dieu exposées dans la Somme théologique : par le mouvement, par la causalité, par la contingence des êtres, par les degrés de perfection et par l’ordre du monde. Chacune remonte des choses observées à une cause première que tous appellent Dieu.
Quelle est la différence entre Augustin et Thomas d’Aquin ?
Augustin, au IVe et au Ve siècle, pense avec Platon et part de l’expérience intérieure ; Thomas, au XIIIe siècle, pense avec Aristote et part du monde observé. Thomas cite pourtant Augustin presque à chaque question et se veut son continuateur.
Que dit Thomas d’Aquin sur l’argent et le prêt à intérêt ?
Thomas juge le prêt à intérêt injuste, parce que l’argent se consomme en étant utilisé : en faire payer l’usage, c’est vendre deux fois la même chose. Il admet le profit commercial s’il sert une fin honnête et défend un juste prix, que la plupart des historiens identifient au prix courant du marché.
Pourquoi Thomas d’Aquin a-t-il cessé d’écrire ?
Le 6 décembre 1273, après une expérience spirituelle survenue pendant la messe, il déclara que tout ce qu’il avait écrit lui semblait de la paille au regard de ce qu’il avait vu. Il laissa la Somme théologique inachevée et mourut trois mois plus tard.
Pour aller plus loin
- Aristote, le « Philosophe » que Thomas d’Aquin cite à chaque page
- Kant, qui refusa les preuves de Dieu que Thomas croyait solides
- John Locke et la loi naturelle, une idée scolastique reprise par le libéralisme
- La loi de l’offre et de la demande, face au « juste prix » des scolastiques
- Le corporatisme, doctrine nourrie au XXe siècle par la pensée sociale catholique
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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