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Maïmonide : biographie, idées et héritage

Rabbin exilé, médecin de la cour de Saladin et philosophe, Maïmonide (1138-1204) a voulu accorder la Bible et Aristote dans Le Guide des égarés.

Maïmonide : biographie, idées et héritage

Qui était Maïmonide ?

Maïmonide (1138-1204), Moïse ben Maïmon, est un philosophe, rabbin et médecin juif né à Cordoue, auteur du Guide des égarés et du Mishné Torah, qui a tenté d’accorder la Bible et la philosophie d’Aristote. Chassé d’al-Andalus par les persécutions almohades, il a vécu au Maroc puis en Égypte, où il est devenu chef de la communauté juive et médecin à la cour de Saladin.

Il est à la fois le codificateur le plus influent de la loi juive au Moyen Âge et le principal philosophe juif de son temps. Ses treize principes de la foi figurent encore dans de nombreux livres de prières, et son Guide, écrit en arabe, a été lu par Thomas d’Aquin comme par Spinoza. La tradition juive le désigne par l’acronyme Rambam.

Maïmonide en résumé

Maïmonide défend une idée exigeante de Dieu : un être absolument un, sans corps, dont on ne peut rien dire positivement sans le réduire à une créature. Toute image corporelle de Dieu, même involontaire, est à ses yeux une forme d’idolâtrie. Quand la Bible parle de la main ou de la colère de Dieu, elle use de figures. Il donne une raison à chaque commandement, juge que la loi vise à la fois le bien du corps et celui de l’âme, et fait de la connaissance le sommet de la vie humaine. Il soutient enfin que ni la création du monde ni son éternité ne peuvent être démontrées.

  • Naissance : 1138, à Cordoue (al-Andalus) ; certaines sources donnent 1135
  • Mort : décembre 1204, à Fostat (Le Caire, Égypte)
  • Origine : andalouse, puis égyptienne
  • Courant : philosophie juive médiévale d’inspiration aristotélicienne
  • Œuvres principales : Commentaire de la Mishna (achevé en 1168), Mishné Torah (vers 1170-1180), Le Guide des égarés (vers 1185-1190)
  • Idée la plus connue : on ne peut dire de Dieu que ce qu’il n’est pas

De Cordoue à Fostat, une vie d’exil

Moïse ben Maïmon naît à Cordoue, selon ses propres indications en 1138, dans une famille de juges rabbiniques ; son père, Maïmon, est lui-même juge et lettré. L’enfant étudie la loi juive auprès de lui, mais aussi les sciences et la philosophie grecque, accessibles en traduction arabe. En 1148, les Almohades, dynastie berbère réformatrice, prennent Cordoue et suppriment le statut de « protégés » accordé jusque-là aux juifs et aux chrétiens : il ne reste que la conversion à l’islam, l’exil ou la mort. La famille choisit l’exil, erre une dizaine d’années dans le sud de l’Espagne et en Afrique du Nord, puis s’installe à Fès vers 1160.

Fès est elle aussi sous domination almohade, et la question de la conversion forcée est brûlante. La situation exacte de la famille y reste débattue par les historiens. On lui doit une lettre, généralement datée de ces années, qui soutient les juifs contraints à une conversion apparente et leur refuse l’étiquette d’apostats. C’est aussi à Fès qu’il commence son Commentaire de la Mishna, le recueil de la loi orale juive. En 1165, la famille embarque pour la Terre sainte, séjourne quelques mois à Acre, visite Jérusalem et Hébron, puis gagne l’Égypte, alors gouvernée par les Fatimides.

Installé à Fostat, l’ancienne ville voisine du Caire, Maïmonide achève en 1168 le Commentaire de la Mishna. Vers 1171, il devient le chef de la communauté juive d’Égypte, charge qu’il perd puis retrouve plus tard. Un drame bouleverse sa vie : son frère cadet David, marchand, se noie dans l’océan Indien en voyage vers l’Inde avec la fortune familiale. Maïmonide raconte dans une lettre qu’il resta alité près d’un an. Privé de ressources et refusant de vivre de l’enseignement de la Torah, il fait de la médecine son métier. Il devient médecin du vizir al-Qadi al-Fadil, secrétaire de Saladin, puis de la famille du sultan.

C’est dans cette vie surchargée qu’il écrit ses grands livres : le Mishné Torah, code de toute la loi juive en quatorze livres, rédigé en hébreu entre 1170 et 1180 environ ; puis Le Guide des égarés, en arabe écrit en caractères hébreux, achevé vers 1190, et de nombreux traités médicaux. Une lettre célèbre décrit ses journées : le matin au palais, puis, de retour chez lui, épuisé, une antichambre pleine de patients juifs et non juifs qu’il soigne jusqu’à la nuit. Il meurt à Fostat en décembre 1204. Selon des sources médiévales, à commencer par l’historien al-Qifti, son corps fut transporté à Tibériade, en Galilée, où l’on vénère son tombeau ; le fait n’est pas établi avec certitude.

Les idées clés

La théologie négative. Pour Maïmonide, Dieu est un au sens le plus strict : sans parties, sans attributs distincts, sans rien de commun avec les créatures. Dire que Dieu est « sage » ou « puissant » au sens où on le dit d’un homme, c’est déjà le comparer, donc le diminuer. Les phrases positives doivent se lire comme des négations : « Dieu est puissant » signifie que Dieu n’est pas impuissant, et que sa puissance n’a pas de commune mesure avec la nôtre. Plus on accumule de négations justes, plus on approche de lui, comme, dans un exemple du Guide, celui qui apprend successivement qu’un navire n’est ni un minéral, ni une plante, ni un corps plein finit par s’en faire une idée presque juste.

Lire la Bible sans idolâtrie. Le premier livre du Guide passe en revue les mots bibliques qui semblent prêter à Dieu un corps (voir, descendre, s’asseoir, la face, la main) et montre qu’ils ont aussi un sens figuré. La lecture littérale aboutit à se représenter un Dieu matériel, ce qui revient selon lui à adorer un faux dieu. La Torah s’adresse à tous et doit être comprise à des niveaux différents.

Les raisons des commandements. Contre ceux qui voient dans la loi un pur acte d’obéissance, Maïmonide soutient que chaque commandement a une raison. La loi vise deux fins : le bon ordre du corps et de la société, et la perfection de l’âme par des opinions vraies. Il explique certains rites, comme les sacrifices, par le contexte historique d’Israël sortant d’Égypte : Dieu aurait conduit le peuple par étapes plutôt que de lui imposer d’un coup un culte purement intérieur. Cette lecture historique de la loi fit scandale.

Création ou éternité du monde. Aristote tenait le monde pour éternel ; la Bible le dit créé. Maïmonide examine les deux positions et conclut qu’aucune ne peut être démontrée : les arguments d’Aristote, valables à l’intérieur du monde, ne prouvent rien sur son origine. Il penche pour la création, que la Torah enseigne et qui seule rend possibles les miracles et la révélation. Thomas d’Aquin adoptera une position très proche.

Une œuvre en contexte : Le Guide des égarés

Le Guide des égarés, en arabe Dalalat al-ha’irin, est achevé vers 1190. Il se présente comme une lettre en trois parties à un disciple, Joseph ben Judah, juif pieux formé à la philosophie et troublé par l’apparente contradiction entre ce qu’il a appris de la raison et le sens littéral des Écritures. Le « perplexe » du titre n’est donc pas un ignorant, mais un croyant instruit. Le livre traite des noms divins, de la critique de la théologie spéculative musulmane, des preuves de Dieu, de la création, de la prophétie, du mal, de la providence et des raisons des commandements.

Maïmonide prévient dans l’introduction qu’il n’expose pas tout en clair : certains sujets ne doivent être enseignés qu’à demi-mot, et il annonce même que son livre contiendra des contradictions volontaires. Le Guide fut traduit en hébreu dès 1204 par Samuel ibn Tibbon, puis en latin, et lu par les scolastiques. Il provoqua aussi une longue querelle dans le monde juif : en 1232, des rabbins du nord de la France et de Montpellier interdirent l’étude de la philosophie, et des exemplaires furent brûlés par les dominicains, dans des circonstances encore discutées. En français, la traduction de référence reste celle de Salomon Munk, publiée de 1856 à 1866.

Les critiques et les débats

Codifier, était-ce remplacer le Talmud ? Le Mishné Torah donne les règles sans les discussions ni les noms des maîtres qui les ont établies. Beaucoup de rabbins y virent une tentative de dispenser les fidèles de l’étude du Talmud, et un danger d’autorité excessive. Abraham ben David de Posquières, en Provence, en rédigea une critique point par point, imprimée depuis dans la plupart des éditions. Le code s’est pourtant imposé comme une référence majeure de la loi juive.

La résurrection et les treize principes. Maïmonide conçoit l’au-delà comme une vie purement intellectuelle, et on l’accusa de nier la résurrection des corps. Il répondit en 1191 par un Traité de la résurrection qui la réaffirme, en insistant sur sa possibilité ; elle figurait d’ailleurs déjà parmi ses principes. Ses treize principes de la foi, formulés dans le Commentaire de la Mishna, furent eux-mêmes contestés : le judaïsme avait-il besoin d’un credo ? Ils sont pourtant devenus, sous forme d’hymnes, un élément de la liturgie.

Un Dieu trop lointain ? Les lecteurs de toute tradition ont objecté qu’un Dieu dont on ne peut rien dire de positif devient presque insaisissable pour le croyant ordinaire. Thomas d’Aquin, qui le cite souvent sous le nom de « Rabbi Moïse », lui oppose la voie de l’analogie : les mots qui conviennent aux créatures se disent de Dieu en un sens éminent, non totalement étranger. Spinoza, dans le Traité théologico-politique (1670), lui reproche au contraire de plier l’Écriture à la philosophie : Maïmonide admettait qu’il aurait interprété autrement les versets sur la création si l’éternité du monde avait été démontrée, ce qui revient, selon Spinoza, à faire dire au texte ce que la raison exige. Au XXe siècle, Leo Strauss a soutenu que le Guide cache sa vraie doctrine sous un enseignement de surface ; cette lecture « ésotérique » radicale reste très discutée.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Dans le judaïsme, Maïmonide reste une autorité vivante : le Mishné Torah est étudié dans les écoles talmudiques, et ses principes de la foi sont chantés à la synagogue. Une formule inscrite sur le tombeau qu’on lui attribue à Tibériade résume ce prestige : de Moïse à Moïse, il n’y en eut pas comme Moïse. En philosophie, il reste l’un des grands témoins de la rencontre entre les monothéismes et Aristote, au même titre qu’Averroès, son contemporain et compatriote cordouan.

Ses écrits médicaux, qui insistent sur la modération, le régime et la confiance dans les forces de la nature, sont encore cités dans l’histoire de la médecine. Son échelle de la charité en huit degrés, dont le plus élevé consiste à rendre l’autre autonome par un don, un prêt ou une association, est souvent reprise dans les débats sur l’aide et la philanthropie.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

La méthode négative de Maïmonide a une version profane très utile : quand on ne peut pas dire ce qu’une chose est, on peut dire avec certitude ce qu’elle n’est pas. Personne ne sait où sera un marché dans six mois ; on peut en revanche écarter des scénarios, nommer ce qu’on ignore et refuser les certitudes trop précises. Sa position sur la création du monde illustre la même prudence : savoir reconnaître qu’une question ne peut être tranchée par démonstration, et décider quand même, en pesant les raisons, sans prétendre à une preuve.

Sa vie offre une leçon plus concrète. Toute la fortune familiale était confiée à un seul navire et à un seul homme ; le naufrage de David la fit disparaître. Le principe de ne pas tout concentrer sur un seul risque n’a rien de moderne. Enfin, son plus haut degré de charité, aider quelqu’un à ne plus dépendre de l’aide, rejoint les débats d’économistes sur l’aide, les incitations et la responsabilité, que l’on retrouve dans la définition économique de l’altruisme.

Questions fréquentes

Que dit Le Guide des égarés de Maïmonide ?

Le Guide des égarés, achevé vers 1190, explique à un croyant instruit comment lire la Bible sans contredire la philosophie : les expressions qui prêtent un corps à Dieu sont figurées, on ne peut parler de Dieu que par négations, et la création du monde, sans être démontrable, est plus raisonnable que son éternité.

Quels sont les treize principes de Maïmonide ?

Ce sont treize articles de foi formulés dans son Commentaire de la Mishna : l’existence de Dieu, son unité, son incorporéité, son éternité, le culte dû à lui seul, la prophétie, la prééminence de Moïse, l’origine divine et l’immutabilité de la Torah, la connaissance que Dieu a des actes humains, la rétribution, la venue du Messie et la résurrection des morts.

Maïmonide était-il médecin ?

Oui. Après la mort de son frère, il fit de la médecine son métier et devint médecin du vizir de Saladin, puis de la famille du sultan. Il a laissé de nombreux traités médicaux, dont des Aphorismes.

Quel lien entre Maïmonide et Averroès ?

Tous deux sont nés à Cordoue à douze ans d’écart et ont cherché à accorder une religion révélée avec Aristote. Rien ne prouve qu’ils se soient rencontrés ; une lettre de Maïmonide à son traducteur Samuel ibn Tibbon recommanderait les commentaires d’Averroès, mais le passage est discuté par les spécialistes.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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