DeutschEnglishEspañolFrançaisItalianoPortuguês
Rejoindre le forum

Mustafa Kemal Atatürk : biographie, République turque et réformes

Héros des Dardanelles devenu chef de la guerre d’indépendance, Mustafa Kemal Atatürk fonda la République de Turquie, la dota d’un État laïc et d’une économie nationale, et gouverna quinze ans sans opposition.

Mustafa Kemal Atatürk : L’officier qui fit d’un empire vaincu une république laïque

Qui était Atatürk ?

Mustafa Kemal Atatürk (vers 1881-1938) est un militaire et homme d’État turc, héros de la bataille des Dardanelles en 1915, qui dirigea la guerre d’indépendance de 1919-1922, proclama la République de Turquie le 29 octobre 1923 et en fut le président jusqu’à sa mort. Il conduisit une série de réformes radicales, de la laïcité de l’État à l’alphabet latin.

Il gouverna en maître d’un parti unique, le Parti républicain du peuple, et ne toléra que brièvement une opposition. Son pouvoir eut aussi un aspect comptable moins connu : bâtir une économie nationale sur les ruines d’un empire dont les finances étaient, depuis 1881, sous tutelle de ses créanciers européens.

Atatürk en résumé

Fils d’un fonctionnaire des douanes devenu marchand de bois, Mustafa Kemal fait carrière dans l’armée ottomane et s’illustre à Gallipoli. Après la défaite de 1918, il organise en Anatolie la résistance au traité de Sèvres, bat les Arméniens, les Français et les Grecs, et fait reconnaître les frontières de la Turquie à Lausanne en 1923. Président pendant quinze ans, il transforme l’État, le droit et la langue, puis meurt d’une cirrhose en 1938.

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : vers 1881, Salonique (Empire ottoman, aujourd’hui Thessalonique, Grèce)
  • Mort : 10 novembre 1938, palais de Dolmabahçe, Istanbul
  • Pays : Empire ottoman, puis Turquie
  • Fonctions : président de la Grande Assemblée nationale (1920-1923), commandant en chef (1921-1923), président de la République de Turquie (29 octobre 1923-10 novembre 1938), président du Parti républicain du peuple
  • Œuvre principale : la République turque (1923) et ses réformes : abolition du califat (1924), code civil (1926), alphabet latin (1928)
  • À retenir : il fit payer la guerre d’indépendance par des réquisitions et l’or soviétique, puis accepta de rembourser une large part de la dette ottomane pour faire reconnaître son État

La vie d’Atatürk : l’officier qui fit d’un empire vaincu un État-nation

Mustafa naît vers 1881 à Salonique, grande ville ottomane cosmopolite ; sa date exacte est inconnue, et la République a fixé symboliquement son anniversaire au 19 mai. Son père, Ali Rıza, ancien fonctionnaire des douanes reconverti dans le commerce du bois, meurt jeune. Le garçon entre à l’école militaire en 1893 ; un professeur lui ajoute le nom de Kemal. Il sort de l’École de guerre d’Istanbul capitaine d’état-major en 1905 et rejoint les cercles du Comité Union et Progrès, les Jeunes-Turcs, sans en être un chef.

Il se bat en Libye contre les Italiens en 1911-1912. En 1915, sur la presqu’île de Gallipoli, il commande la division qui contient en avril le débarquement australien et néo-zélandais, puis, en août, le front d’Anafarta ; sa réputation est faite. Général à trente-cinq ans, il termine la guerre sur le front de Syrie. L’armistice de Moudros, le 30 octobre 1918, livre l’Empire aux vainqueurs : Istanbul est occupée, les Grecs débarquent à Smyrne en mai 1919.

Le 19 mai 1919, Mustafa Kemal arrive à Samsun, sur la mer Noire, officiellement comme inspecteur d’armée. Il organise la résistance, réunit les congrès d’Erzurum et de Sivas, puis ouvre à Ankara, le 23 avril 1920, une Grande Assemblée nationale qu’il préside. Le traité de Sèvres, signé par le sultan en août 1920, partage l’Anatolie ; l’Assemblée le rejette. Ses troupes battent l’Arménie à l’automne 1920, traitent avec les Soviétiques en mars 1921 et avec la France en octobre. Les Grecs, arrêtés sur la Sakarya en août-septembre 1921, sont écrasés en août 1922 ; Smyrne est reprise le 9 septembre et brûle dans les jours qui suivent.

L’Assemblée abolit le sultanat le 1er novembre 1922. Le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, reconnaît la nouvelle Turquie ; un échange de populations a été conclu en janvier entre la Grèce et la Turquie. Ankara devient capitale et la République est proclamée le 29 octobre 1923. Le califat est aboli le 3 mars 1924. Viennent l’interdiction du fez en 1925, le code civil inspiré du code suisse en 1926, l’alphabet latin en 1928, le droit de vote des femmes aux élections municipales en 1930 puis nationales en 1934, l’année où une loi impose les noms de famille ; l’Assemblée lui donne celui d’Atatürk, « père des Turcs ».

Le régime ne laisse guère de place à l’opposition. Après la révolte kurde du cheikh Saïd en 1925, des tribunaux d’exception condamnent à mort des dizaines de rebelles, puis, en 1926, d’anciens compagnons accusés de complot. Un parti d’opposition autorisé en 1930 est dissous au bout de trois mois. Atatürk, gros buveur, souffre d’une cirrhose du foie. Il meurt au palais de Dolmabahçe, à Istanbul, le 10 novembre 1938 à 9 h 05, heure à laquelle la Turquie observe encore chaque année une minute de silence.

Qu’a accompli Atatürk, et que reste-t-il de son œuvre ?

Atatürk a laissé un État dont les frontières, à une exception près, sont celles de 1923 : la province d’Alexandrette (Hatay), cédée par la France en 1939, est la seule acquisition postérieure. Il a laissé une capitale, Ankara, une langue écrite en caractères latins et épurée de nombreux mots arabes et persans, un droit civil européen et une laïcité d’État qui place la religion sous le contrôle d’une direction des affaires religieuses.

Le kémalisme, codifié en 1931 dans les « six flèches » du parti (républicanisme, nationalisme, populisme, étatisme, laïcité, réformisme), est inscrit dans la Constitution turque. Son culte est protégé par une loi de 1951 qui punit les atteintes à sa mémoire. Il a aussi laissé un héritage plus sombre : un nationalisme qui niait l’existence des Kurdes comme peuple et une mémoire officielle qui refusait de reconnaître le sort des Arméniens.

Comment Atatürk a-t-il financé son pouvoir ?

L’Empire ottoman que Mustafa Kemal a servi était un débiteur sous tutelle. Après la faillite de 1875, ses créanciers européens avaient créé en 1881 l’Administration de la dette publique ottomane, qui percevait directement plusieurs impôts, du sel au tabac, pour payer les porteurs, en grande partie français. Le monopole du tabac, la Régie, était concédé à une société étrangère. La souveraineté financière était l’un des enjeux de la guerre d’indépendance.

Cette guerre fut payée par la population anatolienne et par Moscou. Avant la bataille de la Sakarya, les « ordres d’obligations nationales » (Tekâlif-i Milliye) des 7 et 8 août 1921 réquisitionnent 40 % des réserves de vivres et de tissus et des stocks des commerçants, 20 % des montures et des voitures, contre la promesse d’un paiement ultérieur. La Russie soviétique, qui trouvait dans Ankara un allié contre les Britanniques, fournit des fusils, des munitions et de l’or à partir de l’automne 1920. Des musulmans de l’Inde envoyèrent aussi des dons, au nom de la défense du califat que Kemal allait abolir.

La nouvelle République avait aussi hérité des biens des Arméniens déportés et massacrés en 1915 et de ceux des Grecs expulsés en 1923. Les lois sur les « biens abandonnés », héritées du régime jeune-turc, ont transféré ces biens à l’État et à des particuliers ; les historiens Uğur Ümit Üngör et Mehmet Polatel en ont fait l’étude dans Confiscation and Destruction (2011).

À Lausanne, Ankara obtint l’abolition des capitulations, ces privilèges juridiques et fiscaux des étrangers, mais dut accepter une part de la dette ottomane, répartie entre les États successeurs. L’accord signé à Paris avec les porteurs en 1928 fixa les annuités turques, un nouvel accord de 1933 les réduisit, et les versements se poursuivirent jusqu’en 1954. Le régime voulait montrer qu’il payait ce qu’il avait signé.

Pour le budget, Atatürk abolit en 1925 la dîme sur les récoltes (aşar), l’impôt le plus détesté des paysans, et la remplaça par des taxes indirectes et des monopoles d’État, dont le tabac, racheté en 1925. Il fonde le 26 août 1924 la première grande banque nationale, l’İş Bankası, au capital d’un million de livres, dont il apporte lui-même 250 000 ; une tradition veut que cette mise provienne du reliquat des dons venus de l’Inde ; le point reste discuté. Les chemins de fer étrangers sont rachetés, une banque centrale est créée par la loi du 11 juin 1930. Après la crise de 1929, le régime adopte l’étatisme : banques industrielles d’État, Sümerbank en 1933 et Etibank en 1935, et premier plan quinquennal industriel en 1934, préparé avec l’aide de conseillers soviétiques.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Atatürk ?

Le culte officiel a figé un héros sans ombre : l’homme seul qui aurait tout décidé, de Samsun à Lausanne. Les compagnons de la guerre d’indépendance, comme Kâzım Karabekir ou Rauf Orbay, en furent effacés après leur disgrâce de 1926. Le grand discours de six jours qu’il prononça en octobre 1927, le Nutuk, fut longtemps lu comme une histoire ; c’est d’abord un plaidoyer, qui règle des comptes.

Plusieurs phrases célèbres sont à manier avec précaution. La formule « Paix dans le pays, paix dans le monde » est authentique : elle figure dans sa proclamation électorale du 20 avril 1931 et est devenue la devise de la diplomatie turque. Le texte prêté à Atatürk en hommage aux soldats alliés tombés à Gallipoli, gravé à Anzac Cove et lu chaque 25 avril en Australie, n’a pas de source contemporaine qui le rattache directement à lui ; les chercheurs qui ont étudié sa transmission, comme Anthony Pym (2016) et Burcu Çevik-Compiègne (2018), jugent l’attribution douteuse.

À l’inverse, ses adversaires ont colporté leurs propres légendes, sur ses origines familiales comme sur sa religion. L’historien n’a pas à les reprendre ; il suffit de noter qu’elles prospèrent encore.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Andrew Mango (Atatürk, 1999, traduit en 2006) a donné la biographie de référence, admirative mais documentée. Şükrü Hanioğlu (Atatürk. Une biographie intellectuelle, 2011, traduit en 2016) montre un homme formé par le matérialisme scientiste de la fin de l’Empire, pour qui la religion était un obstacle et la science une foi. Erik-Jan Zürcher insiste sur la continuité entre les Jeunes-Turcs et la République, contre le récit d’une rupture absolue en 1923.

Les débats les plus vifs portent sur la violence fondatrice. Les historiens Taner Akçam, Uğur Ümit Üngör et d’autres ont étudié la place des cadres du génocide arménien et des biens confisqués dans le mouvement national. La répression du Dersim en 1937-1938 a fait, selon un rapport militaire turc cité par les historiens, plus de 13 000 morts civils, et selon d’autres estimations plusieurs dizaines de milliers ; Hamit Bozarslan (Histoire de la Turquie, 2013) en fait un trait du nationalisme kémaliste. En France, Paul Dumont (Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, 1983) et Fabrice Monnier (Atatürk, 2015) ont proposé des synthèses accessibles.

Que peut apprendre d’Atatürk celui qui décide ?

Atatürk a gagné une guerre que l’on croyait perdue, puis a bâti un État en quinze ans. Il l’a fait en concentrant tous les pouvoirs, et une partie du prix a été payée par ceux qui n’entraient pas dans la nation qu’il définissait.

  • Un débiteur qui veut être reconnu paie : en acceptant une part de la dette ottomane à Lausanne, la Turquie acheta sa place dans le concert des États, au prix de versements étalés jusqu’en 1954.
  • La souveraineté financière se reprend poste par poste : capitulations, tabac, chemins de fer, banque centrale, chaque rachat retirait une pièce au contrôle étranger.
  • Une réquisition « payable plus tard » est un emprunt forcé : celle d’août 1921 finança la Sakarya parce que l’enjeu était la survie même du pays.
  • Un allié tactique n’est pas un modèle : Ankara accepta l’or soviétique en 1920-1921 et réprima en même temps les communistes turcs.
  • Un pouvoir qui ne tolère aucune opposition ne corrige pas ses erreurs : les tribunaux de 1925-1926 et le Dersim furent décidés sans contradicteur.

Quels livres lire sur Atatürk ?

  • Andrew Mango, Mustafa Kemal Atatürk, Coda, 2006 : la biographie de référence.
  • M. Şükrü Hanioğlu, Atatürk. Une biographie intellectuelle, Fayard, 2016 : les idées qui ont formé le fondateur.
  • Paul Dumont, Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, Complexe, 1983 (rééd. 1997) : la naissance de la République, 1919-1924.
  • Fabrice Monnier, Atatürk. Naissance de la Turquie moderne, CNRS Éditions, 2015 : une synthèse récente en français.
  • Hamit Bozarslan, Histoire de la Turquie. De l’Empire à nos jours, Tallandier, 2013 : le contexte, de la fin ottomane à la République.
  • Alexandre Jevakhoff, Kemal Atatürk. Les chemins de l’Occident, Tallandier, 1989 : une biographie classique.

Questions fréquentes sur Atatürk

Pourquoi Mustafa Kemal s’appelle-t-il Atatürk ?

Le nom lui fut donné par la Grande Assemblée nationale en novembre 1934, après la loi qui obligeait tous les Turcs à adopter un nom de famille. Il signifie « père des Turcs » ; une loi en réserva l’usage à lui seul.

Atatürk était-il un dictateur ?

Il gouverna avec un parti unique, des tribunaux d’exception et une opposition interdite, ce qui en fait un régime autoritaire. Il ne bâtit pas pour autant un État policier de masse, et se voulait l’éducateur d’une nation à moderniser par le haut, ce que les historiens décrivent comme un autoritarisme modernisateur.

Quelles réformes a faites Atatürk ?

Les principales sont l’abolition du sultanat (1922) et du califat (1924), la fermeture des confréries, le code civil inspiré du code suisse (1926), l’alphabet latin (1928), le vote des femmes (1930 et 1934) et la loi sur les noms de famille (1934).

De quoi est mort Atatürk ?

Il est mort d’une cirrhose du foie, le 10 novembre 1938, au palais de Dolmabahçe à Istanbul, à l’âge d’environ 57 ans. Il fut inhumé provisoirement à Ankara, puis transféré en 1953 dans son mausolée, l’Anıtkabir.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

Découvrir mon parcours
À lire ensuite
Trader, ça s’apprend
2 étapes pour progresser
1ProRealTime —
La formation complète Gratuit

Le trading commence par les bons outils.

  • La formation complète à la plateforme
  • Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
  • Configuration guidée, pas à pas
2Mon École de Trading —
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin

Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.

Découvrir l’École
Excellentsur Trustpilot · 590+ avis

0 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
Laisser un commentaire

Votre nom et votre commentaire seront publiés après relecture ; votre adresse e-mail ne le sera jamais. Votre adresse IP est conservée un an, comme la loi l’exige. Pour en savoir plus ou exercer vos droits : charte de confidentialité. Le formulaire est protégé contre les robots par Cloudflare Turnstile.

Restez au contact des marchés et du monde.

Recevez mes analyses par e-mail, et rejoignez la discussion avec la communauté du forum.