Alexandre II : biographie, abolition du servage et rachat des terres
Empereur de Russie de 1855 à 1881, Alexandre II abolit le servage, réforma la justice, l’armée et les finances, puis mourut sous les bombes de révolutionnaires qui le jugeaient trop timide.

Qui était Alexandre II ?
Alexandre II (1818-1881) est un empereur de Russie de la dynastie des Romanov, qui régna de 1855 à 1881. Monté sur le trône pendant la guerre de Crimée, il engagea les « grandes réformes » : abolition du servage en 1861, création d’assemblées locales élues, justice indépendante et publique, service militaire universel. Il fut tué à Saint-Pétersbourg par une bombe de l’organisation révolutionnaire Narodnaïa Volia, la Volonté du peuple, le 13 mars 1881.
La Russie l’a surnommé le tsar libérateur. Le titre est juste : plus de vingt millions de paysans cessèrent d’appartenir à des particuliers. Il est aussi incomplet. La libération s’accompagna d’un montage financier dans lequel l’État avança aux propriétaires le prix des terres attribuées aux paysans, puis se fit rembourser par ceux-ci, avec intérêts, sur près d’un demi-siècle. Le servage disparut en 1861 ; les dernières annuités de rachat, en 1907.
Alexandre II en résumé
Élevé par le poète Vassili Joukovski, Alexandre hérite en 1855 d’une Russie battue en Crimée et d’un Trésor épuisé. Il fait la paix en 1856, prépare pendant cinq ans l’émancipation des serfs, signe le manifeste de 1861, puis enchaîne les réformes jusqu’en 1874. L’insurrection polonaise de 1863 est écrasée. La guerre contre l’Empire ottoman de 1877-1878 ruine les finances rétablies. Visé par plusieurs attentats à partir de 1866, il meurt sous la seconde bombe tirée contre lui le 13 mars 1881.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 29 avril 1818 (17 avril dans le calendrier julien), Moscou
- Mort : 13 mars 1881 (1er mars julien), Saint-Pétersbourg, au palais d’Hiver
- Pays : Empire russe
- Fonctions : empereur et autocrate de toutes les Russies, roi de Pologne et grand-duc de Finlande (1855-1881)
- Œuvre principale : le manifeste d’émancipation des serfs (1861), les zemstvos et la réforme judiciaire (1864), le service militaire universel (1874)
- À retenir : une liberté personnelle immédiate, une terre payée à crédit pendant quarante-neuf ans
La vie d’Alexandre II : un réformateur par nécessité
Alexandre Nikolaïevitch naît à Moscou le 29 avril 1818, fils aîné du grand-duc Nicolas, qui devient empereur en 1825. Son père le destine au métier militaire ; sa mère obtient qu’il ait pour précepteur le poète Joukovski, qui lui donne une éducation plus large. En 1837, il parcourt la Russie jusqu’en Sibérie, premier héritier du trône à le faire, puis l’Europe. Il épouse en 1841 une princesse de Hesse, qui prend le nom de Maria Alexandrovna et lui donne huit enfants.
Il devient empereur le 2 mars 1855, en pleine guerre de Crimée, à la mort de Nicolas Ier. Sébastopol tombe en septembre. Le traité de Paris, en mars 1856, prive la Russie de flotte en mer Noire. La défaite a montré le retard de l’armée, des routes, de l’industrie et des finances. Le 11 avril 1856 (30 mars du calendrier julien), devant les maréchaux de la noblesse de Moscou, le jeune empereur explique qu’il vaut mieux abolir le servage d’en haut que d’attendre qu’il s’abolisse d’en bas.
La réforme est préparée par des comités de nobles, puis par des commissions de rédaction animées par Iakov Rostovtsev et par le haut fonctionnaire Nikolaï Milioutine. Le manifeste est signé le 19 février 1861 du calendrier julien, soit le 3 mars. Les serfs des particuliers deviennent personnellement libres et reçoivent des lots de terre, contre des obligations transitoires puis un rachat. Les paysans de la Couronne et de l’État suivront en 1863 et 1866.
Les autres réformes s’enchaînent. Les universités recouvrent leur autonomie en 1863. En 1864, les zemstvos, assemblées de district et de province élues par les propriétaires, les villes et les communautés paysannes, prennent en charge écoles, routes et santé, et une réforme judiciaire introduit les jurys, les avocats et des juges inamovibles. Les villes reçoivent des conseils élus en 1870. En 1874, le ministre de la Guerre Dmitri Milioutine instaure un service militaire universel et court. Mais l’insurrection polonaise de 1863 est réprimée durement, et la censure, allégée en 1865, se resserre.
À l’extérieur, la Russie vend l’Alaska aux États-Unis en 1867, conquiert Tachkent, Samarcande et Khiva, et fait la guerre à l’Empire ottoman en 1877-1878 pour soutenir les Slaves des Balkans. La victoire militaire est en partie annulée par le congrès de Berlin, que préside Bismarck en 1878. À l’intérieur, une jeunesse radicale juge les réformes insuffisantes. Le 16 avril 1866, Dmitri Karakozov tire sur le tsar ; d’autres attentats suivent, jusqu’à l’explosion qui ravage la salle à manger du palais d’Hiver en février 1880.
Alexandre confie alors des pouvoirs étendus au général Loris-Melikov. Veuf en juin 1880, il épouse un mois plus tard, morganatiquement, sa maîtresse Catherine Dolgorouki. Le 13 mars 1881, au retour d’une parade, une première bombe atteint son escorte le long du canal Catherine ; il descend de voiture, et une seconde, lancée par Ignacy Hryniewiecki, le frappe mortellement. Il meurt au palais d’Hiver dans l’après-midi. Son fils Alexandre III gouvernera dans un sens opposé.
Qu’a accompli Alexandre II, et que reste-t-il de son œuvre ?
L’abolition du servage est l’acte décisif. Près de deux ans avant la proclamation d’émancipation d’Abraham Lincoln, elle a fait de plus de vingt millions de paysans des sujets de droit, capables de se marier, de plaider, de commercer et de posséder. Elle n’en a pas fait des propriétaires libres : la terre était attribuée à la commune rurale, le mir, qui répartissait les lots et répondait collectivement des impôts et des annuités. Les lots étaient souvent plus petits que les terres cultivées avant 1861, et les propriétaires gardaient fréquemment les bois et les prés.
Les réformes de 1864 ont créé la première vie publique locale de l’empire et un barreau indépendant, d’où sortirent une génération de juristes et de médecins de zemstvo. Leur esprit inspira les libéraux de 1905 et les constitutionnels de 1917. L’autocratie, en revanche, resta intacte, et le tsar refusa jusqu’au bout toute assemblée nationale élue. À Saint-Pétersbourg, l’église du Sauveur-sur-le-Sang-Versé, élevée à l’endroit de l’attentat, rappelle à la fois le réformateur et sa fin.
Comment Alexandre II a-t-il financé son pouvoir ?
Alexandre hérite d’une guerre payée en grande partie par l’émission de billets de crédit et par l’emprunt, d’un rouble déprécié et de déficits chroniques. La noblesse est elle-même lourdement endettée : à la veille de la réforme, plus de 44 000 domaines sont hypothéqués auprès des établissements de crédit de l’État, pour plus de 425 millions de roubles. Ce fait pèse sur la réforme. Libérer les serfs sans terre aurait créé un prolétariat rural redouté depuis 1848 ; leur donner la terre gratuitement aurait ruiné des propriétaires déjà insolvables.
La solution est une opération de crédit d’État, le rachat. On part de la redevance annuelle, l’obrok, que le paysan devait au seigneur pour son lot. On la capitalise au taux de 6 %, c’est-à-dire qu’on la multiplie par seize et deux tiers : une redevance de 10 roubles donne une valeur de rachat de 166,67 roubles. L’État verse au propriétaire 80 % de cette somme, ou 75 % si le lot a été réduit, sous forme de titres portant intérêt ; le paysan règle le reste directement au seigneur. Puis le paysan, ou plutôt sa commune, rembourse l’État en payant chaque année 6 % de l’avance pendant quarante-neuf ans et demi : 5,5 % pour l’intérêt et l’amortissement, 0,5 % pour les frais.
Le montage avait un avantage pour le Trésor. Les dettes des propriétaires envers les anciens établissements de crédit étaient déduites des avances. Au 1er janvier 1881, sur 748,5 millions de roubles de prêts de rachat, 302,7 millions avaient servi à éteindre ces dettes nobiliaires sans émission nouvelle. Les propriétaires, payés en titres, les revendirent souvent avec perte. Les paysans, eux, payaient pour une terre évaluée sur la base de l’ancienne redevance, donc souvent au-dessus de son rendement, surtout dans les provinces du Nord où l’obrok reflétait les gains du travail saisonnier en ville plutôt que la fertilité du sol. Les arriérés s’accumulèrent. Une loi de la fin de 1881, sous son successeur, réduisit les annuités ; la révolution de 1905 les fit supprimer à compter du 1er janvier 1907.
Le reste des finances fut confié à Mikhaïl von Reutern, ministre de 1862 à 1878. Il unifie la caisse de l’État, publie le budget à partir de 1862, et remplace en 1863 l’affermage de la vente d’eau-de-vie, abandonné à des fermiers privés, par une accise perçue par l’État, qui devient l’une des premières recettes de l’empire. La Banque d’État, fondée en 1860, et des garanties publiques sur les obligations des compagnies privées financent un premier réseau ferré. L’Alaska, vendu 7,2 millions de dollars en 1867, apporta un appoint plus symbolique que décisif. Reutern parvint à équilibrer le budget au début des années 1870. Il avait averti que la guerre contre les Ottomans ruinerait cet effort ; elle fut payée par l’emprunt et de nouvelles émissions de papier, et il démissionna en 1878.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Alexandre II ?
La légende la plus répandue veut que le tsar ait signé une constitution le matin de sa mort, et que la bombe ait privé la Russie d’un régime parlementaire. Le projet approuvé le 13 mars 1881 était celui de Loris-Melikov : il prévoyait d’associer aux travaux du Conseil d’État des commissions consultatives comprenant des délégués des zemstvos et des villes. C’était une ouverture, non une constitution, et Alexandre III l’enterra en quelques semaines.
La propagande officielle a fait de l’émancipation un don personnel du souverain à son peuple ; l’historiographie soviétique, au contraire, une concession arrachée par une « situation révolutionnaire » que la plupart des historiens jugent aujourd’hui bien moins menaçante en 1859-1861. Quant à l’Alaska, la vente fut une cession pure et simple, et non une location de quatre-vingt-dix-neuf ans comme le répète une légende russe tenace. La phrase sur le servage aboli d’en haut, enfin, est bien attestée par les comptes rendus du discours de 1856 ; elle exprimait moins une conviction libérale que la crainte du désordre.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le premier débat porte sur les auteurs de la réforme. Daniel Field (The End of Serfdom, 1976) a montré le rôle décisif de la bureaucratie éclairée face à une noblesse divisée, et Larissa Zakharova a souligné la volonté personnelle du tsar, sans laquelle les commissions n’auraient pas abouti. W. Bruce Lincoln (The Great Reforms, 1990) a étudié ces « bureaucrates éclairés » autour de Nikolaï Milioutine, que le publiciste Anatole Leroy-Beaulieu avait déjà présenté aux lecteurs français en 1884.
Le second débat porte sur le rachat. L’historiographie soviétique, avec Piotr Zaïontchkovski, a soutenu que les paysans avaient payé trop cher des lots trop petits, ce qui aurait nourri la misère rurale et les révolutions. L’économiste Alexander Gerschenkron y voyait un frein à l’industrialisation, la commune retenant les hommes au village. Steven Hoch a contesté en 2004 les statistiques sur lesquelles reposait la thèse du lot trop petit et trop cher, et une partie des historiens de l’économie juge aujourd’hui l’appauvrissement paysan moins général qu’on ne l’a dit. En France, Hélène Carrère d’Encausse a donné une biographie qui fait d’Alexandre un modernisateur sincère, prisonnier de l’autocratie qu’il refusait de partager.
Que peut apprendre d’Alexandre II celui qui décide ?
Alexandre II comprit avant ses pairs qu’un système condamné coûte plus cher à défendre qu’à démonter. Il sous-estima ce que coûterait le démontage à ceux qui devaient en payer la facture.
- Une défaite est un audit gratuit : la Crimée révéla en quelques mois ce que trente ans de règne de Nicolas Ier avaient masqué.
- Un transfert d’actifs s’accompagne toujours d’un transfert de dettes : l’État racheta la terre aux nobles en éteignant d’abord leurs propres créances.
- Le prix d’un actif fixé sur un revenu passé peut dépasser sa valeur future : l’obrok capitalisé à 6 % surévaluait les terres pauvres.
- Une réforme inachevée crée sa propre opposition : en refusant toute représentation nationale, le tsar laissa la contestation aux radicaux.
- La guerre défait les budgets plus vite que les réformes ne les construisent : 1877 effaça une décennie d’efforts de Reutern.
Quels livres lire sur Alexandre II ?
- Hélène Carrère d’Encausse, Alexandre II, le printemps de la Russie, Fayard, 2008 : la biographie de référence en français.
- Henri Troyat, Alexandre II, le tsar libérateur, Flammarion, 1990 : un récit vivant.
- Edvard Radzinsky, Alexandre II, la Russie entre espoir et terreur, trad. Anne Coldefry-Faucard, Le Cherche midi, 2009 : le règne vu par un dramaturge russe.
- Daniel Field, The End of Serfdom. Nobility and Bureaucracy in Russia, 1855-1861, Harvard University Press, 1976 : la fabrique de la réforme.
- W. Bruce Lincoln, The Great Reforms. Autocracy, Bureaucracy, and the Politics of Change in Imperial Russia, Northern Illinois University Press, 1990 : l’ensemble des réformes.
- Anatole Leroy-Beaulieu, Un homme d’État russe (Nicolas Milutine), Hachette, 1884 : un témoignage français sur l’architecte de l’émancipation.
Questions fréquentes sur Alexandre II
Quand Alexandre II a-t-il aboli le servage ?
Par le manifeste du 19 février 1861 du calendrier julien, soit le 3 mars 1861 du calendrier grégorien. Les serfs des propriétaires privés devinrent personnellement libres. Ils restèrent toutefois soumis à des obligations transitoires jusqu’à la conclusion des contrats de rachat de leurs terres.
Qu’est-ce que les paiements de rachat ?
Ce sont les annuités que les anciens serfs versaient à l’État pour rembourser l’avance qu’il avait faite aux propriétaires pour leur céder des terres. L’État payait 75 à 80 % de la valeur de rachat, et les paysans lui remboursaient 6 % de cette avance chaque année pendant quarante-neuf ans. Ces paiements furent réduits en 1881 puis supprimés au 1er janvier 1907.
Comment Alexandre II est-il mort ?
Il fut tué le 13 mars 1881 à Saint-Pétersbourg par des membres de l’organisation Narodnaïa Volia. Une première bombe frappa son escorte ; descendu de voiture, il fut atteint par une seconde, lancée par Ignacy Hryniewiecki. Il mourut le jour même au palais d’Hiver.
Pourquoi Alexandre II a-t-il vendu l’Alaska ?
La colonie était lointaine, peu peuplée, difficile à défendre contre la marine britannique et coûteuse pour la Compagnie russe d’Amérique. Le traité du 30 mars 1867 la céda aux États-Unis pour 7,2 millions de dollars. Ce fut une vente définitive, et non une location.
Pour aller plus loin
- Catherine II, la souveraine qui étendit le servage qu’il abolit
- Pierre le Grand, l’autre tsar qui voulut moderniser la Russie par en haut
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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