DeutschEnglishEspañolFrançaisItalianoPortuguês
Rejoindre le forum

Raisonnement motivé : définition, expériences et exemples en Bourse

Le raisonnement motivé est la tendance à évaluer arguments et preuves selon la conclusion que l’on souhaite atteindre, en se montrant exigeant pour ce qui dérange et indulgent pour ce qui arrange.

Raisonnement motivé : Un avocat qui se prend pour le juge, et plaide sans le savoir

Qu’est-ce que le raisonnement motivé ?

Le raisonnement motivé est la tendance à évaluer les arguments et les preuves en fonction de la conclusion que l’on désire atteindre, plutôt qu’en fonction de leur qualité. On n’y renonce pas à raisonner : on raisonne avec soin, mais dans une seule direction. On plaide en se croyant juge.

La psychologue Ziva Kunda distingue en 1990 deux sortes de buts. Les buts d’exactitude poussent à chercher la bonne réponse, quelle qu’elle soit, et à traiter l’information avec plus d’effort. Les buts directionnels poussent à atteindre une conclusion particulière : être en bonne santé, être compétent, avoir eu raison d’acheter. Ce sont eux qui faussent le raisonnement, en orientant ce que l’on va chercher en mémoire et la façon dont on construit ses croyances.

Le raisonnement motivé en résumé

Il est le versant actif de cette famille de biais. Là où le biais de confirmation peut opérer sans enjeu, par simple habitude de tester ses idées par des exemples favorables, le raisonnement motivé suppose un intérêt : on souhaite que la conclusion soit vraie. Il est aussi celui dont les limites sont les plus instructives, car on ne peut pas croire n’importe quoi.

  • Famille : croire ce qu’on veut croire
  • Mis en évidence par : Ziva Kunda (alors à Princeton) ; Peter Ditto et David Lopez
  • Date : 1987 et 1990 pour Kunda, 1992 pour Ditto et Lopez
  • Expérience de référence : le « scepticisme motivé » de Ditto et Lopez, avec un test de dépistage fictif, dans le Journal of Personality and Social Psychology
  • Proche de : le biais de confirmation, la dissonance cognitive, le biais d’optimisme
  • Sur les marchés : lecture partisane des nouvelles, scepticisme réservé aux informations défavorables à ses positions

Quelles expériences ont révélé le raisonnement motivé ?

En 1987, Ziva Kunda fait lire à des étudiants un article affirmant que la caféine augmente, chez la femme, le risque d’une maladie. Les femmes grandes consommatrices de café trouvent l’article moins convaincant que les petites consommatrices. Les hommes, qui n’ont rien à craindre de l’article mais partagent vraisemblablement les mêmes idées préalables sur le café, ne montrent pas cette différence. Et chez les femmes, l’effet n’apparaît que lorsque le risque décrit est sérieux. Seules les personnes qui avaient quelque chose à perdre si l’article disait vrai ont douté de lui.

En 1992, Peter Ditto et David Lopez vont plus loin, dans une scène de laboratoire que l’on pourrait croire tirée d’un cabinet médical. On soumet des étudiants à un test médical présenté comme un dépistage, en réalité fictif. Les uns reçoivent un résultat favorable, les autres un résultat défavorable. Le test est le même ; seul change ce qu’il annonce.

Ceux qui reçoivent la mauvaise nouvelle mettent plus de temps à décider que leur résultat est complet, et sont plus nombreux à refaire le test pour en vérifier la validité. Ils citent davantage d’irrégularités dans leur vie récente qui auraient pu fausser la mesure, et jugent le test moins fiable que ceux qui ont reçu un résultat rassurant. Dans une autre étude du même article, des étudiants qui croient devoir travailler avec un camarade antipathique ont besoin de moins d’informations pour conclure qu’il est moins intelligent que l’autre candidat que pour conclure l’inverse. Le titre de l’article résume le phénomène : un « scepticisme motivé », qui applique des critères différents selon que la conclusion plaît ou non. Il faut moins d’information pour accepter une bonne nouvelle que pour accepter une mauvaise.

Comment fonctionne le raisonnement motivé ?

Kunda décrit un mécanisme qui préserve l’apparence de la rationalité. Le désir d’une conclusion n’agit pas en imposant cette conclusion ; il agit en amont, sur la recherche. On interroge sa mémoire de façon biaisée, on retient les règles d’inférence qui mènent où l’on veut, on construit un dossier. Puis on conclut, de bonne foi, au vu du dossier. C’est pourquoi le raisonnement motivé se vit comme un raisonnement tout court.

Cette architecture a une conséquence rassurante, que Kunda souligne : les gens ne sont pas libres de conclure n’importe quoi simplement parce qu’ils le souhaitent. Ils ne concluent dans le sens désiré que s’ils parviennent à réunir des arguments qui tiendraient devant un observateur raisonnable. Les preuves trop fortes finissent par passer. Le biais est donc d’autant plus puissant que la question est ambiguë, et c’est malheureusement le cas de la plupart des questions de marché.

Ce qui l’amplifie : l’enjeu personnel (argent, santé, réputation, ce qui le rapproche de la dissonance cognitive), l’identité de groupe (politique, communauté d’investisseurs, « camp » des haussiers ou des baissiers) et l’ambiguïté des données. Ce qui l’atténue : savoir, avant d’examiner les informations, que l’on devra justifier son jugement devant un tiers dont on ignore l’avis, ce que les travaux de Philip Tetlock et de Jennifer Lerner ont mis en évidence, et recevoir une incitation explicite à être exact.

Quels exemples du raisonnement motivé en Bourse ?

Le 8 novembre 2016, Donald Trump remporte l’élection présidentielle américaine. L’information est publique, identique pour tous. Maarten Meeuwis, Jonathan Parker, Antoinette Schoar et Duncan Simester ont étudié, à partir des comptes de plusieurs millions de ménages tenus par une grande institution financière américaine, ce que les épargnants en ont fait. L’affiliation politique est approchée par le code postal et les dons de campagne de chaque zone.

Leurs résultats, publiés dans le Journal of Finance en 2022, sont nets : après l’élection, les épargnants probablement républicains augmentent la part d’actions et le bêta de leur portefeuille, c’est-à-dire leur exposition au marché, tandis que les probablement démocrates se replient vers les actifs sûrs. Les auteurs écartent les explications par le revenu, l’emploi ou l’exposition économique locale, et concluent que les deux camps ont interprété la même information à travers des visions du monde différentes.

L’effet moyen est modeste : le cinquième des codes postaux les plus républicains augmente sa part d’actions d’environ un demi-point par rapport au cinquième le plus démocrate. Mais il est porté par une minorité qui agit fort : les trois quarts de l’effet viennent d’investisseurs qui ont modifié leur part d’actions de plus de 25 % après l’élection. Les gens qui laissent dormir leur épargne n’en souffrent guère ; ceux qui la gèrent activement traduisent leurs préférences en positions. Le marché, lui, n’a demandé l’avis de personne : un même indice a monté pour tout le monde.

Comment reconnaître le raisonnement motivé dans ses décisions ?

Le raisonnement motivé se repère à l’asymétrie de vos exigences. Quelques signes :

  • Vous demandez la source, l’échantillon et la méthode d’une étude qui vous contredit, jamais de celle qui vous donne raison.
  • Vos prévisions de marché ressemblent beaucoup à vos opinions politiques.
  • Quand un chiffre vous déplaît, vous trouvez rapidement une raison technique pour laquelle il « ne veut rien dire ».
  • Vous refaites vos calculs quand un résultat est mauvais, rarement quand il est bon.
  • Vous connaissez exactement la conclusion que vous voulez avant d’avoir commencé l’analyse.

Comment éviter le raisonnement motivé ?

Le plus efficace est de fixer ses critères avant de connaître le résultat, ce qui vaut aussi contre la persévérance des croyances. Décider à l’avance quel chiffre, quel niveau ou quel événement ferait changer d’avis, puis s’y tenir, revient à se lier les mains comme Ulysse devant les sirènes. Le test de symétrie est un bon second outil : face à une information, se demander quel jugement on porterait si elle allait dans l’autre sens. Si la réponse diffère, l’exigence n’est pas la même.

La reddition de comptes aide aussi : expliquer sa décision par écrit à quelqu’un de compétent et d’indépendant, ou simplement à son journal de trading, oblige à des arguments qui tiennent. Séparer ses opinions de citoyen de ses décisions d’investisseur est plus difficile qu’il n’y paraît, mais l’étude de 2016 donne une raison de le tenter. Ce qui ne marche pas à coup sûr : être plus intelligent. Dan Kahan et ses coauteurs ont observé en 2017 que les personnes les plus à l’aise avec les chiffres pouvaient se servir de ce talent pour défendre leur camp, plutôt que pour le corriger ; une réplication préenregistrée menée en Suède en 2021 n’a toutefois pas retrouvé nettement cet effet.

Quelles sont les limites du raisonnement motivé ?

L’objection la plus sérieuse est logique. Kunda la formulait déjà : il est très difficile de distinguer un raisonnement motivé d’un raisonnement guidé par des croyances préalables différentes. Une femme qui boit beaucoup de café a peut-être lu plus d’études rassurantes ; un partisan d’un candidat a peut-être de bonnes raisons de croire en sa politique. Un raisonneur bayésien, qui combine ses croyances préalables avec les nouvelles données, peut produire des conclusions divergentes sans le moindre désir en jeu.

Ben Tappin, Gordon Pennycook et David Rand ont montré en 2020 que la plupart des dispositifs expérimentaux utilisés pour démontrer le raisonnement motivé politique ne permettent pas d’exclure cette explication. James Druckman et Mary McGrath ont fait une critique voisine en 2019 à propos du climat. Il en ressort une prudence : le phénomène existe, les expériences de Ditto et Lopez le montrent dans un cadre où les croyances préalables sont contrôlées, mais beaucoup de ce qu’on lui attribue pourrait relever d’autre chose. Pennycook et Rand ont du reste montré en 2019, dans Cognition, que la crédulité face aux fausses nouvelles tient souvent davantage à un manque de réflexion qu’à une réflexion partisane.

Questions fréquentes sur le raisonnement motivé

Quelle est la différence entre raisonnement motivé et biais de confirmation ?

Le biais de confirmation peut opérer sans enjeu, par simple habitude de tester ses idées par des exemples favorables. Le raisonnement motivé suppose un désir : on veut que la conclusion soit vraie, et l’on y met des moyens. En pratique, le second se sert souvent du premier.

Qui a théorisé le raisonnement motivé ?

Ziva Kunda, alors psychologue à Princeton, dans un article de synthèse publié en 1990 dans le Psychological Bulletin, « The Case for Motivated Reasoning ». L’idée a des racines plus anciennes dans la théorie de la dissonance de Leon Festinger.

Les personnes intelligentes sont-elles protégées ?

Pas nécessairement. Certaines études suggèrent que les capacités de raisonnement peuvent être mises au service de la conclusion souhaitée, même si ce résultat est discuté. Elles rendent les arguments plus élaborés, pas forcément plus impartiaux.

Comment éviter le raisonnement motivé en Bourse ?

En fixant ses critères de décision avant de connaître l’information, en appliquant le test de symétrie, et en séparant ses convictions politiques de ses positions. Aucune de ces précautions n’est infaillible ; toutes réduisent la marge du biais.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

Découvrir mon parcours
À lire ensuite
Trader, ça s’apprend
2 étapes pour progresser
1ProRealTime —
La formation complète Gratuit

Le trading commence par les bons outils.

  • La formation complète à la plateforme
  • Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
  • Configuration guidée, pas à pas
2Mon École de Trading —
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin

Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.

Découvrir l’École
Excellentsur Trustpilot · 590+ avis

0 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
Laisser un commentaire

Votre nom et votre commentaire seront publiés après relecture ; votre adresse e-mail ne le sera jamais. Votre adresse IP est conservée un an, comme la loi l’exige. Pour en savoir plus ou exercer vos droits : charte de confidentialité. Le formulaire est protégé contre les robots par Cloudflare Turnstile.

Restez au contact des marchés et du monde.

Recevez mes analyses par e-mail, et rejoignez la discussion avec la communauté du forum.