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Biais de récence : définition, expériences et exemples en Bourse

Le biais de récence est la tendance à accorder un poids excessif aux informations et aux expériences les plus récentes, et à les prolonger vers l’avenir au détriment d’un historique plus long.

Biais de récence : Prendre les dernières semaines pour le portrait de l’avenir

Qu’est-ce que le biais de récence ?

Le biais de récence est la tendance à accorder un poids excessif aux informations et aux expériences les plus récentes, et à les extrapoler vers l’avenir, au détriment d’un historique plus long et plus représentatif. Trois bonnes séances font un marché haussier ; une mauvaise semaine fait une crise.

Le mot recouvre deux choses qu’il vaut mieux distinguer. En psychologie de la mémoire, l’effet de récence désigne le fait que l’on se souvient mieux des derniers éléments d’une liste. En psychologie du jugement et en finance, le biais de récence désigne le fait de juger le monde d’après ce qui vient de se passer. Le premier est un phénomène de laboratoire très solide ; le second en est une extension, plus diffuse mais lourde de conséquences.

Le biais de récence en résumé

Il est le jumeau inversé de l’effet de primauté, qui fait au contraire peser les premières informations. Les deux coexistent : selon la situation, c’est le début ou la fin d’une série qui l’emporte. Sur les marchés, la récence se manifeste surtout par l’extrapolation, cette habitude de prolonger la tendance du moment en ligne droite.

  • Famille : croire ce qu’on veut croire
  • Mis en évidence par : Bennet Murdock pour la courbe de position sérielle ; Murray Glanzer et Anita Cunitz pour l’explication par la mémoire à court terme
  • Date : 1962 et 1966 en mémoire ; travaux sur les attentes des investisseurs à partir des années 2000
  • Expérience de référence : le rappel libre de listes de mots, publié dans le Journal of Experimental Psychology puis le Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior
  • Proche de : l’effet de primauté, l’heuristique de disponibilité, la loi des petits nombres
  • Sur les marchés : attentes de rendement qui suivent les performances passées, achats en haut de cycle et ventes en bas

Quelle expérience a révélé le biais de récence ?

L’expérience de base tient en une feuille. On présente à des volontaires une liste de mots sans lien entre eux, un mot toutes les une ou deux secondes, puis on leur demande d’écrire tous ceux dont ils se souviennent, dans n’importe quel ordre. En 1962, Bennet Murdock répète l’exercice avec des listes de 10 à 40 mots, présentées à une ou deux secondes d’intervalle. Partout, la même courbe en U : les premiers mots sont bien retenus, ceux du milieu beaucoup moins, et les derniers sont les mieux retenus de tous. L’avantage de la fin s’étend sur les huit dernières positions, et persiste dans les listes les plus longues.

Quatre ans plus tard, Murray Glanzer et Anita Cunitz cherchent à comprendre pourquoi. Leur idée : les derniers mots sont encore présents dans la mémoire immédiate au moment du rappel, alors que les premiers ont eu le temps d’être répétés et stockés plus durablement. Pour le vérifier, ils font attendre leurs participants, des militaires du rang de l’armée américaine, avant le rappel : zéro, dix ou trente secondes, pendant lesquelles ils doivent compter à voix haute à partir d’un chiffre donné. Compter empêche de répéter mentalement la fin de la liste.

Le résultat est d’une netteté rare. Après dix secondes de comptage, l’avantage des derniers mots s’effrite ; après trente secondes, il disparaît. Le début de la liste, lui, n’est presque pas affecté. Les deux extrémités de la courbe ont donc des causes différentes : la récence tient à la fraîcheur, la primauté à la consolidation. Publiée en 1966, l’expérience est restée un classique des manuels.

Ce que ces travaux montrent n’est pas encore un biais de jugement, mais une asymétrie de la mémoire : l’information récente est plus accessible. Le passage au jugement se fait par l’heuristique de disponibilité : ce qui vient facilement à l’esprit paraît plus probable et plus représentatif. Ce qui vient d’arriver vient forcément plus facilement à l’esprit.

Comment fonctionne le biais de récence ?

Le mécanisme combine trois éléments. L’accessibilité d’abord : la dernière information est en tête, avec ses chiffres et ses émotions. L’extrapolation ensuite : l’esprit cherche des tendances et les prolonge, comme s’il suffisait d’une pente pour connaître la suite. La loi des petits nombres enfin : une poignée d’observations récentes est traitée comme un échantillon représentatif.

Le biais s’amplifie quand l’information récente est spectaculaire (un krach, un record), quand l’historique est mal connu ou difficile à se représenter, et quand l’expérience personnelle est courte. Un investisseur qui a commencé il y a trois ans n’a pas d’autre point de comparaison que ces trois ans. Il s’atténue avec la consultation de séries longues et de statistiques de base, ce que les praticiens appellent la « vue extérieure ».

Il faut aussi rendre justice à la récence. Dans un monde qui change, l’information récente est souvent la plus pertinente. Un modèle qui oublierait tout ce qui s’est passé depuis dix ans serait absurde. Le biais n’est pas d’accorder du poids au récent ; il est de lui en accorder plus que ce que sa valeur prédictive justifie.

Quels exemples du biais de récence en Bourse ?

Robin Greenwood et Andrei Shleifer, de l’université Harvard, ont rassemblé en 2014 dans la Review of Financial Studies six séries d’enquêtes sur les attentes des investisseurs américains entre 1963 et 2011, dont celle de l’institut Gallup auprès des particuliers, celle de l’American Association of Individual Investors et celle des directeurs financiers interrogés par John Graham et Campbell Harvey. Ces séries, positivement corrélées entre elles, racontent la même histoire : les investisseurs attendent des rendements élevés après des hausses, et faibles après des baisses. Leurs attentes suivent le rendement des douze derniers mois et le niveau du marché.

Converties en pourcentages, les réponses de l’enquête Gallup donnent une attente de rendement annuel qui culmine à 14,27 % en janvier 2000 et tombe à 3,9 % en février 2009. On reconnaît les dates : le sommet de la bulle technologique, et le creux qui suit la crise des subprimes. Les investisseurs ont été les plus optimistes quand les prix étaient les plus élevés, et les plus pessimistes quand ils étaient les plus bas.

Le point le plus gênant est ailleurs. Les rendements attendus selon les modèles fondés sur les valorisations (rendement du dividende, rapport cours-bénéfices) évoluent en sens inverse : ils sont faibles quand les prix sont hauts, élevés quand les prix sont bas. Les attentes déclarées par les investisseurs sont donc fortement et négativement corrélées aux rendements que la théorie juge probables. Les flux vers les fonds actions suivent les attentes déclarées. L’extrapolation du passé récent conduit ainsi, en moyenne, à acheter cher et à vendre bon marché. Les auteurs proposent un modèle dans lequel ces investisseurs extrapolatifs coexistent avec des investisseurs fondamentaux qui exigent une prime pour les absorber.

Comment reconnaître le biais de récence dans ses décisions ?

Le biais se voit dans le rythme de vos changements d’avis. Quelques signes :

  • Votre opinion sur le marché change chaque fois que la tendance des dernières semaines change.
  • Vous jugez une stratégie sur ses trois derniers mois plutôt que sur l’ensemble de son historique.
  • Après une série de pertes, vous réduisez vos positions ; après une série de gains, vous les augmentez, sans que rien d’autre n’ait changé.
  • Vous avez du mal à vous rappeler l’état d’esprit du marché d’il y a un an.
  • Le dernier trade, bon ou mauvais, colore votre décision suivante.

Comment éviter le biais de récence ?

Le remède le plus simple est l’allongement de l’horizon de référence. Avant de juger une stratégie, une valeur ou un marché, regarder la série la plus longue disponible et poser la question : ce qui vient de se passer est-il exceptionnel au regard de cet historique ? Les statistiques de base (rendement moyen sur des décennies, fréquence des baisses de 10 % ou 20 %) servent de lest contre l’impression du moment.

Pour le trader, le journal joue le même rôle : il conserve la trace des périodes oubliées. Juger ses règles sur un nombre minimal de trades fixé à l’avance, plutôt que sur la dernière série, évite de les abandonner au pire moment. Une allocation décidée par écrit, avec des règles de rééquilibrage périodiques, oblige à vendre un peu de ce qui a monté et à racheter ce qui a baissé, c’est-à-dire à faire mécaniquement l’inverse de ce que dicte la récence. Ce qui ne marche pas : se promettre d’ignorer l’actualité. On ne l’ignore pas ; on la voit, et elle pèse.

Quelles sont les limites du biais de récence ?

L’effet de récence en mémoire est l’un des résultats les plus reproduits de la psychologie expérimentale. Son interprétation, en revanche, a évolué. Robert Bjork et William Whitten ont montré en 1974 qu’un effet de récence peut apparaître même après un intervalle rempli de distractions, quand chaque mot est lui-même séparé du suivant par une tâche de distraction. L’explication par la seule mémoire à court terme est donc incomplète, et les théories actuelles parlent plutôt de distinctivité temporelle.

Côté finance, le passage du laboratoire au marché demande prudence. Les enquêtes d’attentes mesurent ce que les gens disent, pas toujours ce qu’ils font, et l’extrapolation peut avoir d’autres causes que la mémoire : un raisonnement sur la dynamique économique, ou l’imitation des autres. Greenwood et Shleifer montrent une corrélation robuste, pas un mécanisme psychologique isolé. Enfin, sur certains horizons, les rendements récents ont un léger pouvoir prédictif : Narasimhan Jegadeesh et Sheridan Titman ont montré en 1993 que les actions gagnantes des mois précédents continuent en moyenne de surperformer pendant trois à douze mois (l’effet momentum), ce qui rend l’extrapolation moins absurde qu’elle n’en a l’air. La critique ne porte pas sur le fait de regarder le récent, mais sur l’ampleur qu’on lui donne.

Questions fréquentes sur le biais de récence

Quelle est la différence entre biais de récence et effet de primauté ?

L’effet de primauté fait peser les premières informations d’une série, le biais de récence les dernières. En mémoire, les deux apparaissent ensemble dans la courbe en U de Murdock. En jugement, l’un ou l’autre domine selon la façon dont on reçoit et traite l’information.

Quel est un exemple de biais de récence en Bourse ?

L’enquête Gallup analysée par Greenwood et Shleifer : les particuliers attendaient plus de 14 % de rendement annuel en janvier 2000, au sommet de la bulle, et moins de 4 % en février 2009, près du creux. Ils extrapolaient les années précédentes.

Le biais de récence est-il toujours une erreur ?

Non. L’information récente est souvent la plus utile, et ignorer ce qui vient de se passer serait une autre faute. Le biais consiste à lui accorder plus de poids que sa valeur prédictive ne le justifie.

Comment éviter le biais de récence en trading ?

En jugeant ses règles sur un nombre de trades fixé à l’avance, en consultant des historiques longs, et en tenant un journal qui rappelle les périodes oubliées. Le rééquilibrage périodique d’une allocation fait mécaniquement l’inverse de ce que dicte la récence.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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