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Daniel Kahneman : biographie, idées et héritage

Daniel Kahneman (1934-2024), Nobel d’économie 2002, a montré avec Amos Tversky que nos décisions s’écartent de la rationalité de façon prévisible.

Daniel Kahneman : biographie, idées et héritage

Qui était Daniel Kahneman ?

Daniel Kahneman (1934-2024) est un psychologue israélo-américain, prix Nobel d’économie 2002, qui a montré avec Amos Tversky que les êtres humains jugent et décident sous l’incertitude en s’écartant de façon systématique, donc prévisible, du modèle de l’agent parfaitement rationnel. Il est, avec Tversky, l’auteur de la théorie des perspectives et l’un des fondateurs de l’économie comportementale.

Psychologue de formation, il a été distingué par les économistes pour avoir fait entrer la psychologie expérimentale dans leur discipline. Son livre Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée (2011) a fait connaître au grand public les biais de jugement, ces erreurs de raisonnement récurrentes que chacun commet sans s’en apercevoir.

Daniel Kahneman en résumé

Daniel Kahneman a étudié la manière dont les gens jugent réellement, et non comme la théorie suppose qu’ils jugent. Avec Amos Tversky, il a décrit des raccourcis mentaux, les heuristiques, qui produisent des erreurs prévisibles, puis il a proposé en 1979 la théorie des perspectives : nous évaluons les gains et les pertes par rapport à un point de référence, et une perte pèse environ deux fois plus lourd qu’un gain de même montant. Kahneman s’est ensuite intéressé au bien-être, à la mémoire des expériences vécues et, en fin de carrière, au « bruit », la variabilité des jugements professionnels.

  • Naissance : 5 mars 1934, à Tel-Aviv (Palestine mandataire, aujourd’hui Israël)
  • Mort : 27 mars 2024, à 90 ans
  • Nationalité : israélienne et américaine
  • Courant : psychologie cognitive, économie et finance comportementales
  • Œuvres principales : « Prospect Theory : An Analysis of Decision under Risk », avec Amos Tversky (1979) ; Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée (2011) ; Noise, avec Olivier Sibony et Cass Sunstein (2021)
  • Distinctions : prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (2002), médaille présidentielle de la Liberté (2013)
  • Idée la plus connue : l’aversion aux pertes, cœur de la théorie des perspectives

D’une enfance cachée sous l’Occupation au prix Nobel d’économie

Daniel Kahneman naît le 5 mars 1934 à Tel-Aviv, où sa mère rend visite à sa famille, mais il grandit à Paris, où ses parents, juifs lituaniens, se sont installés au début des années 1920. Sous l’Occupation, son père est arrêté lors de la première grande rafle de Juifs et détenu six semaines à Drancy avant d’être libéré grâce à son employeur ; la famille se cache ensuite en zone sud. Le père meurt en 1944 d’un diabète mal soigné, quelques semaines avant le débarquement. Kahneman a raconté qu’un soir de la fin 1941 ou du début 1942, rentrant après le couvre-feu, l’étoile cachée sous son pull retourné, il fut pris dans les bras par un soldat SS qui lui montra la photo d’un petit garçon et lui donna de l’argent. Il en a tiré l’idée que les gens sont infiniment compliqués, et l’a présentée comme l’origine de son intérêt pour la psychologie.

Après la guerre, il gagne la Palestine mandataire avec sa mère et sa sœur, peu avant la création de l’État d’Israël. Licencié en psychologie, avec une mineure en mathématiques, de l’université hébraïque de Jérusalem en 1954, il sert ensuite au service de psychologie de l’armée israélienne. Il y constate que les évaluateurs de candidats officiers restent très sûrs de leurs pronostics alors que ceux-ci prédisent mal la réussite réelle, décalage qu’il nomme « l’illusion de validité ». Chargé de revoir les entretiens de sélection des recrues, il remplace l’impression d’ensemble de l’intervieweur par des notes structurées sur des traits précis, ce qui améliore nettement leur valeur prédictive.

Docteur en psychologie de l’université de Californie à Berkeley en 1961, il enseigne à l’université hébraïque, où il travaille d’abord sur l’attention. En 1968-1969, il invite un jeune collègue, Amos Tversky, à son séminaire ; leur discussion sur la manière dont on raisonne intuitivement sur les probabilités ouvre plus de dix ans de collaboration. Kahneman part en 1978 pour l’université de la Colombie-Britannique, puis pour Berkeley en 1986 et Princeton en 1993, où il est professeur de psychologie et d’affaires publiques, puis professeur émérite.

Le 9 octobre 2002, le comité Nobel lui attribue le prix d’économie, partagé avec Vernon Smith, pour avoir intégré à la science économique les apports de la recherche psychologique, en particulier sur le jugement et la décision en situation d’incertitude. Tversky, mort en 1996, ne pouvait être distingué à titre posthume ; Kahneman a présenté ce prix comme celui de leur travail commun. Il meurt le 27 mars 2024, à 90 ans.

Les idées clés

Les heuristiques et les biais. En 1974, dans la revue Science, Tversky et Kahneman décrivent trois raccourcis utilisés pour estimer des probabilités. La représentativité consiste à juger qu’un cas appartient à une catégorie parce qu’il lui ressemble, en négligeant sa fréquence réelle. La disponibilité consiste à juger un événement fréquent parce que des exemples viennent facilement à l’esprit. L’ancrage consiste à partir d’un chiffre initial, même arbitraire, et à s’en écarter trop peu : après avoir vu un nombre tiré sur une roue de loterie, des sujets estiment la part des pays africains à l’ONU à un niveau proche de ce nombre. Ces raccourcis sont souvent utiles, mais leurs erreurs sont systématiques.

La théorie des perspectives. La théorie des perspectives décrit comment les gens choisissent entre des options risquées. Elle s’oppose à la théorie de l’utilité escomptée, selon laquelle chacun évalue une option d’après la richesse finale qu’elle procure, pondérée par des probabilités exactes. Pour Kahneman et Tversky, nous raisonnons en gains et en pertes par rapport à un point de référence, souvent la situation présente ; nous sommes prudents face aux gains et prêts à prendre des risques pour éviter une perte ; nous surestimons les faibles probabilités et sous-estimons les fortes. Une version révisée, la théorie cumulative des perspectives, paraît en 1992.

L’aversion aux pertes. C’est l’idée la plus célèbre de Kahneman : la plupart des gens refusent de jouer à pile ou face pour perdre 20 dollars si le gain proposé n’excède pas 40 dollars. Une perte pèse donc à peu près deux fois plus qu’un gain équivalent. Avec Jack Knetsch et Richard Thaler, il en tire en 1990 une démonstration de l’effet de dotation : des étudiants de Cornell à qui l’on a donné une tasse en demandent environ 7 dollars, quand ceux qui n’en ont pas n’offrent qu’environ 3 dollars pour l’acheter.

Le cadrage des décisions. En 1981, les deux chercheurs montrent que la présentation d’un même choix change la décision. Face à une épidémie menaçant 600 personnes, 72 % des sujets retiennent le programme présenté comme sauvant 200 vies ; décrit comme laissant mourir 400 personnes, le même programme est rejeté par une large majorité au profit de l’option risquée. Cet effet de cadrage contredit l’idée que des préférences rationnelles ne dépendent pas de la formulation.

Les deux systèmes et la mémoire des expériences. Kahneman distingue un système 1, rapide, automatique et intuitif, et un système 2, lent, délibéré et coûteux en effort, qui surveille le premier et prend le relais lorsque celui-ci se heurte à une difficulté. Ses travaux sur le bien-être montrent aussi que nous jugeons une expérience passée surtout par son moment le plus intense et par sa fin : en 1993, des sujets préfèrent répéter une immersion de la main dans l’eau froide plus longue, mais qui se termine sur une eau un peu moins froide.

Une œuvre en contexte : l’article de 1979 dans Econometrica

Au milieu des années 1970, la théorie dominante de la décision risquée est celle de l’utilité espérée, formalisée par John von Neumann et Oskar Morgenstern, que les économistes tiennent à la fois pour une description et pour une règle de bon choix. Maurice Allais l’a déjà mise en difficulté avec le paradoxe qu’il présente à Paris en 1952 et publie en 1953 : la plupart des gens y font des choix incompatibles avec ses axiomes. Kahneman et Tversky y verront le contre-exemple le plus connu à la théorie.

Leur intuition de départ, que Kahneman attribue à sa naïveté en économie, est de modéliser les gains et les pertes plutôt que les niveaux de richesse. Un premier manuscrit, « value theory », circule en 1975 ; ils passent environ trois ans à le confronter aux objections. Ils choisissent à dessein un nom sans signification, « prospect theory », pensant qu’une étiquette distinctive serait utile si la théorie devenait célèbre, et publient l’article en 1979 dans Econometrica, la revue de référence des économistes. Il décrit une fonction de valeur en S, plus pentue du côté des pertes, et une pondération déformée des probabilités. Il est devenu l’un des articles les plus cités de la littérature économique et le principal fondement du Nobel de 2002.

Les critiques et les débats

Des biais ou une rationalité adaptée ? Le psychologue Gerd Gigerenzer reproche au programme « heuristiques et biais » de juger l’esprit humain à l’aune de la logique et du calcul des probabilités. Dans la lignée de la rationalité limitée d’Herbert Simon, il soutient que des heuristiques simples, « rapides et frugales », donnent souvent d’aussi bons résultats que des calculs complexes dans les situations réelles, et que certaines erreurs s’atténuent quand la question est posée en fréquences. Kahneman a répondu que leurs travaux critiquaient le modèle de l’agent rationnel, non la rationalité humaine en général.

Une description, pas une règle. Les défenseurs du choix rationnel rappellent que l’utilité escomptée dit aussi comment il faudrait choisir, ce que la théorie des perspectives ne prétend pas faire, et que celle-ci repose sur un point de référence difficile à fixer à l’avance. Une vaste réplication internationale publiée en 2020 dans Nature Human Behaviour a toutefois retrouvé l’essentiel des résultats de 1979.

La crise de la réplication. Dans les années 2010, plusieurs études d’amorçage (l’influence inconsciente d’un mot ou d’une image sur un comportement), que Système 1 / Système 2 présentait comme solides, n’ont pas été reproduites. Kahneman a reconnu avoir accordé trop de confiance à des études fondées sur des échantillons insuffisants ; des commentateurs ont relevé l’ironie, puisque son premier article avec Tversky dénonçait la confiance excessive dans les petits échantillons. Ces critiques visent cette littérature, non la théorie des perspectives.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

L’économie comportementale est devenue un champ établi, de nouveau couronné par le Nobel de Richard Thaler en 2017. La finance comportementale s’appuie directement sur la théorie des perspectives : l’effet de disposition, décrit en 1985 par Hersh Shefrin et Meir Statman, désigne la tendance à vendre trop tôt ses titres gagnants et à garder trop longtemps les perdants ; en 1998, Terrance Odean a montré sur 10 000 comptes de courtage que les investisseurs réalisaient leurs gains nettement plus souvent que leurs pertes, sauf en décembre, mois des arbitrages fiscaux.

Avec Noise (2021), Kahneman étend la réflexion au « bruit », la variabilité indésirable des jugements portés sur un même dossier : pour des clients fictifs identiques, les primes fixées par les souscripteurs d’un même assureur présentaient un écart médian de 55 %, cinq fois plus que ce qu’attendaient leurs dirigeants.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

L’aversion aux pertes et l’effet de disposition décrivent la tentation de couper vite un gain et de laisser courir une perte en espérant revenir au prix d’achat, qui sert de point de référence. C’est pourquoi des règles fixées à l’avance, comme celle de contrôler ses pertes, comptent autant que l’analyse. L’ancrage explique le poids excessif d’un ancien plus haut ou d’un prix d’entrée ; le cadrage, pourquoi une même statistique se lit bonne ou mauvaise selon sa présentation.

Ses travaux éclairent aussi les marchés : ils nuancent l’hypothèse d’efficience des marchés sans la réfuter, car des erreurs prévisibles, si elles sont partagées, peuvent se retrouver dans les prix, lors des excès d’optimisme comme des paniques. Kahneman rappelait enfin que connaître un biais ne suffit pas à s’en protéger : le travail sur la psychologie du trader passe par des procédures, un journal et des critères décidés à froid. Il s’agit de réduire les erreurs évitables, non de prévoir les cours.

Questions fréquentes

Daniel Kahneman était-il économiste ?

Non, Daniel Kahneman était psychologue. Il a pourtant reçu en 2002 le prix Nobel d’économie, partagé avec Vernon Smith, pour avoir intégré les apports de la psychologie à la science économique, notamment sur la décision en situation d’incertitude.

Qu’est-ce que la théorie des perspectives ?

Publiée en 1979 par Daniel Kahneman et Amos Tversky, la théorie des perspectives explique que nous évaluons les options risquées en gains et en pertes par rapport à un point de référence, que les pertes pèsent environ deux fois plus que les gains et que nous surestimons les événements rares.

Que signifient système 1 et système 2 ?

Chez Kahneman, le système 1 désigne la pensée rapide, automatique et intuitive, et le système 2 la pensée lente, attentive et logique. Le système 1 décide la plupart du temps, et ses raccourcis expliquent beaucoup d’erreurs de jugement.

Quel livre lire de Daniel Kahneman ?

Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, paru chez Flammarion en 2012 dans une traduction de Raymond Clarinard, résume ses recherches sur les biais, la théorie des perspectives et le bien-être. Noise (2021) le complète pour les décisions professionnelles.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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