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Shaka : biographie, royaume zoulou et mythes d’un roi guerrier

Fondateur du royaume zoulou entre 1816 et 1828, Shaka est l’un des souverains les plus célèbres d’Afrique et l’un des plus mal connus, car presque tout ce qu’on en sait vient de récits tardifs et intéressés.

Shaka : Le roi zoulou que ses premiers biographes voulaient monstrueux

Qui était Shaka ?

Shaka (vers 1787-1828) est le fondateur du royaume zoulou, en Afrique australe. Chef de la chefferie zouloue à partir de 1816 environ, il en fit en une douzaine d’années, par la guerre et l’absorption des vaincus, le royaume le plus puissant de la région entre le fleuve Pongola et le fleuve Tugela, avant d’être assassiné par ses demi-frères en septembre 1828.

Il n’a laissé aucun écrit, et son peuple n’écrivait pas. Ce que l’on sait de lui vient de deux sources principales : les récits de commerçants anglais qui le fréquentèrent pendant les quatre dernières années de son règne, publiés ou remaniés des années plus tard, et les traditions orales zouloues recueillies à partir de la fin du XIXe siècle. Les unes et les autres ont leurs raisons. L’historien doit avancer prudemment, et le lecteur avec lui.

Shaka en résumé

Fils mal reconnu d’un chef zoulou, élevé loin de son père, Shaka sert dans l’armée de Dingiswayo, chef des Mthethwa, qui l’aide à prendre la chefferie zouloue vers 1816. Après la mort de Dingiswayo, il affronte les Ndwandwe de Zwide et les défait vers 1819. Il étend sa domination par la guerre et la soumission, accueille à partir de 1824 des commerçants européens à Port Natal, et meurt poignardé par Dingane et Mhlangana en 1828. Dingane lui succède.

  • Époque : Le XIXe siècle
  • Naissance : vers 1787, pays zoulou (date et lieu incertains)
  • Mort : septembre 1828 (le 22 ou le 24 selon les sources), KwaDukuza (Natal)
  • Pays : royaume zoulou (actuel KwaZulu-Natal, Afrique du Sud)
  • Fonctions : chef des Zoulous (vers 1816), puis roi du royaume zoulou (vers 1819-1828)
  • Œuvre principale : la création du royaume zoulou, organisé autour de régiments d’âge (amabutho) et de villes royales militaires (amakhanda)
  • À retenir : sa puissance reposait sur le bétail : les troupeaux royaux, accrus par les razzias et les tributs, nourrissaient les régiments et récompensaient les guerriers

La vie de Shaka : le roi sans archives

Shaka naît vers 1787, peut-être un peu plus tôt, de Senzangakhona, chef des Zoulous, alors une petite chefferie parmi d’autres, et de Nandi, fille du clan des Langeni. L’union est jugée irrégulière ; selon la tradition, le nom même de Shaka viendrait du mot désignant un insecte de l’intestin, auquel on avait d’abord attribué la grossesse de Nandi. L’enfant grandit loin de son père, avec sa mère, d’abord chez les Langeni, puis sous la protection de Dingiswayo, chef des Mthethwa, l’une des puissances de la région.

Il sert dans les régiments de Dingiswayo et s’y distingue. À la mort de Senzangakhona, vers 1816, il prend la tête de la chefferie zouloue avec l’appui de son protecteur, après l’élimination d’un demi-frère. Les Zoulous restent alors des vassaux des Mthethwa. Tout change vers 1817-1818, quand Dingiswayo est tué par Zwide, chef des Ndwandwe, la puissance montante du nord. Shaka recueille une partie de l’héritage mthethwa et affronte Zwide. Après plusieurs campagnes, dont celle qui se conclut sur la rivière Mhlatuze, il disperse les Ndwandwe vers 1819 ; une partie d’entre eux part fonder des royaumes plus au nord, jusqu’au Mozambique et au-delà.

Shaka étend ensuite son pouvoir par une combinaison de guerre, d’alliances et d’intimidation. Les chefferies soumises gardent souvent leurs chefs, mais livrent leurs jeunes hommes aux régiments royaux et leur bétail au roi. Il installe sa capitale à KwaBulawayo, puis, vers la fin de son règne, plus au sud, à KwaDukuza. En 1824, un petit groupe de commerçants anglais venus du Cap, conduits par Francis Farewell, avec Henry Francis Fynn puis Nathaniel Isaacs, s’installe à Port Natal, l’actuelle Durban. Shaka les reçoit, les protège et les utilise : ils ont des fusils, des marchandises et des contacts avec le Cap.

Sa mère Nandi meurt en octobre 1827. Les témoignages décrivent un deuil imposé à tout le royaume, avec des violences dont l’ampleur est discutée. En 1828, il lance une grande expédition vers le sud, contre les Mpondo, puis renvoie aussitôt l’armée vers le nord, contre Soshangane. Le palais se trouve presque vide de guerriers. En septembre 1828, à KwaDukuza, ses demi-frères Dingane et Mhlangana, aidés de son serviteur Mbopha, le poignardent. Dingane fait ensuite tuer Mhlangana et règne jusqu’en 1840.

Qu’a accompli Shaka, et que reste-t-il de son œuvre ?

Shaka a laissé un État. Avant lui, la région comptait des chefferies rivales dont les plus grandes, Mthethwa, Ndwandwe, Qwabe, se disputaient l’hégémonie. Après lui, le royaume zoulou, fondé sur la soumission des chefs locaux à un roi, sur des régiments d’âge casernés et sur une identité zouloue étendue à des peuples d’origine diverse, résista aux Boers et aux Britanniques jusqu’à la guerre de 1879. La victoire zouloue d’Isandlwana sur l’armée britannique de la reine Victoria, le 22 janvier 1879, doit beaucoup à l’organisation héritée de son règne.

Il reste aussi une monarchie : la maison royale zouloue, issue de son demi-frère Mpande, existe toujours en Afrique du Sud, avec un statut coutumier reconnu. Et il reste un nom, devenu en Afrique comme en Europe une figure politique et littéraire, du roman du Sotho Thomas Mofolo au poème dramatique de Léopold Sédar Senghor, publié dans Éthiopiques en 1956.

Comment Shaka a-t-il financé son pouvoir ?

Le royaume de Shaka n’avait ni monnaie, ni impôt écrit, ni trésor au sens européen. Sa richesse avait un nom : le bétail. Dans les sociétés nguni de la région, les bovins servaient à la fois de nourriture, de réserve de valeur, d’instrument rituel et de moyen d’échange, notamment pour la lobola, la compensation matrimoniale versée par la famille du fiancé à celle de l’épouse. Qui contrôlait le bétail contrôlait les mariages, donc la reproduction des familles et la fidélité des hommes.

Shaka fit du roi le maître des troupeaux. L’historien David Hedges, qui a croisé les récits européens et les témoignages oraux recueillis par James Stuart, décrit d’immenses troupeaux royaux, alimentés par les razzias sur les chefferies vaincues et par les prélèvements sur les chefferies soumises, et répartis entre les amakhanda, les villes royales où logeaient les régiments. Ce bétail nourrissait les guerriers et servait à les payer. Les régiments, ou amabutho, n’étaient pas soldés : ils servaient le roi, à la guerre comme aux champs et aux troupeaux, en échange de dons de bétail, de la part du butin et de l’autorisation de se marier, que le roi accordait ou refusait. Shaka empêcha longtemps ses propres régiments de prendre femme, et il intervint, selon plusieurs témoins, pour abaisser le montant de la lobola.

Le système avait la logique de tous les pouvoirs nourris par la conquête. Les troupeaux royaux grossissaient à chaque campagne : Fynn estime à 30 000 têtes le bétail ramené de l’expédition contre les Mpondo en 1828, chiffre à prendre comme un ordre de grandeur rapporté par un témoin peu fiable. Ils devaient grossir encore pour récompenser des régiments toujours plus nombreux. L’année même de sa mort, Shaka renvoyait ses guerriers en campagne sans leur laisser le temps de rentrer chez eux, et ce surmenage contribua à l’isoler.

La seconde ressource était le commerce extérieur, que le roi voulait seul tenir. Depuis le XVIIIe siècle, les chefferies de la région échangeaient de l’ivoire et du bétail contre des perles de verre, des tissus et du laiton, par la baie de Delagoa, l’actuelle Maputo. Les perles et les bracelets de laiton, distribués par le roi, marquaient la faveur royale. Avec l’arrivée des commerçants de Port Natal, Shaka chercha à contrôler l’ivoire : selon Hedges, Isaacs constata en décembre 1826 que les chefs locaux refusaient de lui céder leurs défenses sans l’ordre du roi, dont les messagers venaient recenser l’ivoire amassé. Le commerce resta pourtant maigre, faute de livraisons régulières : au début de 1828, Isaacs constatait que près de trois ans de commerce n’avaient pas rempli la cale d’un seul navire.

Shaka céda aussi de la terre, ou crut en céder. En août 1824, Farewell obtint de lui une concession d’environ 3 500 acres autour de Port Natal, au profit de sa compagnie. Pour Shaka, il s’agissait vraisemblablement d’un droit d’usage accordé à des protégés ; pour les Européens, d’un titre de propriété. Jamais ratifié, le document servit plus tard de fondement aux revendications britanniques sur le Natal, annexé en 1843. Le malentendu sur la nature d’un contrat foncier fut peut-être la transaction la plus lourde de conséquences de son règne.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Shaka ?

Peu de figures historiques ont été aussi délibérément fabriquées. Nathaniel Isaacs publia en 1836 ses Travels and Adventures in Eastern Africa, qui peignent un despote pathologique. L’historien sud-africain Dan Wylie a retrouvé une lettre d’Isaacs à Fynn, qui préparait lui aussi ses souvenirs, l’engageant à rendre Shaka aussi sanguinaire que possible pour grossir et pimenter l’ouvrage. Le journal de Fynn, lui, n’a été publié qu’en 1950, reconstitué à partir de notes perdues et réécrites. Fynn avait en outre intérêt à décrire un pays dépeuplé par Shaka : il sollicitait une vaste concession de terres. C’est de lui que vient le chiffre d’un million de morts, que Wylie qualifie d’estimation au doigt mouillé.

Le mythe militaire a suivi le mythe sanglant. On attribue à Shaka l’invention de la lance courte d’estoc, l’iklwa, de la formation en cornes de buffle, des régiments d’âge et des marches pieds nus. Les régiments existaient avant lui, chez Dingiswayo et ailleurs ; la lance courte n’était pas une nouveauté absolue ; l’historien John Laband relève que Fynn mentionne des sandales de cuir que Shaka se fit faire en 1826. Les Européens du XIXe siècle l’appelèrent le Napoléon noir, comparaison qui en dit plus long sur leurs références que sur lui. La biographie romancée d’E. A. Ritter (1955) et la série télévisée Shaka Zulu (1986) ont fixé cette image dans la culture populaire.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Le débat a été vif depuis les années 1960. John Omer-Cooper, dans The Zulu Aftermath (1966), plaçait l’essor zoulou au cœur du Mfecane, l’« écrasement » : une réaction en chaîne de guerres et de migrations qui aurait bouleversé l’Afrique australe de 1815 à 1840. En 1988, Julian Cobbing (The Mfecane as Alibi, dans le Journal of African History) a soutenu que ce récit centré sur Shaka servait d’alibi : il masquait le rôle de la traite des esclaves par la baie de Delagoa et des razzias de main-d’œuvre menées depuis la colonie du Cap. Ses thèses ont été en partie réfutées, mais elles ont obligé à reprendre les sources.

Carolyn Hamilton (Terrific Majesty, 1998) a montré que l’image de Shaka s’est construite à la fois dans les traditions zouloues, qui en faisaient un roi redoutable et fondateur, et dans les écrits coloniaux, qui en faisaient un repoussoir ; les deux ont dialogué dès le XIXe siècle. Dan Wylie (Myth of Iron, 2006) a démonté les sources européennes une à une. Elizabeth Eldredge (The Creation of the Zulu Kingdom, 1815-1828, 2014) propose une synthèse qui reconnaît la violence du règne sans en accepter les chiffres fantaisistes. Personne ne sait combien de morts fit l’expansion zouloue, et les historiens sérieux ne donnent plus de chiffre.

Que peut apprendre de Shaka celui qui décide ?

Le cas de Shaka enseigne d’abord une chose à quiconque doit juger sur pièces : la qualité d’une décision dépend de la qualité de l’information, et l’information sur Shaka a été produite par des gens qui avaient quelque chose à vendre.

  • Avant de croire un chiffre, demandez qui l’a produit et ce qu’il y gagnait : le million de morts de Fynn appuyait une demande de concession foncière.
  • Un récit cohérent n’est pas un récit vrai : l’erreur de narration a transformé un roi mal documenté en génie militaire et en monstre à la fois.
  • Payer en butin oblige à conquérir sans cesse : les troupeaux royaux devaient croître pour récompenser des régiments toujours plus nombreux, et le surmenage de 1828 isola le roi.
  • Un contrat mal compris des deux parties n’est pas un contrat, c’est un litige différé : la concession de Port Natal de 1824 servit vingt ans plus tard à justifier une annexion.

Quels livres lire sur Shaka ?

  • Carolyn Hamilton, Terrific Majesty. The Powers of Shaka Zulu and the Limits of Historical Invention, Harvard University Press, 1998 (en anglais) : l’étude de référence sur l’image de Shaka.
  • Dan Wylie, Myth of Iron. Shaka in History, University of KwaZulu-Natal Press, 2006 (en anglais) : la critique systématique des sources européennes.
  • Elizabeth A. Eldredge, The Creation of the Zulu Kingdom, 1815-1828. War, Shaka, and the Consolidation of Power, Cambridge University Press, 2014 (en anglais) : la synthèse récente.
  • John Laband, Rope of Sand. The Rise and Fall of the Zulu Kingdom in the Nineteenth Century, Jonathan Ball, 1995 (en anglais) : l’histoire du royaume de Shaka à 1879.
  • Thomas Mofolo, Chaka. Une épopée bantoue, trad. du souto par Victor Ellenberger, Gallimard, 1940 (rééd. 2010) : le grand roman africain sur Shaka, à lire comme une œuvre littéraire et non comme une source.

Questions fréquentes sur Shaka

Qui était Shaka Zulu ?

Shaka (vers 1787-1828) est le fondateur du royaume zoulou, dans l’actuelle Afrique du Sud. Chef des Zoulous vers 1816, il soumit les chefferies voisines et bâtit un État militaire fondé sur des régiments d’âge et le contrôle du bétail. Il fut assassiné par ses demi-frères en septembre 1828.

Shaka a-t-il inventé la lance courte zouloue ?

On le dit souvent, mais c’est douteux. Il imposa sans doute à ses guerriers le combat rapproché avec une lance d’estoc courte, l’iklwa, mais l’arme existait avant lui. Les historiens attribuent aujourd’hui ses victoires autant à l’organisation des régiments et à la politique d’absorption des vaincus qu’à une invention technique.

Combien de morts a fait Shaka ?

Personne ne le sait. Le chiffre d’un million, ou davantage, vient du commerçant Henry Francis Fynn, qui avait intérêt à décrire un pays dépeuplé. Les historiens actuels reconnaissent la violence des guerres zouloues mais ne donnent plus d’estimation chiffrée, faute de sources.

Comment Shaka est-il mort ?

Il fut poignardé en septembre 1828 à KwaDukuza, sa résidence royale, par ses demi-frères Dingane et Mhlangana, avec la complicité de son serviteur Mbopha, alors que l’armée était partie en campagne. Dingane lui succéda.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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