Simón Bolívar : biographie, indépendances et dettes du Libertador
Aristocrate de Caracas devenu le Libertador, Simón Bolívar a arraché cinq pays à l’Espagne et fondé la Grande Colombie, en finançant la guerre par des emprunts de Londres dont le krach de 1825 fit une dette impayable.

Qui était Simón Bolívar ?
Simón Bolívar (1783-1830) est un général et homme d’État vénézuélien, surnommé le Libertador, qui conduisit de 1813 à 1825 les guerres d’indépendance contre l’Espagne dans le nord et l’ouest de l’Amérique du Sud. Il fonda la Grande Colombie, qui réunissait les actuels Venezuela, Colombie, Équateur et Panama, et donna son nom à la Bolivie.
Il mourut en décembre 1830, malade et presque ruiné, alors que la Grande Colombie se disloquait. La république qu’il laissait devait à ses créanciers de Londres plusieurs millions de livres sterling, empruntés en 1822 et 1824 pour payer une guerre que l’Espagne ne financerait plus, et que ses héritiers mirent un demi-siècle à régler.
Simón Bolívar en résumé
Né dans l’aristocratie de Caracas, orphelin jeune, formé en Europe, Bolívar entre dans la révolution en 1810. Deux fois vaincu, en 1812 et en 1814, il revient avec l’aide d’Haïti, gagne Boyacá en 1819 et Carabobo en 1821, puis porte la guerre au Pérou, où son lieutenant Sucre remporte la victoire décisive d’Ayacucho en 1824. Président de la Grande Colombie, dictateur à partir de 1828, il voit Venezuela et Équateur faire sécession en 1830 et meurt la même année à Santa Marta.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 24 juillet 1783, Caracas (capitainerie générale du Venezuela)
- Mort : 17 décembre 1830, Santa Marta (Nouvelle-Grenade, auj. Colombie)
- Pays : Venezuela, Grande Colombie, Pérou, Bolivie
- Fonctions : président de la Grande Colombie (1819-1830, dictateur à partir de 1828), dictateur du Pérou (1824-1826), président de la Bolivie (1825)
- Œuvre principale : l’indépendance de la Grande Colombie, du Pérou et de la Bolivie ; le congrès de Panama de 1826
- À retenir : ses guerres furent payées par les confiscations, la monnaie de papier, les terres promises aux soldats et deux emprunts à Londres, en 1822 et 1824, sur lesquels la Grande Colombie fit défaut en 1826
La vie de Simón Bolívar : le Libertador qui laboura la mer
Simón Bolívar naît à Caracas le 24 juillet 1783, dans l’une des plus riches familles créoles du Venezuela : haciendas de cacao, esclaves, mines de cuivre d’Aroa. Orphelin de père à deux ans, de mère à neuf, il est confié à des précepteurs, dont Simón Rodríguez, lecteur de Rousseau. Envoyé en Espagne, il épouse à Madrid en 1802 María Teresa del Toro, qui meurt de la fièvre jaune à Caracas quelques mois plus tard. Il ne se remariera pas. Il voyage en France et en Italie en 1804-1805, au temps du sacre de Napoléon.
L’invasion de l’Espagne par Napoléon en 1808 ouvre la crise de l’empire espagnol. En avril 1810, Caracas forme une junte ; Bolívar part chercher des appuis à Londres, d’où il ramène le vieux révolutionnaire Francisco de Miranda. La première république vénézuélienne, proclamée en 1811, s’effondre en 1812 après un tremblement de terre et une contre-offensive royaliste. Bolívar livre Miranda aux Espagnols, geste qu’on lui reprochera longtemps, et s’enfuit à Carthagène des Indes.
En 1813, sa « Campagne admirable » le ramène à Caracas, qui le proclame Libertador. Il a décrété le 15 juin 1813 la guerre à mort : les Espagnols pris les armes à la main seront exécutés, les Américains épargnés. Du 14 au 16 février 1814, sur son ordre, quelque huit cents prisonniers espagnols et canariens détenus à La Guaira sont exécutés, selon le décompte de John Lynch. La seconde république tombe à son tour sous les coups des cavaliers llaneros du royaliste Boves. Exilé en Jamaïque, Bolívar écrit en septembre 1815 sa Lettre de Jamaïque, où il esquisse l’avenir du continent.
Le président haïtien Alexandre Pétion, héritier de la révolution de Toussaint Louverture, lui fournit en 1816 des armes, des navires et de l’argent, contre la promesse d’abolir l’esclavage. Bolívar s’installe sur l’Orénoque, rallie les llaneros de José Antonio Páez et recrute en Europe des milliers de volontaires britanniques et irlandais. En 1819, il franchit les Andes et bat les Espagnols à Boyacá, le 7 août ; la loi d’Angostura crée en décembre la république de Colombie, dite Grande Colombie. La victoire de Carabobo, le 24 juin 1821, libère le Venezuela ; celle de Pichincha, gagnée par Antonio José de Sucre en mai 1822, l’Équateur.
Reste le Pérou, bastion de l’Espagne. Après l’entrevue de Guayaquil avec le libérateur argentin José de San Martín, en juillet 1822, Bolívar prend seul la direction de la guerre. Il gagne à Junín le 6 août 1824 ; Sucre achève l’armée royale à Ayacucho le 9 décembre. Le Haut-Pérou devient en 1825 la république de Bolivie, dont Bolívar rédige la Constitution, avec un président à vie. En 1826, il réunit à Panama un congrès des nouvelles républiques, qui n’aboutit à rien.
La paix défait ce que la guerre avait uni. Páez soulève le Venezuela en 1826 ; Bolívar, revenu à Bogotá, se proclame dictateur en 1828 et échappe la nuit du 25 septembre à une tentative d’assassinat, grâce à sa compagne Manuela Sáenz. En 1830, le Venezuela puis l’Équateur font sécession. Bolívar renonce au pouvoir et descend la Magdalena vers l’exil. Il meurt de la tuberculose le 17 décembre 1830, à la quinta de San Pedro Alejandrino, près de Santa Marta.
Qu’a accompli Simón Bolívar, et que reste-t-il de son œuvre ?
L’œuvre militaire est immense : en douze ans de campagnes, des Caraïbes au lac Titicaca, Bolívar et ses lieutenants ont chassé l’Espagne de cinq pays actuels. L’indépendance fut définitive ; aucune tentative de reconquête espagnole ne réussit. Il a aussi posé les bases constitutionnelles des républiques andines et l’idée, restée vivante, d’une solidarité entre les nations hispano-américaines.
L’œuvre politique a échoué de son vivant. La Grande Colombie se brise en 1830 en trois États, Venezuela, Nouvelle-Grenade et Équateur. La présidence à vie de la Constitution bolivienne ne lui survit pas. L’esclavage, qu’il avait promis d’abolir et qu’il abolit pour ses propres esclaves, ne disparaît qu’en 1851 en Nouvelle-Grenade et en 1854 au Venezuela. Il reste un culte : son nom sur une monnaie, un pays, des places dans toutes les villes du continent.
Comment Simón Bolívar a-t-il financé son pouvoir ?
Une armée révolutionnaire n’a ni crédit ni impôt régulier. Bolívar la nourrit d’abord par la contrainte : confiscation des biens des royalistes, contributions forcées levées sur les villes, saisie des caisses du monopole du tabac et de l’argenterie des églises. L’historien Carlos Marichal note que ses lettres ordonnent explicitement ces prélèvements. Les soldes sont payées en papier, des bons d’État qui se déprécient aussitôt, et quand le papier ne suffit plus, on paie en terres.
En octobre 1817, Bolívar décrète la répartition des biens confisqués entre les militaires, selon leur grade : 25 000 pesos de valeur pour le commandant en chef, 10 000 pour un colonel, 3 000 pour un sous-lieutenant, les soldats à proportion. La promesse remplaçait la solde. Le Congrès paya ensuite les soldats en bons donnant droit à des terres après la guerre ; officiers et spéculateurs les rachetèrent à vil prix, parfois moins de 5 % de leur valeur selon John Lynch, et une partie des grands domaines du Venezuela indépendant vint de là.
Restait ce qu’il fallait payer comptant : fusils, munitions, uniformes, navires, tout ce qui venait d’Europe. Dès 1817, les agents de Bolívar à Londres achètent à crédit auprès de négociants britanniques et recrutent des volontaires sur promesse de solde. En 1819, son agent Luis López Méndez est jeté en prison pour dettes à Londres. En 1820, la Colombie doit plus d’un demi-million de livres sterling à quelque deux cents fournisseurs britanniques. Le vice-président Francisco Antonio Zea vient à Londres négocier ; le 13 mars 1822, il signe avec la maison Herring, Graham et Powles un emprunt de 2 millions de livres à 6 %, dont les contractants prennent les titres à 80 % de leur valeur nominale. Une large part sert à éteindre les dettes anciennes ; le Congrès colombien dénonce l’opération comme ruineuse.
Il en faut pourtant un second. Le 22 avril 1824, la Colombie emprunte 4,75 millions de livres nominales, à 6 %, à la maison B. A. Goldschmidt, avec une décote initiale de 15 % et des commissions. Le produit net, selon le décompte du financier colombien Clímaco Calderón, n’atteint pas 3,4 millions. Un million de pesos part pour l’armée de Bolívar au Pérou ; le reste paie des dettes, des armes, des frégates achetées aux États-Unis, et rachète les bons de fournisseurs locaux. Les emprunts n’étaient pas une spéculation abstraite : ils ont financé Ayacucho.
La Colombie n’était pas seule. Le Chili, le Pérou, Buenos Aires, le Mexique, la Fédération centraméricaine, le Brésil empruntent aussi. Selon Marichal, les titres latino-américains représentent 17 des 25 millions de livres d’emprunts étrangers vendus à Londres de 1822 à 1825, sans compter les dizaines de compagnies minières lancées pour exploiter les mines d’argent du Pérou ou du Mexique. On souscrit même, en 1822, l’emprunt du Poyais, un pays d’Amérique centrale inventé par l’aventurier écossais Gregor MacGregor, ancien officier de Bolívar. Le jeune Benjamin Disraeli rédige des brochures à la gloire des mines sud-américaines et y perd de l’argent.
Le krach survient en décembre 1825. Les banques de province anglaises, gorgées de titres et de billets, subissent des retraits massifs ; plusieurs grandes maisons de Londres sautent, et environ une banque sur dix d’Angleterre et du pays de Galles fait faillite. La Banque d’Angleterre ne tient que grâce à de l’or venu de France, que la maison de Nathan Mayer Rothschild aide à rassembler. Au début de 1826, Goldschmidt fait faillite et les titres colombiens tombent à 41. Le Pérou suspend ses paiements en avril 1826, la Grande Colombie quelques mois plus tard ; en 1828, tous les États latino-américains sont en défaut, sauf le Brésil. En 1834, la dette colombienne est partagée entre les héritiers : la moitié pour la Nouvelle-Grenade, 28,5 % pour le Venezuela, 21,5 % pour l’Équateur.
Bolívar lui-même sort de la guerre appauvri. Il avait engagé sa fortune dans la cause et, à la fin de sa vie, cherchait à vendre, par l’intermédiaire d’Andrés Bello à Londres, les mines de cuivre d’Aroa, son dernier bien ; elles n’étaient pas vendues à sa mort. Le Libertador pouvait gagner des batailles ; il ne réussit jamais à faire rentrer l’impôt.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Simón Bolívar ?
La légende commence à Rome, sur le Monte Sacro, où Bolívar aurait juré en août 1805 de libérer sa patrie. Bolívar lui-même l’évoque en 1824 dans une lettre à son ancien précepteur Simón Rodríguez ; mais les paroles du serment ne sont connues que par des récits publiés des décennies plus tard, et ne sont pas sûres. Son dernier constat, en revanche, est authentique : dans une lettre au général Juan José Flores de novembre 1830, il écrit que ceux qui ont servi la révolution ont labouré la mer.
Après sa mort, le Venezuela a fait de lui un culte d’État. Ses restes sont rapatriés à Caracas en 1842, placés au Panthéon national en 1876 ; chaque régime s’en réclame. Ce culte a lissé le personnage : la guerre à mort, l’exécution des prisonniers de 1814, l’abandon de Miranda, la dictature de 1828 ont longtemps été passés sous silence ou justifiés. La thèse d’un empoisonnement, lancée par ses partisans dès sa mort, ne repose sur rien de solide ; la tuberculose reste le diagnostic le plus probable.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le Vénézuélien Germán Carrera Damas, dans El culto a Bolívar (1969), a montré comment le héros était devenu une religion civique au service des gouvernements successifs. L’Espagnol Salvador de Madariaga (Bolívar, 1951) avait dressé un portrait hostile, celui d’un ambitieux autoritaire ; l’Allemand Gerhard Masur (1948) et, plus récemment, le Britannique John Lynch (Simón Bolívar. A Life, 2006) proposent un jugement plus équilibré, attentif aux contraintes d’une guerre civile autant que coloniale. En France, Clément Thibaud (Républiques en armes, 2006) a étudié ses armées comme des sociétés politiques.
Sur la dette, Carlos Marichal (A Century of Debt Crises in Latin America, 1989) refuse de voir dans les emprunts des années 1820 une pure escroquerie de banquiers : ils ont financé l’indépendance, et leur défaut tient autant à la crise européenne de 1825 qu’à l’indiscipline budgétaire des jeunes républiques. Le débat porte sur la part de chacun : prêteurs imprudents, intermédiaires gourmands, États incapables de lever l’impôt. Il reste ouvert sur un autre point, plus politique : Bolívar fut-il un républicain contrarié par les circonstances ou un autoritaire qui s’en servit ? Les historiens donnent les deux réponses, souvent dans le même livre.
Que peut apprendre de Simón Bolívar celui qui décide ?
Bolívar a gagné une guerre que presque tout le monde croyait perdue, en finançant chaque étape par l’expédient du moment. Il a laissé des États indépendants, et une dette qu’aucun d’eux ne pouvait payer.
- Financer une guerre par des promesses, terres, bons, solde future, fonctionne tant que la victoire vient : elle fait ensuite des créanciers, puis des mécontents.
- Emprunter au sommet d’une bulle donne l’argent facile et le défaut probable : la Colombie emprunta en 1822 et 1824 sur un marché qui s’effondra en décembre 1825.
- Le produit net compte plus que le montant nominal : sur 4,75 millions de livres empruntées en 1824, la Colombie toucha moins de 3,4 millions.
- Un État qui ne sait pas lever l’impôt ne peut pas servir une dette, quelle que soit la gloire de ses fondateurs : c’est la leçon de 1826.
- La peur de manquer explique qu’on ait souscrit à Londres l’emprunt d’un pays imaginaire : quand tout monte, on ne vérifie plus la carte.
Quels livres lire sur Simón Bolívar ?
- Pierre Vayssière, Simón Bolívar. Le rêve américain, Payot, 2008 : la biographie de référence en français.
- Clément Thibaud, Républiques en armes. Les armées de Bolívar dans les guerres d’indépendance du Venezuela et de la Colombie, Presses universitaires de Rennes, 2006 : la guerre et ses soldats, par un historien français.
- John Lynch, Simón Bolívar. A Life, Yale University Press, 2006 (en anglais) : la grande biographie critique récente.
- Carlos Marichal, A Century of Debt Crises in Latin America. From Independence to the Great Depression, 1820-1930, Princeton University Press, 1989 (en anglais) : la référence sur les emprunts de Londres et le défaut de 1826.
- Germán Carrera Damas, El culto a Bolívar, Caracas, 1969 (en espagnol) : l’histoire du culte national.
Questions fréquentes sur Simón Bolívar
Pourquoi Bolívar est-il appelé le Libertador ?
Le titre lui est décerné par la municipalité de Caracas en octobre 1813, après sa Campagne admirable. Il le gardera toute sa vie, et le Congrès colombien le lui confirmera. Il désigne celui qui a libéré le pays de la domination espagnole.
Quels pays Bolívar a-t-il libérés ?
Le Venezuela, la Colombie, le Panama, alors partie de la Colombie, l’Équateur, le Pérou et la Bolivie, avec ses lieutenants, au premier rang desquels Antonio José de Sucre. La Bolivie porte son nom depuis 1825.
La Grande Colombie a-t-elle fait faillite ?
Oui, au sens d’un défaut de paiement. Elle avait emprunté à Londres 2 millions de livres en 1822 et 4,75 millions en 1824 ; après le krach de décembre 1825, elle cessa de payer ses créanciers en 1826. La dette fut partagée en 1834 entre la Nouvelle-Grenade, le Venezuela et l’Équateur.
De quoi est mort Simón Bolívar ?
De la tuberculose, selon le diagnostic le plus probable, le 17 décembre 1830 près de Santa Marta, à quarante-sept ans. Les rumeurs d’empoisonnement, nées dès sa mort, n’ont jamais été établies.
Pour aller plus loin
- Les grands krachs boursiers, pour replacer la crise de 1825 dans la longue série des bulles et des paniques
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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