Alexander Hamilton : biographie, dette publique et Banque des États-Unis
Premier secrétaire au Trésor des États-Unis de 1789 à 1795, Alexander Hamilton fit honorer la dette de la guerre, reprendre celle des États, créer la Banque des États-Unis et fonda ainsi le crédit public américain.

Qui était Alexander Hamilton ?
Alexander Hamilton (1755 ou 1757-1804) est un homme d’État américain, premier secrétaire au Trésor des États-Unis de 1789 à 1795. Né hors mariage dans l’île de Niévès, aux Antilles britanniques, il fut l’aide de camp de George Washington pendant la guerre d’Indépendance, l’un des auteurs du Fédéraliste, puis l’architecte du système financier fédéral : reprise des dettes de la guerre, Banque des États-Unis, monnaie, douanes et impôts. Il mourut des suites d’un duel contre Aaron Burr.
De tous les pères fondateurs, il est celui qui pensait le plus volontiers en banquier. Entré dans la vie dans un comptoir de commerce des Antilles, il a donné à un pays en défaut de paiement un crédit comparable à celui de la Grande-Bretagne. Ses adversaires, Jefferson et Madison en tête, y virent une conspiration des spéculateurs. Les deux lectures ont leurs pièces justificatives.
Alexander Hamilton en résumé
Orphelin à treize ans, commis d’une maison de commerce à Sainte-Croix, Hamilton gagne New York en 1772 grâce à une collecte de notables impressionnés par sa plume. Aide de camp de Washington, il se distingue à Yorktown. Avocat, fondateur de la Banque de New York, il milite pour une Constitution forte et la défend dans Le Fédéraliste. Secrétaire au Trésor, il fait voter en dix-huit mois les pièces maîtresses de son programme. Il quitte le gouvernement en 1795 et meurt en 1804.
- Époque : Rois et révolutions, XVIIe-XVIIIe siècle
- Naissance : 11 janvier 1755 ou 1757, Charlestown, île de Niévès (Antilles britanniques)
- Mort : 12 juillet 1804, New York
- Pays : Antilles britanniques, puis États-Unis
- Fonctions : aide de camp de Washington (1777-1781), délégué au Congrès (1782-1783), délégué à la convention de Philadelphie (1787), secrétaire au Trésor (1789-1795), inspecteur général de l’armée (1798-1800)
- Œuvre principale : 51 des 85 articles du Fédéraliste (1787-1788), les rapports sur le crédit public (1790), sur la banque nationale (1790), sur la monnaie (1791) et sur les manufactures (1791)
- À retenir : la dette honorée à sa valeur nominale comme fondement d’un État, et le premier sauvetage d’un marché financier par le Trésor américain
La vie d’Alexander Hamilton : le commis des Antilles devenu ministre
Alexander Hamilton naît à Charlestown, sur l’île de Niévès, le 11 janvier 1755 ou 1757 : il donnait lui-même 1757, un document de succession de 1768 suggère 1755. Il est le fils naturel de James Hamilton, cadet d’une famille écossaise, qui abandonne les siens en 1766, et de Rachel Faucette, qui meurt en 1768 à Sainte-Croix, alors danoise. L’adolescent travaille chez des négociants de Christiansted, Beekman et Cruger, où il apprend les changes, les cargaisons et la comptabilité. En 1772, son récit d’un ouragan, publié dans la gazette de l’île, émeut des notables qui financent son départ pour l’Amérique du Nord.
Étudiant au King’s College de New York, il prend la plume pour la cause des colonies, devient capitaine d’artillerie en 1776, puis aide de camp de Washington en 1777. Il y reste quatre ans avant d’obtenir un commandement : le 14 octobre 1781, il mène l’assaut de la redoute numéro 10 à Yorktown. En décembre 1780, il a épousé Elizabeth Schuyler, fille d’un des grands propriétaires de l’État de New York.
Avocat à New York, il fonde en 1784 la Banque de New York. Convaincu que la confédération mène à la faillite, il participe à la convention d’Annapolis en 1786, siège à celle de Philadelphie en 1787 et écrit avec James Madison et John Jay les articles du Fédéraliste qui plaident pour la ratification. Le 11 septembre 1789, Washington le nomme secrétaire au Trésor. En cinq ans, il fait adopter la plus grande partie de son programme, au prix d’une rupture avec Jefferson et Madison qui donne naissance aux deux premiers partis américains.
Il quitte le Trésor le 31 janvier 1795, reste le conseiller de Washington, dont il rédige en grande partie le discours d’adieu, puis devient en 1798 inspecteur général d’une armée levée contre la France. Accusé d’avoir spéculé avec l’argent public, il publie en 1797 un pamphlet où il avoue, pour se disculper, une liaison et les sommes versées au mari qui le faisait chanter. En 1801, son fils aîné Philip est tué en duel. Le 11 juillet 1804, à Weehawken, sur la rive du New Jersey, il affronte le vice-président Aaron Burr, qu’il avait combattu politiquement pendant des années. Blessé au ventre, il meurt le lendemain à New York.
Qu’a accompli Alexander Hamilton, et que reste-t-il de son œuvre ?
Hamilton a donné aux États-Unis un État financier : une dette fédérale unique et honorée, des recettes affectées à son service, une banque publique, un dollar défini, une administration des douanes. Il a aussi fourni la doctrine juridique qui permettait tout cela, celle des pouvoirs implicites du gouvernement fédéral, reprise en 1819 par la Cour suprême.
Il reste le billet de 10 dollars à son effigie, la Banque de New York devenue BNY, et une querelle fondatrice entre Hamilton, homme des villes, du crédit et de l’industrie, et Jefferson, défenseur d’une république de propriétaires terriens méfiante envers la banque.
Comment Alexander Hamilton a-t-il financé son pouvoir ?
En 1789, les États-Unis sont un débiteur en défaut. Le Congrès de la confédération ne paie plus les intérêts de sa dette, les titres remis aux soldats et aux fournisseurs se négocient pour une fraction de leur valeur, les continentaux ne valent plus rien. Le rapport sur le crédit public que Hamilton remet au Congrès en janvier 1790 fait l’inventaire : environ 11,7 millions de dollars dus à l’étranger, surtout à la France et aux banquiers hollandais ; environ 40,4 millions de dette intérieure fédérale, dont 13 millions d’intérêts impayés ; et quelque 25 millions de dettes contractées par les États pendant la guerre. Soit plus de 77 millions de dollars, pour un gouvernement dont les recettes annuelles se comptent en quelques millions.
Le plan tient en quatre principes. D’abord, payer à la valeur nominale. Beaucoup de vétérans avaient revendu leurs titres à des spéculateurs pour 10 ou 20 cents par dollar ; Madison propose de partager le remboursement entre le porteur actuel et le détenteur d’origine. Hamilton refuse : un État qui choisit ses créanciers ne trouvera plus de prêteurs. La Chambre lui donne raison en février 1790, par 36 voix contre 13. Ensuite, consolider : les anciens titres sont échangés contre de nouvelles obligations fédérales, à 6 %, à 6 % différé, dont l’intérêt ne court qu’à partir de 1801, et à 3 % pour les intérêts arriérés, ce qui allège la charge sans annoncer de défaut. Puis financer : les droits de douane et de tonnage, qui fournissent alors l’essentiel des recettes fédérales, sont affectés au service de la dette, et un fonds d’amortissement est créé pour racheter des titres. Enfin, reprendre les dettes des États, ce qui fait du gouvernement fédéral le débiteur unique et de tous les créanciers des partisans de l’Union.
La reprise des dettes des États bute sur le Sud. La Virginie a remboursé une bonne part des siennes et ne veut pas payer pour le Massachusetts ou la Caroline du Sud. La Chambre rejette la mesure au printemps 1790. Selon le récit écrit plus tard par Jefferson, celui-ci organise vers le 20 juin, chez lui à New York, un dîner entre Hamilton et Madison : Madison cesse de s’opposer à la reprise, et la future capitale fédérale ira sur le Potomac. La loi de résidence est signée le 16 juillet, la loi de financement le 4 août 1790 ; elle autorise la reprise de 21,5 millions de dollars de dettes d’États, dont environ 18,3 millions seront effectivement échangés.
Le deuxième étage est la banque. Le rapport de décembre 1790 propose une Banque des États-Unis sur le modèle de la Banque d’Angleterre : un capital de 10 millions de dollars en 25 000 actions de 400 dollars, dont 2 millions souscrits par l’État, le reste payable pour un quart en espèces et pour trois quarts en obligations fédérales, ce qui crée une demande pour la dette nouvelle ; une charte de vingt ans. Jefferson et le procureur général Randolph jugent la banque inconstitutionnelle ; Hamilton répond par sa théorie des pouvoirs implicites, et Washington signe le 25 février 1791. La souscription du 4 juillet 1791 est couverte en quelques heures. Les certificats de souscription, le scrip, payés 25 dollars en acompte sur des actions de 400, s’envolent à plusieurs fois ce prix en quelques semaines, avant de rechuter en août : c’est la première bulle de l’histoire boursière américaine, que Hamilton calme en faisant acheter des titres publics par le fonds d’amortissement.
La seconde secousse vient au printemps 1792. William Duer, ancien adjoint de Hamilton au Trésor, a emprunté massivement pour accaparer les titres publics ; son effondrement, en mars, déclenche une panique. Hamilton fait de nouveau acheter des titres par le fonds d’amortissement et pousse les banques, par l’intermédiaire du caissier de la Banque de New York, William Seton, à continuer de prêter contre la garantie de titres publics, à un taux de pénalité de 7 %. Prêter largement, contre de bonnes garanties, à un taux pénalisant : la règle que Walter Bagehot formulera en 1873 pour les banques centrales est appliquée quatre-vingts ans plus tôt. La panique s’éteint en quelques semaines. Duer finit en prison pour dettes, et le 17 mai 1792 vingt-quatre courtiers signent sous un platane de Wall Street le Buttonwood Agreement, acte de naissance de la Bourse de New York.
Le reste suit. Le rapport sur la monnaie de 1791 conduit à la loi monétaire du 2 avril 1792, qui définit le dollar en argent et en or, dans un rapport de 15 pour 1, et crée la Monnaie fédérale. Le second rapport sur le crédit public fait voter en 1791 un impôt sur les alcools distillés, qui déclenche en 1794 la révolte du whisky, réprimée par George Washington. Le rapport sur les manufactures de décembre 1791, qui plaide pour des droits de douane et des primes en faveur de l’industrie naissante, reste en grande partie lettre morte. Le résultat financier, lui, est spectaculaire : dès le début des années 1790, les titres américains se négocient au pair, à New York comme à Amsterdam, et les dettes envers la France, contractées par Benjamin Franklin, sont soldées dans les années 1790.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Alexander Hamilton ?
Le dîner du compromis est entré dans la légende comme la soirée où trois hommes réglèrent l’avenir du pays entre la poire et le fromage. Le seul témoignage est celui de Jefferson, rédigé deux ans plus tard, quand il s’était brouillé avec Hamilton et cherchait à expliquer pourquoi il avait prêté la main à une mesure qu’il combattait désormais. Le dîner a sans doute eu lieu ; son rôle décisif est discuté.
La même tradition a fait de lui un abolitionniste convaincu. Il fut bien membre fondateur de la société new-yorkaise pour l’affranchissement des esclaves en 1785 ; des documents mis en avant en 2020 par Jessie Serfilippi, chercheuse au musée de la maison Schuyler, montrent aussi qu’il conclut des transactions portant sur des esclaves pour le compte de sa belle-famille et, selon elle, qu’il en eut lui-même à son service. Quant au duel, la question de savoir s’il tira volontairement en l’air, comme il l’avait annoncé dans une lettre écrite la veille, n’a jamais été tranchée.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Forrest McDonald (Alexander Hamilton. A Biography, 1979) a réhabilité le penseur politique et financier contre la tradition jeffersonienne, qui voyait en lui l’homme des spéculateurs ; Charles Beard, dès 1913, avait lu la Constitution elle-même comme une opération des détenteurs de titres publics. Ron Chernow (Alexander Hamilton, 2004) a écrit la biographie de référence. Les historiens de l’économie, Richard Sylla en tête, parlent d’une révolution financière américaine comparable à celle de l’Angleterre après 1688. Max M. Edling (A Hercules in the Cradle, 2014) a montré qu’un État fiscalement solide fut la condition de la puissance américaine.
Le dîner du compromis a son propre débat. Jacob Cooke, dans un article de 1970, a soutenu que l’accord ne fut pas décisif et que les deux lois seraient passées de toute façon, par d’autres marchandages entre délégations ; Kenneth Bowling lui a répondu en défendant l’importance du marché conclu. Les débats portent aussi sur le prix social du plan, qui enrichit les acheteurs de titres dépréciés aux dépens des premiers porteurs.
Que peut apprendre d’Alexander Hamilton celui qui décide ?
Hamilton a compris qu’un crédit public est une réputation, qui se fabrique avec des règles simples tenues sans exception.
- Honorer sa signature à 100 % coûte cher une fois et rapporte pendant des décennies : le refus de discriminer entre créanciers ouvrit aux États-Unis les places d’Amsterdam et de Londres.
- Un engagement crédible a besoin de recettes affectées : la dette fut adossée aux droits de douane, pas à de bonnes intentions.
- Consolider les dettes, c’est aussi consolider les alliances : en reprenant les dettes des États, le Trésor fit de chaque créancier un partisan de l’Union.
- Dans une panique, prêter largement contre de bonnes garanties et à un taux pénalisant : la méthode de 1792 reste celle des banques centrales.
Quels livres lire sur Alexander Hamilton ?
- Alexander Hamilton, John Jay et James Madison, Le Fédéraliste, trad. et notes d’Anne Amiel, Classiques Garnier, 2012 : ses écrits constitutionnels en français.
- Ron Chernow, Alexander Hamilton, Penguin Press, 2004 : la biographie de référence, non traduite.
- Forrest McDonald, Alexander Hamilton. A Biography, W. W. Norton, 1979 : le penseur politique et financier.
- Richard Sylla et David J. Cowen (éd.), Alexander Hamilton on Finance, Credit, and Debt, Columbia University Press, 2018 : les rapports et lettres financières, commentés par des historiens de la finance.
- Max M. Edling, A Hercules in the Cradle. War, Money, and the American State, 1783-1867, University of Chicago Press, 2014 : l’État fiscal américain dans la durée.
Questions fréquentes sur Alexander Hamilton
Qu’est-ce que le plan Hamilton ?
C’est l’ensemble des mesures proposées par Hamilton comme secrétaire au Trésor entre 1790 et 1791 : remboursement de la dette fédérale à sa valeur nominale, reprise des dettes des États, affectation des droits de douane au service de la dette, création de la Banque des États-Unis et définition du dollar.
Qu’est-ce que le compromis de 1790 ?
C’est l’accord par lequel les élus du Sud cessèrent de bloquer la reprise des dettes des États par le gouvernement fédéral, en échange de l’installation de la capitale sur le Potomac. Selon Jefferson, il fut conclu lors d’un dîner entre Hamilton et Madison vers le 20 juin 1790. Son caractère décisif est discuté par les historiens.
Pourquoi Hamilton et Burr se sont-ils battus en duel ?
Hamilton avait combattu Aaron Burr lors de l’élection présidentielle de 1800 et de l’élection au poste de gouverneur de New York en 1804. Des propos méprisants que la presse lui prêtait conduisirent Burr à exiger réparation. Le duel eut lieu à Weehawken le 11 juillet 1804 ; Hamilton mourut le lendemain.
Hamilton a-t-il créé la banque centrale américaine ?
Pas au sens moderne. La Banque des États-Unis, créée en 1791 pour vingt ans, était une banque à capitaux surtout privés, au service du Trésor, sans politique monétaire. La banque centrale actuelle, la Réserve fédérale, date de 1913. Hamilton agit pourtant en 1792 comme un prêteur en dernier ressort.
Pour aller plus loin
- Le prêteur en dernier ressort, la doctrine qu’il appliqua en 1792 avant qu’elle ait un nom
- L’histoire de JPMorgan Chase, née de la compagnie des eaux de Manhattan fondée en 1799 par son rival Aaron Burr
- Les bons du Trésor américain, les lointains descendants de ses obligations de 1790
- Adam Smith, dont le rapport sur les manufactures discute les thèses libre-échangistes
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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