George Washington : biographie, continentaux et guerre sans argent
Général en chef de la guerre d’Indépendance puis premier président des États-Unis, George Washington gagna la guerre avec une armée payée en billets qui ne valaient plus rien et laissa le crédit public à Hamilton.

Qui était George Washington ?
George Washington (1732-1799) est un planteur virginien, commandant en chef de l’armée continentale pendant la guerre d’Indépendance américaine, puis premier président des États-Unis de 1789 à 1797. Chef militaire d’une révolution sans argent, il conduisit la guerre jusqu’à la victoire de Yorktown en 1781, rendit son commandement au Congrès en 1783 et fixa, pendant deux mandats, les usages de la présidence américaine.
La mémoire nationale en a fait un monument, au sens propre : un obélisque, une capitale, un État, le billet d’un dollar. L’homme réel était un grand propriétaire foncier, spéculateur sur les terres de l’Ouest, attentif à ses comptes jusqu’au shilling, et un maître d’esclaves. Sa carrière militaire fut une longue lutte contre un ennemi plus redoutable que l’armée britannique : l’absence de solde, de vivres et de monnaie digne de ce nom.
George Washington en résumé
Officier de la milice de Virginie pendant la guerre contre la France (1754-1758), Washington épouse en 1759 une riche veuve et devient l’un des grands planteurs de la colonie. Choisi par le Congrès en juin 1775 pour commander l’armée continentale, il perd plus de batailles qu’il n’en gagne, mais garde son armée en vie jusqu’à l’arrivée des Français. Après la victoire, il se retire à Mount Vernon, revient présider la convention de Philadelphie en 1787 et devient président en 1789. Il refuse un troisième mandat et meurt en 1799.
- Époque : Rois et révolutions, XVIIe-XVIIIe siècle
- Naissance : 22 février 1732 (11 février 1731 selon l’ancien calendrier), comté de Westmoreland, Virginie
- Mort : 14 décembre 1799, Mount Vernon, Virginie
- Pays : colonie de Virginie, puis États-Unis
- Fonctions : commandant en chef de l’armée continentale (1775-1783), président de la convention constitutionnelle (1787), président des États-Unis (1789-1797)
- Œuvre principale : la victoire de la guerre d’Indépendance, la démission de 1783, la mise en place de la présidence et des premiers ministères, le discours d’adieu de 1796
- À retenir : une guerre gagnée avec une monnaie qui s’effondrait, puis une présidence qui fonda le crédit public sur le plan de Hamilton
La vie de George Washington : le planteur qui refusa d’être roi
George Washington naît le 22 février 1732 dans le comté de Westmoreland, en Virginie, dans une famille de planteurs de second rang. Son père meurt en 1743 ; le garçon n’ira jamais étudier en Angleterre comme ses demi-frères. Il apprend l’arpentage, mesure les terres de la puissante famille Fairfax et obtient en 1749 sa licence d’arpenteur. En 1754, lieutenant-colonel de la milice de Virginie, il est envoyé contre les Français dans la vallée de l’Ohio ; l’escarmouche de Jumonville et la capitulation de Fort Necessity contribuent à déclencher la guerre de Sept Ans en Amérique. Il sert ensuite le général Braddock et commande le régiment de Virginie jusqu’en 1758.
Le 6 janvier 1759, il épouse Martha Dandridge Custis, veuve fortunée. Le mariage lui donne le contrôle d’une part de l’immense domaine Custis et fait de lui l’un des hommes les plus riches de Virginie. À Mount Vernon, il passe du tabac au blé, achète des terres, siège à l’assemblée coloniale et s’oppose, à partir de 1765, à la politique fiscale de Londres. Délégué au Congrès continental en 1774, il est élu à l’unanimité, le 15 juin 1775, commandant en chef de l’armée continentale.
La guerre est une suite de retraites ponctuée de coups d’audace. Chassé de New York en 1776, il traverse la Delaware dans la nuit de Noël et surprend Trenton. Il perd Philadelphie en 1777, hiverne à Valley Forge, où environ 1 700 personnes meurent, surtout de maladie, puis tient jusqu’à l’alliance française. En 1781, avec l’armée de Rochambeau et la flotte de l’amiral de Grasse, il enferme Cornwallis dans Yorktown, qui capitule le 19 octobre. En mars 1783, il désamorce à Newburgh une conspiration d’officiers impayés, puis rend son commandement au Congrès à Annapolis le 23 décembre 1783.
Retiré à Mount Vernon, il juge la confédération trop faible et accepte de présider la convention de Philadelphie, qui rédige la Constitution en 1787. Élu à l’unanimité par les grands électeurs, il prête serment à New York le 30 avril 1789. Il choisit Alexander Hamilton au Trésor et Thomas Jefferson aux Affaires étrangères, arbitre entre eux, proclame la neutralité en 1793 dans la guerre entre la France et l’Angleterre et réprime en 1794 la révolte contre l’impôt sur le whisky. Il refuse un troisième mandat, publie son discours d’adieu en septembre 1796 et meurt à Mount Vernon le 14 décembre 1799, d’une infection de la gorge aggravée par les saignées.
Qu’a accompli George Washington, et que reste-t-il de son œuvre ?
Washington a gagné une guerre en évitant de la perdre. Sa stratégie, faute de moyens, fut de préserver l’armée plutôt que de chercher la bataille décisive, jusqu’à ce que la France fasse pencher la balance. Il a surtout accompli deux gestes politiques qui ont compté davantage que ses batailles : rendre son épée au Congrès en 1783, au lieu de profiter du mécontentement de l’armée, et quitter la présidence après deux mandats en 1797. La limite de deux mandats restera un usage jusqu’à Franklin Roosevelt, puis deviendra une règle constitutionnelle en 1951.
Il a donné à la présidence ses formes : le titre de « Monsieur le Président », le cabinet, le droit de veto utilisé avec parcimonie. Il a laissé une capitale à son nom, sur le Potomac, dont il choisit lui-même le site. Il a laissé aussi, dans son testament, la promesse d’affranchir après la mort de sa femme les esclaves qui lui appartenaient en propre, le seul des présidents virginiens de sa génération à prévoir l’affranchissement de tous ceux qu’il possédait.
Comment George Washington a-t-il financé son pouvoir ?
Son pouvoir personnel reposait sur la terre et sur le travail forcé. Le mariage avec Martha Custis lui apporte en 1759 la gestion de la part de sa femme dans le vaste domaine Custis, terres et esclaves compris. Il agrandit Mount Vernon, qui compte près de 8 000 acres en 1799, et achète des terres de l’Ouest, y compris des droits sur les terres promises aux soldats de 1754, dont certains s’estimèrent dupés. À sa mort, 317 esclaves vivent à Mount Vernon : 123 lui appartiennent, 153 font partie du domaine Custis et 41 sont loués, dont 40 à un voisin. Sa fortune est presque entièrement en terres et en hommes, très peu en argent liquide ; dans ses dernières années, il construit une distillerie de whisky pour améliorer ses revenus.
L’armée qu’il commande, elle, vit d’une monnaie de papier. Le Congrès continental n’a pas le droit de lever l’impôt : il ne peut que demander aux États des contributions qu’ils versent mal. Il imprime donc, à partir de 1775, des billets libellés en dollars, les continentaux. L’économiste Farley Grubb a établi qu’environ 200 millions de dollars furent émis jusqu’en 1779 ; les États impriment leurs propres billets en parallèle, et les Britanniques diffusent des faux en masse. À la fin de 1778, un continental ne vaut plus qu’un cinquième ou un septième de sa valeur faciale ; en mars 1780, le Congrès reconnaît un cours de quarante pour un. En mai 1781, les billets ne circulent plus. L’expression « not worth a Continental », qui ne vaut pas un continental, en est restée.
Pour Washington, l’effondrement de la monnaie se traduit en soldats sans solde, en fournisseurs payés en reconnaissances de dette, en réquisitions qui dressent les fermiers contre l’armée et en mutineries, comme celle de la ligne de Pennsylvanie en janvier 1781. L’hiver de Valley Forge doit moins au froid qu’à l’argent et à l’intendance : les vivres existaient, le Congrès avait du mal à les payer et à les acheminer. La situation ne se redresse qu’avec deux apports. Le premier est français : prêts, dons et garanties négociés à Paris par Benjamin Franklin, dont la fiche détaille les montants, et l’armée de Rochambeau, payée en espèces sonnantes. Le second est la nomination en 1781 de Robert Morris comme surintendant des finances, qui émet des billets garantis sur son crédit personnel et fonde la Banque de l’Amérique du Nord. La marche sur Yorktown fut financée en partie par des espèces avancées par les Français.
Washington lui-même refuse toute solde en 1775 et ne demande que le remboursement de ses frais, présenté en 1783 dans un compte détaillé que le Congrès règle ; ce compte, où figurent aussi les frais des visites de Martha au quartier général, fait sourire certains biographes. Président, il accepte cette fois le traitement de 25 000 dollars par an voté par le Congrès. Son administration doit trouver de quoi payer la dette de la guerre : c’est l’objet du plan de Hamilton, raconté dans la fiche du secrétaire au Trésor, que Washington soutient et signe, de la reprise des dettes des États à la Banque des États-Unis. L’impôt sur les alcools distillés de 1791 provoque en 1794 la révolte du whisky en Pennsylvanie ; Washington lève près de 13 000 miliciens et prend lui-même la tête de l’expédition, fait rarissime pour un président en exercice. La révolte s’effondre sans combat. Dans son discours d’adieu, il recommande de préserver le crédit public en l’utilisant aussi peu que possible et en remboursant en temps de paix les dettes de la guerre.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de George Washington ?
Le cerisier abattu et l’aveu de l’enfant qui ne savait pas mentir sont une invention du pasteur Mason Locke Weems, qui ajouta l’anecdote en 1806 à la cinquième édition de sa biographie à succès, parue peu après la mort du héros. La prière à genoux dans la neige de Valley Forge vient de la même veine édifiante. Le dollar d’argent lancé par-dessus le Potomac relève de la légende familiale, et le fleuve ne s’y prête guère.
Les fausses dents en bois sont fausses deux fois. Washington, presque édenté dès la cinquantaine, porta des dentiers d’ivoire d’hippopotame, de métal, de dents animales et de dents humaines ; les comptes de Mount Vernon enregistrent en 1784 un achat de dents à des esclaves, sans qu’on sache si elles furent utilisées pour lui. Le culte posthume, enfin, a fait d’un homme ambitieux et susceptible un modèle de désintéressement. Le désintéressement de 1783 fut réel ; l’ambition aussi, et elle s’exprima surtout dans l’achat de terres.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Douglas Southall Freeman a consacré à Washington une biographie en sept volumes (1948-1957), et James Thomas Flexner une autre en quatre, qui ont fixé le portrait du chef militaire et de l’homme d’État. Joseph J. Ellis (His Excellency. George Washington, 2004) et Ron Chernow (Washington. A Life, 2010) ont donné les synthèses récentes les plus lues, attentives au caractère et à l’ambition. En français, André et Philippe Kaspi (Washington, héros d’un nouveau monde, 1986) et Bernard Cottret (La Révolution américaine, 2003) replacent le personnage dans la révolution.
L’historiographie récente s’est concentrée sur l’esclavage. Henry Wiencek (An Imperfect God, 2003) a étudié l’évolution de Washington vers l’affranchissement, Erica Armstrong Dunbar (Never Caught, 2017) la fuite d’Ona Judge, esclave de Martha, que le président fit rechercher. Les débats portent aussi sur sa valeur de stratège, que ses défaites de 1776-1777 rendent discutable, et sur la part qui lui revient dans le programme financier de son secrétaire au Trésor : Washington n’était pas un théoricien du crédit, mais il en comprit l’enjeu après huit ans de guerre sans argent.
Que peut apprendre de George Washington celui qui décide ?
Washington a fait la guerre avec des moyens toujours inférieurs à ceux de l’adversaire. Sa principale ressource fut le temps, et sa principale réussite fut de ne pas tout perdre en une journée.
- Préserver le capital avant de chercher le gain : une armée intacte valait mieux qu’une victoire risquée, tant que l’allié français n’était pas là.
- Une monnaie qui finance une guerre sans impôt finit par ne plus rien financer : en cinq ans, les continentaux passèrent de la valeur faciale à rien.
- La confiance des créanciers se reconstruit par les institutions : l’impôt fédéral et le plan de Hamilton réparèrent ce que la planche à billets avait détruit.
- Savoir partir est une décision : la démission de 1783 et le refus d’un troisième mandat donnèrent à la république une crédibilité qu’aucune loi ne pouvait fournir.
- La richesse foncière n’est pas de la liquidité : l’homme le plus riche de Virginie manqua souvent d’argent comptant.
Quels livres lire sur George Washington ?
- André et Philippe Kaspi, Washington, héros d’un nouveau monde, Gallimard, 1986 : une introduction claire en français.
- Bernard Cottret, La Révolution américaine. La quête du bonheur, 1763-1787, Perrin, 2003 : le contexte de la guerre et de la Constitution.
- Ron Chernow, Washington. A Life, Penguin Press, 2010 : la grande biographie récente, non traduite.
- Joseph J. Ellis, His Excellency. George Washington, Knopf, 2004 : un portrait bref et pénétrant.
- Erica Armstrong Dunbar, Never Caught. The Washingtons’ Relentless Pursuit of Their Runaway Slave, Ona Judge, Atria, 2017 : le président face à l’esclave qui lui échappa.
Questions fréquentes sur George Washington
Que veut dire « not worth a Continental » ?
L’expression signifie qu’une chose ne vaut rien. Elle vient des continentaux, les billets émis par le Congrès pendant la guerre d’Indépendance, qui perdirent presque toute leur valeur : un pour quarante en 1780, puis plus aucun cours en 1781. Les détenteurs purent les échanger en 1790 contre des titres fédéraux à un centième de leur valeur faciale.
George Washington possédait-il des esclaves ?
Oui, dès l’âge de onze ans, par héritage. En 1799, 317 esclaves vivaient à Mount Vernon, dont 123 lui appartenaient. Son testament prévoyait d’affranchir ces derniers après la mort de sa femme ; Martha Washington signa en décembre 1800 l’acte qui les rendit libres le 1er janvier 1801.
Washington avait-il des dents en bois ?
Non. Ses dentiers étaient faits d’ivoire, de métal, de dents animales et de dents humaines. La légende du bois vient sans doute de l’aspect des dentiers d’ivoire tachés avec le temps.
Washington était-il payé comme général ?
Il refusa toute solde en 1775 et demanda seulement le remboursement de ses dépenses, qu’il présenta en 1783 dans un compte détaillé réglé par le Congrès. Comme président, il reçut le traitement de 25 000 dollars par an fixé par le Congrès en 1789.
Pour aller plus loin
- Napoléon, qui fit prendre le deuil à l’armée française à l’annonce de sa mort, en 1800
- L’hyperinflation, pour comprendre ce qui arriva aux continentaux
- L’inflation, ses causes et ses effets sur ceux qui sont payés en monnaie
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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