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Histoire d’Alstom : d’une usine née d’une frontière au champion du rail

Histoire d’Alstom

Alstom est un constructeur ferroviaire français : trains à grande vitesse et régionaux, métros, tramways, signalisation et maintenance, pour 19,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Son histoire est celle d’un conglomérat né en 1928 autour d’une usine que l’annexion de l’Alsace avait fait naître à Belfort, qui a frôlé la faillite, vendu l’énergie à General Electric, vu Bruxelles interdire son mariage avec Siemens, et fini par avaler Bombardier.

Alstom en bref

  • Fondation : 1928, sous le nom d’Alsthom, par le rapprochement de la Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM), née en 1872, et de la filiale française de Thomson-Houston ; premier patron : Auguste Detœuf.
  • Siège : Saint-Ouen-sur-Seine (Seine-Saint-Denis).
  • Dirigeants : Martin Sion, directeur général depuis le 1er avril 2026 ; Philippe Petitcolin, président du conseil d’administration depuis juin 2024.
  • Activités : matériel roulant, services de maintenance, signalisation, systèmes ferroviaires clés en main.
  • Gammes principales : Avelia (grande vitesse, dont le TGV M), Coradia (trains régionaux), Metropolis (métros), Citadis (tramways), Traxx (locomotives), Urbalis (signalisation de métro).
  • Effectifs : 87 800 collaborateurs dans 61 pays.
  • Cotation : Euronext Paris (code ALO) ; sorti du CAC 40 en mars 2024, membre du SBF 120.
  • Chiffre d’affaires 2025-2026 (exercice clos le 31 mars 2026) : 19,2 milliards d’euros.

Quelle est l’histoire d’Alstom ?

1872-1928 : une usine née d’une frontière

L’ancêtre industriel d’Alstom est alsacien. En 1872, les établissements André Koechlin et Cie, de Mulhouse, qui fabriquent machines textiles et locomotives à vapeur, fusionnent avec la Société de Graffenstaden pour former la Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM). L’Alsace est alors allemande depuis un an. Pour garder un pied sur le marché français, la SACM ouvre en 1879 une usine de l’autre côté de la nouvelle frontière, à Belfort. Elle emploie 35 personnes en décembre 1879, 6 700 en 1914 ; on y fait des locomotives et, dès 1888, du matériel électrique. Le Belfort d’aujourd’hui, celui des motrices de TGV, est un enfant de la guerre de 1870.

1928-1969 : Alsthom, l’électricité et le rail

En 1928, la SACM s’allie au groupe Thomson-Houston : une partie de ses activités, dont Belfort, et la filiale française de l’américain Thomson-Houston forment Alsthom, contraction d’ALSacienne et de THOMson. L’homme de l’opération est Auguste Detœuf, polytechnicien venu de Thomson-Houston, qui dirige Alsthom jusqu’en 1940, d’abord comme administrateur délégué. Patron lettré, il a laissé les Propos de O. L. Barenton, confiseur, recueil de maximes sur la vie des affaires.

Entre les deux guerres, Alsthom produit locomotives électriques, turbines à vapeur et turbo-alternateurs. En 1964, il crée trois filiales communes avec la Compagnie générale d’électricité (CGE). À la fin des années 1960, un accord de partage avec Thomson-Brandt donne à la CGE le contrôle de fait d’Alsthom.

1969-1989 : dans l’orbite de la CGE, le temps du TGV

Alsthom absorbe Brissonneau et Lotz et son usine d’Aytré, près de La Rochelle, en 1972 ; au milieu des années 1970, il fusionne avec les Chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire et devient Alsthom-Atlantique, avant de reprendre le nom d’Alsthom en 1985.

C’est l’époque du TGV, construit par Alsthom pour la SNCF. Le 26 février 1981, la rame no 16 atteint 380 km/h en essai ; le 22 septembre suivant, François Mitterrand inaugure la ligne Paris-Lyon, ouverte au public dans la foulée. Le 18 mai 1990, une rame TGV Atlantique pousse le record à 515,3 km/h. Le train devient une vitrine nationale, son constructeur une affaire d’État.

1989-2003 : GEC Alsthom, l’indépendance et la quasi-faillite

En 1989, la CGE apporte Alsthom à une coentreprise détenue à parité avec le britannique General Electric Company (GEC), sans lien avec l’américain General Electric : GEC Alsthom. La CGE prend en 1991 le nom d’Alcatel Alsthom. En 1995, Serge Tchuruk décide d’en faire un pur groupe de télécommunications. En 1998, GEC et Alcatel Alsthom mettent en Bourse 52 % de leur filiale, qui devient Alstom, sans « h ». La sortie a un prix : chacun des deux actionnaires se fait d’abord verser un dividende exceptionnel de 700 millions d’euros, et la filiale doit racheter Cegelec à un prix que le Sénat jugera excessif.

Mal dotée en fonds propres, Alstom achète : De Dietrich Ferroviaire, son fournisseur de voitures TGV, en 1998, le constructeur du Pendolino, Fiat Ferroviaria, peu après, et surtout, en 1999, les centrales électriques du suédo-suisse ABB, réunies dans ABB Alstom Power. Les nouvelles turbines à gaz d’ABB se révèlent défectueuses ; Patrick Kron en estimera le coût total à 4 ou 5 milliards d’euros. En 2003, les commandes se raréfient, les banques refusent leurs cautions : Alstom frôle le défaut de paiement.

2003-2014 : le sauvetage et le conglomérat

Patrick Kron, polytechnicien et ingénieur des mines, devient président-directeur général en mars 2003. Les ministres de l’Économie Francis Mer, puis Nicolas Sarkozy, défendent à Bruxelles un plan que la Commission européenne accepte en juillet 2004 : l’État prend 21 % du capital pour 720 millions d’euros et apporte prêts et garanties ; en contrepartie, Alstom cède ses turbines industrielles à Siemens, sa branche transmission et distribution d’électricité à Areva et ses chantiers navals. Les effectifs tombent de 110 000 à 55 000 entre début 2003 et fin 2005. En juin 2006, l’État revend sa participation à Bouygues pour 2 milliards d’euros, avec 1,26 milliard de plus-value : un sauvetage public rentable, chose assez rare pour être notée.

Le 3 avril 2007, une rame d’essai issue du TGV atteint 574,8 km/h, record toujours inégalé pour un train roulant sur rails. En 2010, Alstom rachète à Areva, pour 2,3 milliards d’euros, la branche transmission et distribution qu’il avait dû lui céder pour 0,92 milliard en 2004 ; il prend aussi 25 % du constructeur ferroviaire russe Transmashholding. Après 2008, les commandes d’énergie stagnent et la dette remonte.

2014-2016 : la vente de l’énergie à General Electric

Le 23 avril 2014, l’agence Bloomberg révèle qu’Alstom négocie la vente de sa branche énergie à General Electric. Le ministre Arnaud Montebourg dit l’avoir appris par la presse. Le 30 avril, General Electric dépose une offre ferme de 12,35 milliards d’euros ; Siemens, puis Siemens avec Mitsubishi Heavy Industries, tentent une contre-offre. Un décret du 14 mai 2014 soumet ce genre de rachat à l’autorisation de l’État, qui signe un protocole le 21 juin et obtient, par un prêt de titres de Bouygues, de pouvoir exercer 20 % des droits de vote.

L’affaire a une face judiciaire. En avril 2013, un cadre d’Alstom, Frédéric Pierucci, a été arrêté à New York, dans une affaire de pots-de-vin versés en Indonésie. Le 22 décembre 2014, trois jours après l’assemblée générale qui approuve la vente, le ministère américain de la Justice annonce qu’Alstom plaide coupable et paiera 772 millions de dollars d’amende. La coïncidence a nourri le soupçon d’une pression américaine. Le Sénat, en 2018, n’a pas tranché : rien ne permet, selon lui, de dire que la menace pénale a été déterminante, mais elle « n’a pu qu’être prise en considération ». La vente est conclue le 2 novembre 2015. Alstom ne garde en propre que le ferroviaire, hormis trois coentreprises avec General Electric, rachète à l’américain sa signalisation pour 0,7 milliard et rend 3,2 milliards à ses actionnaires.

Henri Poupart-Lafarge succède à Patrick Kron le 1er février 2016. Le 7 septembre, Alstom annonce le transfert de la production de Belfort vers Reichshoffen, en Alsace, d’ici à 2018. À sept mois de la présidentielle, l’État s’emporte : le 4 octobre, il annonce une commande de quinze TGV, six autres pour la ligne Lyon-Turin et vingt locomotives. Le Premier ministre, Manuel Valls, déclare le site « sauvé ».

2017-2021 : le mariage interdit, puis Bombardier

Le 26 septembre 2017, Siemens et Alstom annoncent la fusion de leurs activités ferroviaires : un « mariage entre égaux » qui aurait donné 50 % du capital à Siemens. Le 6 février 2019, la Commission européenne l’interdit : l’opération aurait nui à la concurrence dans la signalisation et les trains à très grande vitesse, faute de remèdes suffisants. Alstom reste seul.

Le 17 février 2020, il annonce le rachat de Bombardier Transport pour 5,8 à 6,2 milliards d’euros. La Caisse de dépôt et placement du Québec, actionnaire de Bombardier Transport, réinvestit dans Alstom et en devient le premier actionnaire. L’opération est finalisée le 29 janvier 2021 : le groupe double presque de taille. Bouygues, lui, a depuis quitté le capital.

Depuis 2021 : la digestion

La digestion de Bombardier est longue et coûteuse. Après l’invasion de l’Ukraine, Alstom déprécie entièrement sa participation de 20 % dans Transmashholding. En juin 2024, la présidence est séparée de la direction générale et confiée à Philippe Petitcolin, ancien directeur général de Safran. Le 1er avril 2026, Martin Sion, venu d’ArianeGroup, succède à Henri Poupart-Lafarge après dix ans de règne.

Que fait Alstom aujourd’hui ?

Sur l’exercice 2025-2026, Alstom a réalisé 19,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, répartis en quatre métiers :

  • Matériel roulant (10,0 milliards d’euros, 53 % des ventes) : gammes Avelia (dont le TGV M de la SNCF et le NextGen Acela d’Amtrak), Coradia, Metropolis, Citadis et Traxx.
  • Services (4,7 milliards, 24 %) : maintenance, modernisation et pièces.
  • Signalisation (2,7 milliards, 14 %) : contrôle des trains, dont Urbalis pour les métros.
  • Systèmes (1,8 milliard, 9 %) : lignes et réseaux livrés clés en main.

L’Europe fait 61 % des ventes, devant les Amériques (17 %), l’Asie-Pacifique (13 %) et la zone Afrique, Moyen-Orient et Asie centrale (9 %). Le carnet de commandes atteignait 104,4 milliards d’euros au 31 mars 2026.

Qui sont les dirigeants d’Alstom ?

  • Auguste Detœuf (1928-1940) : premier dirigeant d’Alsthom.
  • Pierre Bilger (1991-2003) : à la tête de GEC Alsthom, puis président-directeur général d’Alstom de 1998 au début de 2003.
  • Patrick Kron (2003-2016) : président-directeur général.
  • Henri Poupart-Lafarge (2016-2026) : président-directeur général jusqu’en juin 2024, puis directeur général.
  • Philippe Petitcolin (depuis 2024) : président du conseil d’administration.
  • Martin Sion (depuis 2026) : directeur général.

Comment Alstom a-t-il évolué en Bourse ?

Alstom est coté depuis 1998, d’abord à Paris, Londres et New York ; il a quitté Londres le 17 novembre 2003 et New York le 10 août 2004. Le titre (code ALO) entre et sort du CAC 40 avec une régularité de métronome : il y entre fin 1999, en sort en 2002, y revient en 2006, en ressort en mars 2016 au profit de Sodexo, y revient le 21 septembre 2020 à la place d’Accor, et lui cède de nouveau sa place en mars 2024, devenu la plus petite capitalisation de l’indice. Il fait partie du SBF 120.

Quels sont les chiffres clés d’Alstom depuis 2021-2022 ?

Exercice (clos le 31 mars) Chiffre d’affaires Commandes reçues Résultat d’exploitation ajusté Résultat net part du groupe
2021-2022 15,47 19,26 0,77 -0,58
2022-2023 16,51 20,69 0,85 -0,13
2023-2024 17,62 18,95 1,00 -0,31
2024-2025 18,49 19,85 1,18 0,15
2025-2026 19,17 27,63 1,17 0,32

En milliards d’euros, comptes publiés par Alstom. Les pertes nettes tiennent largement à l’amortissement du prix payé pour Bombardier Transport et, en 2021-2022, à la dépréciation de la participation russe.

Questions fréquentes sur Alstom

Qui a fondé Alstom ?

Alstom descend d’Alsthom, créé en 1928 par le rapprochement de la Société alsacienne de constructions mécaniques et de la filiale française de Thomson-Houston, sous la conduite d’Auguste Detœuf.

D’où vient le nom Alstom ?

Alsthom contractait ALSacienne et THOMson. Le « h » disparaît en 1998, à l’entrée en Bourse.

Qui dirige Alstom ?

Martin Sion, venu d’ArianeGroup, est directeur général depuis le 1er avril 2026. Philippe Petitcolin, ancien directeur général de Safran, préside le conseil d’administration depuis juin 2024.

Pourquoi Alstom a-t-il vendu sa branche énergie à General Electric ?

Ses turbines souffraient du recul des centrales thermiques, sa dette montait et Bouygues voulait sortir. La vente, conclue en novembre 2015, en a fait un groupe purement ferroviaire.

Alstom fabrique-t-il le TGV ?

Oui, depuis le premier, mis en service en 1981 entre Paris et Lyon, jusqu’au TGV M.

Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT d’Alstom.

Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.

Sources

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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