Histoire de Lafarge : des fours à chaux de l’Ardèche au groupe suisse Holcim

Lafarge n’est plus une entreprise cotée : c’est aujourd’hui une filiale et une marque du groupe suisse Holcim, l’un des premiers producteurs mondiaux de ciment, de granulats et de béton. Son histoire est celle d’une affaire familiale de chaux de l’Ardèche, devenue premier cimentier du monde en 2001, puis absorbée par son rival suisse dans une fusion dite « entre égaux ». Elle est rattrapée en 2026 par un jugement pour financement d’entreprise terroriste, rendu à Paris et frappé d’appel.
Lafarge et Holcim en bref
- Origines : Lafarge, fondé en 1833 au Teil (Ardèche) par la famille Pavin de Lafarge, a fusionné en 2015 avec le suisse Holcim ; LafargeHolcim est devenu Holcim en 2021.
- Ce qu’est devenu Lafarge : une filiale et une marque de Holcim ; Lafarge Canada est parti en 2025 avec Amrize.
- Siège : Zoug, en Suisse.
- Dirigeants : Miljan Gutovic, directeur général depuis mai 2024 ; Kim Fausing, président du conseil d’administration depuis 2025.
- Activités : ciment, granulats, béton, et solutions de construction (murs, toitures, isolation, recyclage).
- Effectifs : plus de 50 000 salariés dans 45 pays, selon le groupe, après le rachat de Xella.
- Cotation : SIX Swiss Exchange, à Zurich (code HOLN), membre de l’indice SMI.
- Chiffre d’affaires 2025 : 15,7 milliards de francs suisses, sans l’Amérique du Nord.
Quelle est l’histoire de Lafarge ?
1833-1918 : de la chaux du Teil au canal de Suez
Les Pavin de Lafarge tirent de la chaux d’une carrière du Teil, au bord du Rhône, depuis le XVIIIe siècle selon certaines sources, depuis 1831 seulement selon d’autres. Le groupe retient la date de 1833 : Auguste Pavin de Lafarge, qui a dû quitter Lyon après la révolution de 1830, confie l’affaire à son fils Léon, polytechnicien, puis à son cadet Édouard, qui s’associent ensuite sous le nom de Lafarge Frères.
En 1864, Lafarge livre 110 000 tonnes de chaux hydraulique pour les blocs de béton des jetées du canal de Suez. Il n’a pas construit le canal, mais y gagne un nom. La famille, catholique sociale, bâtit vers 1880 une cité ouvrière, la « cité Blanche ». À la veille de la Grande Guerre, Lafarge vend quelque 800 000 tonnes par an.
1919-1958 : la société anonyme, Paris et l’Afrique du Nord
En 1919, la société en commandite devient une société anonyme, les Chaux et Ciments de Lafarge et du Teil, inscrite à la Bourse de Paris en 1923. La même année, elle crée en Algérie une société de ciment Portland, puis achète en 1928 les Chaux et Ciments du Maroc. Jean de Waubert de Genlis, ancien banquier devenu administrateur délégué en 1928, installe le siège à Paris.
La crise des années 1930 lui permet d’absorber des concurrents en difficulté. Pendant l’Occupation, ses usines, coupées par la ligne de démarcation, travaillent, comme une large part de l’industrie française, pour l’économie allemande ; des historiens y ajoutent des livraisons pour le mur de l’Atlantique. À la Libération, l’usine du Teil est placée sous séquestre, avec une gestion ouvrière, de 1944 à 1947, jusqu’à ce que le Conseil d’État lève la mesure. Après 1948, deux ingénieurs, Alfred François et Marcel Demonque, modernisent des usines épuisées ; en 1959, la famille se retire de la gestion.
1956-1989 : l’Amérique du Nord et Lafarge Coppée
La filiale nord-américaine, créée en 1956, ouvre à Vancouver en 1958 sa première cimenterie ; la cérémonie d’inauguration est interrompue deux fois par une panne du four. En 1970, la filiale canadienne fusionne avec Canada Cement. Olivier Lecerf, à la tête du groupe à partir de 1974, engage en 1980 le rapprochement avec le belge Coppée, conclu en 1981, d’où naît Lafarge Coppée, et prend en août 1981 96 % de l’américain General Portland, qui n’en voulait pas, pour 349 millions de dollars. En 1989, Bertrand Collomb lui succède ; le rachat du suisse Cementia et de l’espagnol Asland fait du groupe le deuxième cimentier du monde.
1989-2007 : Redland, Blue Circle et la première place mondiale
Revenu au seul nom de Lafarge, le groupe achète en 1997 le britannique Redland, granulats et tuiles. Début 2000, il lance une offre publique d’achat sur Blue Circle Industries, sixième cimentier mondial ; au prix proposé, la majorité des actionnaires la refuse, mais Lafarge garde 22,6 % du capital. Une nouvelle offre, amicale cette fois, est acceptée le 19 février 2001 et l’acquisition conclue en juillet : Lafarge devient le premier producteur mondial de ciment, et cède ses matériaux de spécialités, regroupés dans Materis.
Bruno Lafont devient directeur général le 1er janvier 2006, puis président-directeur général le 3 mai 2007. Il annonce en décembre 2007 le rachat d’Orascom Cement, branche ciment du groupe égyptien des Sawiris, pour 8,8 milliards d’euros, plus 2 milliards de dollars de dette reprise ; Nassef Sawiris entre au capital de Lafarge. L’opération, conclue en 2008, apporte le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, et un projet de cimenterie à Jalabiya, dans le nord de la Syrie.
2008-2014 : la dette et la Syrie
Orascom précède de peu la crise financière : Lafarge doit vendre des actifs pour se désendetter. En 2012, il réalise 15,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires avec 65 000 salariés dans 64 pays.
L’usine de Jalabiya, qui a coûté environ 680 millions de dollars selon la justice américaine, tourne depuis mai 2010, moins d’un an avant le début de la guerre civile. Bien des entreprises quittent la région ; Lafarge garde l’usine ouverte avec ses salariés syriens. En 2013 et 2014, sa filiale Lafarge Cement Syria paie, par des intermédiaires, trois groupes que la justice française qualifiera de terroristes, l’État islamique, le Front al-Nosra et Ahrar al-Cham : paiements dits « de sécurité », laissez-passer pour les camions et les salariés, achats à des fournisseurs qu’ils contrôlent. L’État islamique prend l’usine le 19 septembre 2014.
2014-2017 : la fusion « entre égaux » avec Holcim
Le 7 avril 2014, Lafarge et le suisse Holcim, numéros un et deux mondiaux, annoncent une fusion entre égaux. L’égalité ne survit pas aux comptes annuels : en mars 2015, Holcim, dont les résultats ont mieux tenu, obtient 9 de ses actions pour 10 actions Lafarge, et Bruno Lafont, promis à la direction générale, doit se contenter de la coprésidence. Eric Olsen, venu de Lafarge, dirige LafargeHolcim, né le 10 juillet 2015 avec son siège en Suisse.
Le 21 juin 2016, Le Monde révèle « les troubles arrangements de Lafarge avec l’État islamique ». En novembre, les associations Sherpa et ECCHR (Centre européen pour les droits constitutionnels et humains) et onze anciens salariés portent plainte à Paris. LafargeHolcim reconnaît en mars 2017 des pratiques « inacceptables » ; Eric Olsen, que l’enquête interne ne met pas en cause, démissionne en avril. Jan Jenisch, venu de Sika, le remplace.
2017-2026 : Holcim, Amrize et les jugements
Jan Jenisch regroupe à partir de 2019 les fonctions centrales, jusque-là partagées entre Zurich et Paris, à Zoug et à Holderbank. En 2021, LafargeHolcim s’appelle désormais Holcim ; Lafarge n’est plus qu’une filiale et une marque.
Le 18 octobre 2022, à New York, Lafarge SA plaide coupable d’association de malfaiteurs en vue de soutenir des organisations terroristes et paie 778 millions de dollars, une première selon le ministère américain de la Justice. Les documents judiciaires américains indiquent que les dirigeants de Lafarge ont caché les faits à Holcim et aux commissaires aux comptes ; Holcim souligne que ni la maison mère ni les activités américaines de Lafarge n’étaient en cause.
Le 13 avril 2026, le tribunal correctionnel de Paris déclare coupables de financement d’entreprise terroriste Lafarge SA et huit autres prévenus : 5 593 897 euros ont été versés aux trois groupes. Il écarte le racket invoqué par la défense et l’argument selon lequel l’État français aurait demandé au groupe de rester en Syrie, tout en relevant que les prévenus n’adhéraient pas à l’idéologie de ces groupes. Lafarge SA écope de 1 125 000 euros d’amende, le maximum, requis par le parquet, et, solidairement avec quatre anciens dirigeants, de 4,57 millions d’euros d’amende douanière. Les peines de prison vont de dix-huit mois à sept ans ; Bruno Lafont en reçoit six, Christian Herrault, son ancien directeur général adjoint, cinq, tous deux incarcérés à l’audience. Tous les condamnés ont fait appel : le jugement n’est pas définitif. Le 26 mai 2026, la cour d’appel de Paris remet Bruno Lafont et Christian Herrault en liberté sous contrôle judiciaire, en attendant le nouveau procès. Une instruction distincte, pour complicité de crimes contre l’humanité, se poursuit.
Le 23 juin 2025, Holcim détache son activité nord-américaine, cotée à Zurich et à New York sous le nom d’Amrize et confiée à Jan Jenisch. Le Holcim qui reste est européen, latino-américain, asiatique et africain, et il achète : l’allemand Xella le rejoint en juin 2026.
Que fait Holcim aujourd’hui ?
En 2025, Holcim a réalisé 15,7 milliards de francs suisses de chiffre d’affaires, dans deux métiers :
- Matériaux de construction : ciment, granulats, béton prêt à l’emploi, dont les gammes moins carbonées ECOPlanet (ciment) et ECOPact (béton).
- Solutions de construction : systèmes de murs (Ytong, Silka, avec Xella), toitures, isolation, et recyclage des déchets de démolition sous la marque ECOCycle.
Depuis la scission d’Amrize, l’Europe fait plus de la moitié des ventes, devant l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique, puis l’Amérique latine.
Qui sont les dirigeants de Lafarge et de Holcim ?
- Léon et Édouard Pavin de Lafarge (1833-1843) : fils du fondateur.
- Jean de Waubert de Genlis (1928-1948) : administrateur délégué.
- Alfred François et Marcel Demonque (1948-1974) : la reconstruction, puis l’Amérique du Nord.
- Olivier Lecerf (1974-1989) : Coppée et General Portland.
- Bertrand Collomb (1989-2007) : Blue Circle.
- Bruno Lafont (2006-2015) : Orascom et la fusion.
- Eric Olsen (2015-2017) : directeur général de LafargeHolcim.
- Jan Jenisch (2017-2025) : directeur général, puis président ; aujourd’hui patron d’Amrize.
- Miljan Gutovic (depuis 2024) : directeur général.
- Kim Fausing (depuis 2025) : président du conseil d’administration.
Comment Lafarge a-t-il évolué en Bourse ?
Inscrite à la Bourse de Paris en 1923, l’action Lafarge a ensuite fait partie du CAC 40. Son histoire s’achève en 2015 par une offre publique d’échange de Holcim, à 9 actions nouvelles pour 10 actions Lafarge, soutenue par Groupe Bruxelles Lambert et par Nassef Sawiris, qui détiennent ensemble près de 35 % du capital. Le titre est radié d’Euronext Paris le 23 octobre 2015 ; le groupe, coté à Zurich et à Paris, quitte Paris le 30 décembre 2022. Le 23 juin 2025, les actionnaires de Holcim reçoivent une action Amrize par action Holcim.
Quels sont les chiffres clés de Holcim depuis 2021 ?
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat d’exploitation courant | Résultat net part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 26,83 | 4,61 | 2,30 |
| 2022 | 29,19 | 4,75 | 3,31 |
| 2023 | 27,01 | 4,76 | 3,06 |
| 2024 (publié) | 26,41 | 5,05 | 2,93 |
| 2024 (sans l’Amérique du Nord) | 16,20 | 2,84 | 1,46 |
| 2025 | 15,72 | 2,88 | 0,39 |
En milliards de francs suisses, comptes publiés par Holcim. L’Amérique du Nord (Amrize) est comprise jusqu’à la ligne 2024 publiée. Le résultat net de 2025 est amputé par la sortie du Nigeria.
Questions fréquentes sur Lafarge
Qui a fondé Lafarge ?
La famille Pavin de Lafarge, au Teil, en Ardèche. Le groupe date sa fondation de 1833, quand Auguste Pavin de Lafarge confie l’exploitation de chaux à ses fils.
Lafarge existe-t-il encore ?
Oui, comme filiale et marque du suisse Holcim, notamment en France. L’action Lafarge n’est plus cotée depuis octobre 2015.
Pourquoi Lafarge a-t-il été condamné ?
Pour avoir versé en 2013 et 2014, par sa filiale syrienne, près de 5,6 millions d’euros à des groupes armés, dont l’État islamique, afin de faire tourner sa cimenterie. Lafarge a plaidé coupable aux États-Unis en 2022 et a été condamné à Paris le 13 avril 2026 ; la société et les huit autres condamnés ont fait appel.
Qu’est-ce qu’Amrize ?
L’ancienne branche nord-américaine de Holcim, Lafarge Canada comprise, cotée séparément à Zurich et à New York depuis le 23 juin 2025.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Lafarge, rapport annuel 2000 (16 mars 2001)
- Orascom Construction Industries, « OCI Announces Agreement with Lafarge » (10 décembre 2007)
- Lafarge, « Evolution of Lafarge’s Executive Committee » (3 juillet 2013)
- Autorité des marchés financiers, décision de conformité de l’offre publique d’échange de Holcim sur Lafarge (29 mai 2015)
- Le Temps, « Assemblée générale décisive pour la fusion entre Holcim et Lafarge » (4 mai 2015)
- LafargeHolcim, « LafargeHolcim finalise la procédure de retrait obligatoire des actions restantes de Lafarge S.A. » (23 octobre 2015)
- Option Finance, « Holcim se retire d’Euronext Paris pour simplifier sa structure de cotation » (21 novembre 2022)
- Holcim, résultats annuels 2021 (25 février 2022)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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