Histoire d’EDF : des barrages de la Libération au retour dans le giron de l’État

EDF, Électricité de France, exploite le parc nucléaire et les grands barrages français, gère par ses filiales l’essentiel du réseau électrique du pays et appartient entièrement à l’État depuis juin 2023. Son histoire est celle d’un monopole né de la Libération, qui a fait de la France le pays où le nucléaire pèse le plus lourd dans l’électricité, a tenté l’aventure de la Bourse pendant dix-sept ans et demi, puis en est sorti par la petite porte.
EDF en bref
- Fondation : loi du 8 avril 1946 sur la nationalisation de l’électricité et du gaz, portée par le ministre communiste Marcel Paul.
- Siège : Paris, avenue de Wagram (8e arrondissement).
- Dirigeant : Bernard Fontana, président-directeur général depuis mai 2025.
- Activités : production, transport, distribution, négoce et vente d’électricité, services énergétiques, ingénierie et équipements nucléaires.
- Filiales principales : Enedis (distribution), RTE (transport), EDF Energy (Royaume-Uni), Edison (Italie), Framatome, Dalkia.
- Effectifs : 197 363 collaborateurs et 41,1 millions de clients dans le monde fin 2025.
- Cotation : aucune ; coté à Paris de novembre 2005 à juin 2023, EDF appartient à 100 % à l’État.
- Chiffre d’affaires 2025 : 113,3 milliards d’euros.
Quelle est l’histoire d’EDF ?
1946-1960 : la nation prend le courant
Avant la guerre, l’électricité française est une mosaïque : environ 200 sociétés de production, une centaine de transport et quelque 1 150 de distribution, qui ne livrent même pas le courant sous une tension commune. La Libération tranche. Le programme du Conseil national de la Résistance réclamait le « retour à la nation » des sources d’énergie. Marcel Paul, communiste rentré de Buchenwald et devenu ministre de la Production industrielle, porte la loi. Celle du 8 avril 1946 crée Électricité de France et Gaz de France.
La direction est confiée à des ingénieurs de l’État, polytechniciens et souvent résistants : Pierre Simon, premier président, puis Roger Gaspard, longtemps directeur général. Leur priorité est l’eau. Les barrages se succèdent, surtout dans les Alpes ; celui de Tignes donne à EDF sa première leçon d’impopularité, puisqu’il faut noyer un village, au point qu’une grue du chantier est dynamitée dès 1946. En 1960, l’hydraulique fournit 71,5 % de la production d’EDF.
1960-1973 : le confort moderne, au fioul
La consommation double au cours des années 1960. En 1963, EDF pose 70 000 « compteurs bleus » par mois ; la France passe progressivement au 220 volts, et les machines à laver suivent. Pour suivre une demande plus heurtée, EDF se tourne vers le pétrole, alors bon marché et souple d’emploi : en 1973, les centrales au fioul assurent 43 % de sa production, contre 3 % treize ans plus tôt.
Le nucléaire existe déjà, mais en parent pauvre. EDF a décidé en 1957 de construire à Chinon, sur la Loire, sa première centrale, selon la filière française dite uranium naturel-graphite-gaz, mise au point par le Commissariat à l’énergie atomique ; le premier réacteur, EDF 1, est mis en service en 1963. Puis EDF délaisse cette filière nationale pour la technologie américaine à eau pressurisée, jugée plus efficace. En 1973, l’atome ne pèse encore que 8 % de la production.
1974-1995 : le pari nucléaire
Le choc pétrolier de 1973 fait le reste. Le 6 mars 1974, à la télévision, le Premier ministre Pierre Messmer résume l’équation : pas de pétrole, peu de charbon, peu de gaz, donc l’électricité, et l’électricité nucléaire. Le plan qui porte son nom prévoit de lancer treize réacteurs d’environ 1 000 mégawatts en deux ans. Les chantiers s’ouvrent partout, sans grand débat public : en 1977, une manifestation contre le surgénérateur Superphénix, à Creys-Malville, se solde par la mort d’un manifestant. Dès 1978, lors d’une panne nationale, l’Alsace reste alimentée grâce à la centrale de Fessenheim. En 1981, le gouvernement de François Mitterrand gèle les chantiers, puis les laisse reprendre à un rythme ralenti.
Le résultat est spectaculaire : de 1974 à 1989, EDF construit 56 réacteurs, et en 1990 le nucléaire fournit 75 % de son électricité. Le revers l’est aussi. Les prévisions de demande de la fin des années 1970 étaient trop hautes, la dette a gonflé, et EDF se retrouve en surcapacité. Il faut écouler les kilowattheures : promotion du chauffage électrique, courant à prix d’ami pour Pechiney à Dunkerque en 1988, que Bruxelles fait renégocier, exportations vers l’Italie, la Suisse et, par le câble sous la Manche achevé en 1986, la Grande-Bretagne. En 1984, selon le groupe, EDF construit sa première centrale à l’étranger, à Daya Bay, en Chine. En 1989, l’entreprise perd 4 milliards de francs ; son président, Pierre Delaporte, qualifie le résultat de « catastrophique » dans le Financial Times.
1996-2008 : la concurrence, la Bourse, l’étranger
La directive européenne de 1996 ouvre le marché. La France traîne des pieds, puis s’exécute : les plus gros industriels peuvent choisir leur fournisseur au tournant des années 2000, tous les clients professionnels en 2004 et les ménages en 2007. Président à partir de juillet 1998, François Roussely veut faire d’EDF un groupe européen ; à la même époque, EDF achète London Electricity, distributeur de la capitale britannique.
En 2004, une loi transforme l’établissement public en société anonyme, dont l’État reste l’actionnaire très majoritaire. Le 21 novembre 2005, sous la présidence de Pierre Gadonneix, EDF entre en Bourse au prix de 32 euros pour les particuliers. Plus de cinq millions d’entre eux souscrivent. En décembre 2007, à Flamanville, dans la Manche, EDF coule le premier béton de son premier EPR, le réacteur de troisième génération, pour une mise en service prévue en 2012 et un coût annoncé de 3,3 milliards d’euros. En septembre 2008, il s’offre British Energy, exploitant de centrales nucléaires au Royaume-Uni, pour 12,5 milliards de livres : la plus grosse acquisition de son histoire.
2009-2021 : le temps des chantiers sans fin
Henri Proglio, puis Jean-Bernard Lévy, héritent d’un groupe qui s’endette pour construire. Flamanville accumule les malfaçons et les reports. En décembre 2011, après près de dix ans de bataille avec ses partenaires italiens, EDF obtient un accord pour prendre le contrôle d’Edison, dont il détient 80,7 % en 2012. En septembre 2016, EDF signe avec le gouvernement britannique et le groupe chinois CGN le contrat de deux EPR à Hinkley Point, dans le Somerset ; la mise en service était alors prévue pour 2025. L’État vole au secours de la filière : en mars 2017, EDF lève 4 milliards d’euros de capital, dont 3 milliards souscrits par l’État, et cède 49,9 % de RTE à la Caisse des dépôts et à CNP Assurances ; à la fin de l’année, il reprend l’activité réacteurs d’Areva, qui retrouve son ancien nom de Framatome.
Le cadre se complique. Depuis 2011, la loi sur la nouvelle organisation du marché de l’électricité oblige EDF à céder une partie de son nucléaire à ses concurrents à prix fixe : c’est l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH), éteint fin 2025. En 2019 est présenté un projet de réorganisation du groupe, baptisé Hercule, que les syndicats lisent comme un démantèlement ; suspendu aux négociations avec la Commission européenne, il n’aboutit pas.
Depuis 2022 : la perte record et le retour à l’État
L’année 2022 réunit tous les malheurs. La corrosion immobilise une partie du parc, la sécheresse vide les barrages, et l’État, pour contenir les factures, oblige EDF à céder plus de nucléaire bon marché à ses concurrents, quitte à racheter lui-même au prix fort. Le groupe perd 17,9 milliards d’euros, la plus lourde perte de son histoire, et sa dette nette atteint 64,5 milliards.
Le 6 juillet 2022, la Première ministre Élisabeth Borne annonce que l’État, qui détient déjà près de 84 % du capital, rachètera le reste. L’offre est fixée à 12 euros par action, contre 32 à l’introduction ; des petits porteurs la contestent en justice, en vain. Le 8 juin 2023, le retrait obligatoire raye EDF de la cote : l’opération a coûté environ 9,7 milliards d’euros. Luc Rémont, nommé en novembre 2022, voit Flamanville raccordé au réseau en décembre 2024, douze ans après la date prévue ; l’Élysée le remercie en mars 2025. Bernard Fontana, qui dirigeait Framatome, lui succède en mai 2025.
Que fait EDF aujourd’hui ?
Électricien intégré, EDF va de la centrale au compteur. En 2025, le groupe a produit 515 térawattheures, dont 373 par ses réacteurs nucléaires français, et réalisé 113,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Ses grands métiers :
- Production et vente en France : parc nucléaire, barrages, fourniture d’électricité aux particuliers et aux entreprises.
- Réseaux régulés : Enedis (distribution) et RTE (haute tension), dont EDF détient la majorité.
- International : EDF Energy au Royaume-Uni (nucléaire, Hinkley Point C), Edison en Italie, EDF power solutions pour les renouvelables.
- Industrie et services : Framatome (chaudières et combustible nucléaires), Arabelle Solutions (turbines reprises à General Electric en 2024), Dalkia.
Près de la moitié de l’activité se fait désormais hors de France, selon le groupe ; le Royaume-Uni et l’Italie ont chacun dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025.
Qui sont les dirigeants d’EDF ?
- Pierre Simon (1946-1947) : premier président et directeur général.
- Roger Gaspard (de 1947 au milieu des années 1960) : directeur général, puis président.
- Marcel Boiteux (1967-1987) : directeur général, puis président à partir de 1979, aux commandes pendant l’essentiel de la construction du parc nucléaire.
- Paul Delouvrier (1969-1979) : président.
- Pierre Delaporte (1987-1992) : président.
- Edmond Alphandéry (1995-1998) : président.
- François Roussely (1998-2004) : président.
- Pierre Gadonneix (2004-2009) : président-directeur général, artisan de l’introduction en Bourse.
- Henri Proglio (2009-2014) : président-directeur général.
- Jean-Bernard Lévy (2014-2022) : président-directeur général.
- Luc Rémont (2022-2025) : président-directeur général.
- Bernard Fontana (depuis 2025) : président-directeur général.
Comment EDF a-t-il évolué en Bourse ?
L’action EDF a été cotée sur Euronext Paris du 21 novembre 2005 au 8 juin 2023. Entrée au CAC 40 dès son introduction, elle s’envole d’abord : le 21 juin 2007, EDF dépasse un moment Total et devient la première capitalisation de la Bourse de Paris, et le titre clôture à 79,28 euros le 23 novembre 2007. Puis vient la longue descente. Faute de flottant, l’État détenant alors 84,5 % du capital, et faute d’échanges, Euronext retire EDF du CAC 40 le 21 décembre 2015, au profit de Klépierre. En mars 2017, pendant l’augmentation de capital, l’action tombe à 7,78 euros. Les actionnaires de 2005 ont finalement été rachetés à 12 euros en 2023, soit 62,5 % de moins que leur prix d’achat, dividendes non compris.
Quels sont les chiffres clés d’EDF depuis 2021 ?
| Exercice | Chiffre d’affaires | Excédent brut d’exploitation | Résultat net part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 84,5 | 18,0 | 5,1 |
| 2022 | 143,5 | -5,0 | -17,9 |
| 2023 | 139,7 | 39,9 | 10,0 |
| 2024 | 118,7 | 36,5 | 11,4 |
| 2025 | 113,3 | 29,3 | 8,4 |
En milliards d’euros, comptes publiés par EDF. Le chiffre d’affaires de 2022 et 2023 est gonflé par la flambée des prix de l’électricité, pas par les volumes. L’endettement financier net est passé de 43,0 milliards d’euros fin 2021 à 64,5 milliards fin 2022, puis 51,5 milliards fin 2025.
Questions fréquentes sur EDF
Qui a créé EDF ?
EDF a été créé par la loi du 8 avril 1946, qui nationalisait l’électricité et le gaz. Le texte était porté par Marcel Paul, ministre communiste de la Production industrielle, dans l’esprit du programme du Conseil national de la Résistance.
À qui appartient EDF ?
À l’État, qui détient 100 % du capital depuis le 8 juin 2023. Avant le rachat des minoritaires, il en possédait déjà près de 84 %.
Pourquoi EDF n’est-il plus en Bourse ?
L’État a voulu reprendre la totalité du capital pour piloter et financer la relance du nucléaire. Il a racheté les actions restantes à 12 euros, puis procédé au retrait obligatoire de la cote le 8 juin 2023.
Qui dirige EDF ?
Bernard Fontana, ancien président de Framatome, est président-directeur général d’EDF depuis mai 2025. Il a succédé à Luc Rémont, remercié en mars 2025.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- EDF, « L’énergie des Français depuis 80 ans » (page d’histoire du groupe, consultée le 9 octobre 2026)
- EDF, « EDF en bref », chiffres clés 2025 (consultée le 9 octobre 2026)
- EDF, résultats annuels 2025 (20 février 2026)
- EDF, résultats annuels 2024 (21 février 2025)
- Reuters (BFM Bourse), « EDF cède sur Edipower pour prendre le contrôle d’Edison » (27 décembre 2011)
- CercleFinance (BFM Bourse), « EDF signe les contrats relatifs à Hinkley Point C » (29 septembre 2016)
- Le Figaro, « EDF : en quoi consiste le projet Hercule ? » (10 février 2021)
- Euronext, révision trimestrielle des indices CAC (7 décembre 2015)
- Reuters (BFM Bourse), « EDF lance une offre de 15,8 milliards d’euros sur British Energy » (24 septembre 2008)
- BFM Bourse, « EDF : plus bas historique en Bourse avec le lancement de la recapitalisation » (8 mars 2017)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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