Histoire de Veolia : de la Compagnie générale des eaux de Napoléon III au rachat de Suez

Veolia est un groupe français coté au CAC 40 qui distribue et assainit l’eau, collecte et traite les déchets et exploite des réseaux de chaleur dans le monde entier. Son histoire est celle d’une compagnie des eaux du Second Empire devenue conglomérat, puis empire des médias sous le nom de Vivendi, avant de redevenir ce qu’elle était au départ, en plus grand, en avalant son rival de toujours.
Veolia en bref
- Fondation : 14 décembre 1853, à Paris, par décret impérial de Napoléon III, sous le nom de Compagnie générale des eaux.
- Siège : siège social à Paris, rue La Boétie ; siège administratif à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).
- Dirigeants : Estelle Brachlianoff, directrice générale depuis le 1er juillet 2022 ; Antoine Frérot, président du conseil d’administration.
- Activités : eau potable et assainissement, technologies de l’eau, déchets solides et dangereux, réseaux de chaleur et services énergétiques.
- Effectifs : 215 000 salariés sur les cinq continents.
- Cotation : Euronext Paris (code VIE), membre du CAC 40.
- Chiffre d’affaires 2025 : 44,4 milliards d’euros.
Histoire de Veolia
1853-1914 : l’eau à domicile, une idée neuve
Au milieu du XIXe siècle, les Parisiens achètent encore leur eau aux porteurs d’eau. Le Second Empire veut rattraper Londres. Le 14 décembre 1853, un décret impérial autorise la création de la Compagnie générale des eaux. Ses fondateurs, du comte Siméon au duc de Montebello, pensent d’abord à l’irrigation des campagnes ; la distribution d’eau dans les villes ne prendra le dessus que vers 1874. James de Rothschild figure parmi les souscripteurs, et au conseil siège Prosper Enfantin, figure de proue des saint-simoniens, pour qui les réseaux sont la clé du progrès social.
Le premier contrat est signé avec Lyon, où la Compagnie construit dès 1854 l’usine de Saint-Clair, qui pompe l’eau filtrée du Rhône. Nantes suit en 1854, puis Paris : le baron Haussmann garde la production de l’eau de la capitale, mais en 1860 la ville délègue à la Compagnie, par un traité de « régie intéressée », la distribution et la gestion des abonnés. En 1864, elle rachète la compagnie des eaux de Nice. À la fin des années 1870, la Compagnie s’aventure à l’étranger : Venise, Constantinople, Porto.
Le métier montre très tôt sa fragilité : le client est une commune, qui peut reprendre son service. Nantes le fait en 1900, quatorze ans avant la fin du contrat, Lyon la même année, alors que la concession courait jusqu’en 1952. Le débat entre gestion publique et gestion déléguée a donc plus d’un siècle.
1914-1976 : une compagnie des eaux, rien de plus
La Générale des eaux reste longtemps ce que son nom indique. À son centenaire, en 1953, elle exploite environ 10 000 kilomètres de réseau et alimente huit millions de personnes en France. Autour d’elle grandissent pourtant ses futures filiales : la Compagnie générale d’entreprises automobiles (CGEA), fondée en 1912 par Charles Blum et Georges Latil, qui fournit après la Grande Guerre des tracteurs à la voirie de plusieurs villes, puis ramasse les ordures de Caen et de Rennes dans les années 1930 ; la Compagnie générale de chauffe, fondée en 1944 par Léon Dewailly, dont la Générale des eaux prend 40 % en 1967. En 1975 naît SARP Industries, pour traiter les déchets dangereux.
1976-1996 : Guy Dejouany et la pieuvre
Le tournant porte un nom : Guy Dejouany, polytechnicien entré dans la maison en 1950, président-directeur général de 1976 à 1996. Discret, il en fait un conglomérat. En 1980, la Générale des eaux absorbe totalement la CGEA, qui apporte les déchets et les transports urbains, et la Compagnie générale de chauffe, qui apporte l’énergie.
Le succès attire les convoitises. En 1983, Saint-Gobain, tout juste nationalisé, annonce détenir un tiers du capital ; Dejouany crie à la nationalisation rampante, le gouvernement fait réduire la participation et Schlumberger entre au capital pour faire contrepoids. Le groupe se disperse alors : bâtiment avec la Société générale d’entreprises, future Vinci, immobilier, cliniques, télévision par câble, radiotéléphone, et une participation dans Canal+, qui atteint 21,6 % en 1991. Au milieu des années 1990, on parle d’une « pieuvre » de plus de 2 000 filiales, plombée par ses investissements immobiliers.
1996-2002 : Jean-Marie Messier et Vivendi
En 1996, Dejouany passe la main à Jean-Marie Messier, 39 ans. Celui-ci vend l’immobilier et le bâtiment, crée Cegetel pour le téléphone, absorbe Havas, et rebaptise le groupe Vivendi en 1998. L’eau, elle, finance. Le 22 mars 1999, Vivendi annonce le rachat de l’américain US Filter pour 6,2 milliards de dollars, plus 1,7 milliard de dettes reprises : la plus grosse acquisition française jamais réalisée aux États-Unis. Henri Proglio, alors chargé de l’eau, dira plus tard au Financial Times qu’il y avait toujours été opposé et que le prix était trop élevé. L’essentiel en est revendu fin 2003, année où le groupe perd 2,05 milliards d’euros, surtout à cause d’US Filter.
En 1999, les services à l’environnement, soit l’eau, la propreté, l’énergie et les transports, sont regroupés dans Vivendi Environnement, introduit à la Bourse de Paris en juillet 2000. Vivendi en garde la majorité et lui laisse une dette considérable, pendant qu’il fusionne avec Canal+ et le canadien Seagram, propriétaire d’Universal, pour devenir Vivendi Universal. Le 5 mars 2002, Vivendi Universal annonce une perte de 13,6 milliards d’euros, la plus lourde jamais affichée par un groupe français. En juin, il vend 15,5 % de Vivendi Environnement. Début juillet, Jean-Marie Messier est contraint au départ et remplacé par Jean-René Fourtou.
2002-2020 : Veolia, ou l’art de se faire oublier
Fin 2002, Vivendi Universal ne détient plus que 20 % de son ancienne filiale ; en décembre 2004, il ramène cette part à 5,3 %, avant de céder le solde. Henri Proglio, son patron, veut couper le lien jusque dans le nom ; selon le Wall Street Journal, il explique en marin superstitieux qu’on ne baptise pas un navire du nom d’un bateau qui a coulé. En 2003, Vivendi Environnement devient Veolia Environnement, et en 2005 la marque Veolia remplace Onyx pour la propreté et Connex pour les transports. Le livre d’histoire publié par le groupe pour ses 170 ans, en 2023, ne cite pas une seule fois Jean-Marie Messier, ni d’ailleurs Henri Proglio.
Fin 2009, Henri Proglio part diriger EDF et laisse la direction générale à Antoine Frérot, polytechnicien entré à la Générale des eaux en 1990, qui devient président-directeur général le 12 décembre 2010, quand Henri Proglio, resté administrateur, quitte la présidence. La transition tourne mal. Le groupe perd 490 millions d’euros en 2011, et en février 2012 une partie du conseil conteste Antoine Frérot, sur fond de conflit ouvert avec son prédécesseur. Le conseil du 29 février lui renouvelle sa confiance, et celui-ci taille dans le périmètre : les transports, fusionnés en mars 2011 avec Transdev, filiale de la Caisse des dépôts, sont cédés par étapes jusqu’en janvier 2019 ; en 2014, Dalkia, la filiale énergétique partagée avec EDF, passe dans le groupe EDF. Restent trois métiers : l’eau, les déchets et l’énergie.
Depuis 2020 : Suez, le rival de 150 ans
La Lyonnaise des eaux, devenue Suez, est née en 1880, vingt-sept ans après la Générale des eaux, et les deux maisons se partagent le marché français depuis plus d’un siècle. Fin août 2020, Antoine Frérot attaque par surprise : il propose à Engie de lui racheter les 29,9 % qu’il détient dans Suez, et obtient l’accord du conseil d’Engie début octobre, contre l’avis de l’État, qui détient plus de 23 % d’Engie. Suivent huit mois de bataille devant les tribunaux, dans la presse et dans les ministères.
Le 12 avril 2021, après une médiation menée par un ancien patron de Suez et de GDF Suez, les deux groupes s’accordent sur un prix de 20,50 euros par action, contre 18 euros proposés au départ. Pour satisfaire aux règles de concurrence, l’essentiel des activités françaises de Suez est confié à un consortium formé des fonds Meridiam et GIP, de la Caisse des dépôts et de CNP Assurances, qui fait vivre un « nouveau Suez ». Début janvier 2022, l’offre publique d’achat recueille 86,22 % du capital, et Veolia prend le contrôle de son rival le 18 janvier, au terme d’une opération évaluée à 13 milliards d’euros. Le 1er juillet 2022, Estelle Brachlianoff succède à Antoine Frérot à la direction générale ; il garde la présidence.
Ce que fait Veolia aujourd’hui
Veolia se présente comme le premier groupe mondial des services à l’environnement. En 2025, il a réalisé 44,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, réparti entre trois métiers :
- L’eau (17,7 milliards d’euros) : distribution d’eau potable et assainissement pour les collectivités (12,7 milliards), et technologies de l’eau, usines de traitement et équipements pour l’industrie (5,0 milliards).
- Les déchets (15,4 milliards) : collecte, tri, recyclage et valorisation des déchets solides (11,2 milliards), traitement des déchets dangereux (4,2 milliards).
- L’énergie (11,3 milliards) : réseaux de chaleur et de froid, surtout en Europe centrale et orientale (7,2 milliards), bioénergies et efficacité énergétique.
Le segment qui réunit la France et les déchets dangereux en Europe ne pèse plus que 8,9 milliards d’euros, environ un cinquième du total. Le reste de l’Europe en fait 43 % (19,2 milliards), la zone Amériques, Asie-Pacifique, Afrique et Moyen-Orient 25 % (11,3 milliards), les technologies de l’eau 11 %.
Les dirigeants de Veolia
- Guy Dejouany (1976-1996) : président-directeur général de la Compagnie générale des eaux.
- Jean-Marie Messier (1996-2002) : président de la Générale des eaux, rebaptisée Vivendi en 1998, puis de Vivendi Universal.
- Henri Proglio (2000-2010) : patron de Vivendi Environnement, puis président-directeur général de Veolia Environnement de 2003 à 2009 et président jusqu’en 2010.
- Antoine Frérot (depuis 2009) : directeur général, puis président-directeur général de 2010 à 2022, président depuis.
- Estelle Brachlianoff (depuis 2022) : directrice générale.
Veolia en Bourse
L’action Veolia descend de celle de Vivendi Environnement, introduite à la Bourse de Paris en juillet 2000. Elle est cotée sur Euronext Paris sous le code VIE et fait partie du CAC 40 ; le groupe a aussi été coté à New York jusqu’à son retrait volontaire, en décembre 2014. Le 1er mars 2012, au lendemain du conseil qui maintient Antoine Frérot, l’action gagne plus de 8 % dans la matinée, à 9,94 euros, la plus forte hausse du CAC 40 à cette heure-là.
Chiffres clés depuis 2021
| Exercice | Chiffre d’affaires | EBITDA | Résultat net part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 28,51 | 4,23 | 0,40 |
| 2022 | 42,89 | 6,20 | 0,72 |
| 2023 | 45,35 | 6,54 | 0,94 |
| 2024 | 44,69 | 6,79 | 1,10 |
| 2025 | 44,40 | 7,05 | 1,22 |
En milliards d’euros, comptes publiés par Veolia. L’EBITDA est l’excédent brut d’exploitation. Le saut de 2022 correspond à l’intégration de Suez. Le résultat net « courant », hors éléments exceptionnels, mis en avant par le groupe, atteint 1,64 milliard d’euros en 2025.
Questions fréquentes sur Veolia
Quand Veolia a-t-il été créé ?
Le groupe date sa naissance du 14 décembre 1853, jour où un décret de Napoléon III autorise la création de la Compagnie générale des eaux.
Quel est le lien entre Veolia et Vivendi ?
La Compagnie générale des eaux a pris le nom de Vivendi en 1998, sous Jean-Marie Messier. Sa filiale d’environnement, Vivendi Environnement, introduite en Bourse en 2000 et abandonnée par sa maison mère à partir de 2002, a pris le nom de Veolia Environnement en 2003.
Qui dirige Veolia ?
Estelle Brachlianoff est directrice générale depuis le 1er juillet 2022. Antoine Frérot, son prédécesseur, préside le conseil d’administration.
Veolia a-t-il racheté Suez ?
Oui, en grande partie. Veolia a acheté en octobre 2020 les 29,9 % détenus par Engie, puis pris le contrôle de Suez en janvier 2022 par une offre publique d’achat à 20,50 euros par action. Un « nouveau Suez », centré sur la France, a été cédé à un consortium d’investisseurs.
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Sources
- Veolia, sous la direction de Grégory Quenet, « Pionniers depuis 1853 : Veolia au cœur de l’histoire de l’environnement » (2023)
- Veolia, « Our history » (consulté le 9 octobre 2026)
- Veolia, « Notre histoire » (consulté le 9 octobre 2026)
- Veolia, commentaires sur les résultats 2025 (février 2026)
- Veolia, résultats annuels 2025 (26 février 2026)
- Veolia Environnement, mise à disposition du document d’enregistrement universel 2025 (19 mars 2026)
- Veolia, commentaires sur les résultats 2024 (2025)
- Veolia, rapport de gestion 2023 (29 février 2024)
- Veolia, résultats annuels 2022 (2 mars 2023)
- Veolia, résultats annuels 2021 (17 mars 2022)
- Veolia, finalisation de la cession au groupe Rethmann de sa participation dans Transdev (9 janvier 2019)
- Transdev, « Our history » (consulté le 9 octobre 2026)
- International Directory of Company Histories (FundingUniverse), « Vivendi Universal S.A. History » (2002)
- Encyclopedia.com, « Proglio, Henri 1949– » (consulté le 9 octobre 2026)
- AFP (La Libre Belgique), « Grandeur et décadence d’un empire de la communication » (1er juillet 2002)
- Reuters (BFM Bourse), « Antoine Frérot, un fidèle au parcours solide chez Veolia » (21 octobre 2009)
- Reuters (BFM Bourse), « Veolia, en perte en 2011, négocie pour sortir du transport » (1er mars 2012)
- Plumbing & Mechanical, « Vivendi Buys U.S. Filter » (1999)
- edie, « French water giant doubles size with US acquisition » (26 mars 1999)
- Euromoney, « Vivendi cuts debt with €1.5 billion sale » (10 décembre 2004)
- Veolia Environnement, « Antoine Frérot est nommé Président-directeur général » (12 décembre 2010)
- Veolia Environnement, retrait de la cote du New York Stock Exchange (1er décembre 2014)
- Veolia, « Le conseil d’administration » (consulté le 9 octobre 2026)
- Zonebourse (BFM Bourse), « Veolia se replie, Morgan Stanley juge le potentiel d’appréciation limité » (28 juillet 2026)
- Zonebourse (Fortuneo), « Euronext dévoile des changements dans les indices » (11 septembre 2026)
- AFP (La Libre Belgique), « Veolia s’empare de Suez mais toutes les tensions et inquiétudes ne sont pas balayées » (12 avril 2021)
- AFP (L’Info Durable), « Veolia clôt son OPA sur Suez, son rêve à portée de main » (5 janvier 2022)
- AFP (Le360), « Veolia absorbe Suez, son rival de 150 ans » (8 janvier 2022)
- Wikipédia, Veolia (consulté le 9 octobre 2026)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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