Histoire de Saint-Gobain : des miroirs de Louis XIV à la plaque de plâtre

Saint-Gobain est un groupe français coté au CAC 40 qui fabrique et distribue des matériaux de construction : plâtre, isolants, mortiers, adjuvants pour le béton, vitrages. C’est l’une des plus vieilles entreprises du monde encore en activité, née en 1665 d’une idée de Colbert : priver Venise du monopole des miroirs. Elle a survécu à la Révolution, à une offre hostile et à une nationalisation, et changé trois fois de métier.
Saint-Gobain en bref
- Fondation : octobre 1665, à Paris, par lettres patentes de Louis XIV, à l’initiative de Jean-Baptiste Colbert, sous le nom de Manufacture royale de glaces de miroirs.
- Siège : Tour Saint-Gobain, 12 place de l’Iris, à Courbevoie (La Défense).
- Dirigeant : Benoit Bazin, directeur général depuis le 1er juillet 2021, président-directeur général depuis le 6 juin 2024.
- Activités : matériaux de construction légère (plâtre, isolation, plafonds), chimie de la construction, vitrage, toiture en Amérique du Nord, matériaux de haute performance, distribution de matériaux en France.
- Marques principales : Placo, Gyproc, Rigips, Isover, Weber, CertainTeed, Chryso, GCP, Fosroc, Saint-Gobain Glass, Sekurit, Norton, Point.P.
- Effectifs : plus de 161 000 collaborateurs, présence dans 80 pays.
- Cotation : Euronext Paris, membre du CAC 40.
- Chiffre d’affaires 2025 : 46,5 milliards d’euros.
Quelle est l’histoire de Saint-Gobain ?
1665-1789 : la manufacture du roi
Au milieu du XVIIe siècle, les miroirs se fabriquent à Murano, et Venise garde jalousement ses secrets. Colbert, qui veut une industrie française du luxe, fait signer à Louis XIV, en octobre 1665, des lettres patentes créant la Manufacture royale de glaces de miroirs, une des vingt-cinq manufactures royales fondées cette année-là. Le privilège est d’abord confié à Nicolas du Noyer. On installe au faubourg Saint-Antoine, à Paris, des verriers vénitiens débauchés de Murano, qui ne tardent pas à repartir.
Le soufflage se fait vite en Normandie, à Tourlaville, près de Cherbourg, où Richard Lucas de Nehou maîtrise le verre blanc. C’est là que sont soufflés, en 1683-1684, les 357 miroirs de la galerie des Glaces de Versailles. Mais on ne fait pas de très grandes glaces avec des poumons. Un neveu de la famille, Louis Lucas de Nehou, met au point la coulée du verre sur une table, puis son laminage ; une compagnie rivale obtient en 1688 le privilège de produire ainsi des glaces de grandes dimensions. Elle s’installe au début des années 1690 dans un village de Picardie, aujourd’hui dans l’Aisne, au milieu des forêts qui fourniront le bois des fours : Saint-Gobain. Le procédé servira jusque dans les années 1920.
En 1695, le pouvoir royal impose la fusion des deux compagnies. Le monopole n’empêche pas la faillite : en 1702, l’entreprise est reprise par des banquiers protestants, parmi lesquels le Genevois Antoine Saladin, qui la remettent à flot. Elle vivra du privilège royal, renouvelé de règne en règne, jusqu’à la Révolution, qui l’abolit.
1789-1914 : la chimie et l’Europe
Privée de son monopole, concurrencée par les Anglais et les Belges, la manufacture se diversifie. En 1806, elle se lance dans la soude artificielle selon le procédé Leblanc, indispensable au verre ; cette activité s’installe à Chauny en 1822. En 1830, la compagnie devient une société anonyme, indépendante de l’État pour la première fois.
L’expansion se fait aussi hors de France. En 1858, la fusion avec les glaceries de Saint-Quirin, Cirey et Monthermé, qui possédaient depuis 1853 une glacerie à Mannheim, en Allemagne, donne naissance à la Société des manufactures des glaces et produits chimiques de Saint-Gobain, Chauny et Cirey. Le duc Albert de Broglie la préside de 1866 à 1901. En 1913, Saint-Gobain contrôle plus du quart du marché européen de la glace.
1914-1969 : du verre partout, puis le coup de BSN
L’automobile devient un client : en 1929, Saint-Gobain fournit à Citroën du verre de sécurité. Le groupe s’essaie au papier avec la Cellulose du Pin, fondée en 1924, puis à la fibre de verre, dont la filiale Isover naît en 1937.
Cette prospérité a ses angles morts. Le britannique Pilkington invente le verre flotté, qui révolutionne la fabrication du vitrage, et Saint-Gobain doit en acheter la licence. En décembre 1968, Antoine Riboud, patron du verrier Boussois-Souchon-Neuvesel (BSN), lance contre lui une offre publique d’échange, la première offre hostile de ce genre en France. La Compagnie de Suez organise la défense, et BSN n’obtient qu’une faible part du capital. L’offre échoue, mais Saint-Gobain sort de l’épreuve épuisé et désargenté. Riboud, lui, en conclut qu’il vaut mieux vendre le contenu que le contenant : son BSN deviendra Danone.
1970-1986 : Pont-à-Mousson, la nationalisation
Le salut vient de Lorraine : Pont-à-Mousson, numéro un mondial du tuyau en fonte, est riche en trésorerie. La fusion, préparée pendant toute l’année 1969, est effective en juin 1970 : naît Saint-Gobain-Pont-à-Mousson. Le plus petit des deux absorbe l’esprit du plus grand : c’est Roger Martin, patron de Pont-à-Mousson, qui dirige le nouveau groupe pendant dix ans et le réorganise de fond en comble. La chimie est abandonnée. Il reste du mariage un pont dans le logo du groupe.
Les chocs pétroliers frappent durement le groupe. Roger Fauroux succède à Roger Martin en 1980. Deux ans plus tard, la loi du 13 février 1982 nationalise Saint-Gobain avec d’autres grands groupes industriels.
1986-2007 : la privatisation et l’ère Beffa
Saint-Gobain est privatisé en décembre 1986, sous le gouvernement de Jacques Chirac : l’action est proposée au public à 310 francs, et l’opération attire 1,5 million d’actionnaires. Jean-Louis Beffa, président depuis cette même année, dirige le groupe pendant vingt et un ans. Sa méthode : grossir par acquisitions et sortir des métiers jugés trop petits ou trop français. En 1990, il rachète l’américain Norton, spécialiste des abrasifs et des céramiques, pour 1,9 milliard de dollars, en jouant le chevalier blanc face à un conglomérat britannique hostile. Le papier est vendu en 1994 à Jefferson Smurfit.
Le virage vers le bâtiment date de 1996, avec l’achat de Poliet, maison mère de Point.P et de Lapeyre : un fabricant de verre devient distributeur de matériaux. En 2005, Saint-Gobain lance une offre hostile sur le britannique BPB (British Plaster Board), premier fabricant mondial de plaques de plâtre ; après des mois de bataille, le conseil de BPB se rend en novembre à 775 pence par action, soit 3,9 milliards de livres : la plus grosse acquisition de son histoire, selon le groupe. Avec Isover, Saint-Gobain domine désormais l’intérieur des maisons. L’expansion américaine a son revers : aux États-Unis, le groupe fait face en 2003 à quelque 114 000 plaintes liées à l’amiante, qui pèseront sur ses comptes pendant des années.
2007-2021 : Pierre-André de Chalendar et le recentrage sur l’habitat
Pierre-André de Chalendar devient directeur général en 2007. En septembre, le holding Wendel entre au capital ; en octobre, il en est le premier actionnaire, avec 11,8 % du capital ; les relations, d’abord tendues, ne s’apaisent qu’au tournant de la décennie. Chalendar devient président-directeur général en juin 2010, au départ de Jean-Louis Beffa, atteint par la limite d’âge, et fixe le cap : l’habitat.
Le verre d’emballage, trop éloigné du bâtiment, s’en va : la branche américaine de Verallia est cédée à Ardagh en 2014, le reste au fonds Apollo en 2015. Le 8 décembre 2014, Saint-Gobain annonce le rachat de la holding de la famille Burkard, qui contrôle le suisse Sika, numéro un de la chimie de la construction, avec 16,1 % du capital mais 52,4 % des droits de vote. La direction et les actionnaires minoritaires de Sika s’y opposent : la bataille judiciaire dure trois ans et demi. Elle se clôt le 11 mai 2018 par un compromis : Saint-Gobain renonce au contrôle et garde 10,75 % de Sika, qu’il revendra en 2020. La chimie de la construction, il ira la chercher ailleurs.
Le groupe, organisé depuis le 1er janvier 2019 par pays plutôt que par métier, commence à alléger sa distribution : Lapeyre est cédé au groupe allemand Mutares, opération finalisée le 1er juin 2021, et d’autres réseaux de négoce suivront, au Royaume-Uni notamment.
Depuis 2021 : Benoit Bazin, la chimie et le monde
Benoit Bazin devient directeur général le 1er juillet 2021 ; Chalendar reste président. Le 6 juin 2024, le conseil réunit les deux fonctions sur la tête de Bazin. Chryso en 2021, l’américain GCP, dont le rachat est annoncé la même année, FOSROC et le mexicain Cemix en 2025 font de Saint-Gobain, sans Sika, un des premiers mondiaux de la chimie de la construction. En Australie, l’offre sur CSR, annoncée le 26 février 2024 pour 4,5 milliards de dollars australiens, est finalisée en juillet. Selon le groupe, environ 40 % du chiffre d’affaires a été renouvelé depuis 2018 : environ 10 milliards d’euros cédés, 7 milliards acquis.
Que fait Saint-Gobain aujourd’hui ?
Saint-Gobain se présente comme le « leader mondial de la construction durable ». Ses principaux métiers et marques :
- Plâtre, isolation et plafonds : Placo, Gyproc, Rigips, British Gypsum, Isover, Ecophon, CertainTeed, CSR.
- Mortiers et chimie de la construction : Weber, Chryso, GCP, Fosroc, Cemix.
- Vitrage : Saint-Gobain Glass, Sekurit pour l’automobile, SageGlass.
- Matériaux de haute performance : Norton (abrasifs), céramiques et réfractaires, textiles techniques Adfors.
- Distribution : Point.P et Cedeo en France.
La France reste le premier pays du groupe, avec 23,1 % des ventes de 2025, devant l’Amérique du Nord (19,8 %) ; l’Asie-Pacifique ne fait que 10,9 %. Les résultats, eux, se répartissent à peu près en tiers entre l’Asie et les pays émergents (36 %), l’Europe occidentale (33 %) et l’Amérique du Nord (31 %).
Qui sont les dirigeants de Saint-Gobain ?
- Albert de Broglie (1866-1901) : président.
- Arnaud de Vogüé (1953-1969) : président lors de l’offre de BSN.
- Roger Martin (1970-1980) : venu de Pont-à-Mousson, premier patron du groupe fusionné.
- Roger Fauroux (1980-1986) : président pendant la nationalisation.
- Jean-Louis Beffa (1986-2010) : président-directeur général jusqu’en 2007, puis président.
- Pierre-André de Chalendar (2007-2024) : directeur général, président-directeur général de 2010 à 2021, puis président.
- Benoit Bazin (depuis 2021) : directeur général, président-directeur général depuis 2024.
Quel est le parcours de Saint-Gobain en Bourse ?
L’action Saint-Gobain est cotée sur Euronext Paris (code SGO) et fait partie du CAC 40. Le titre actuel date de la privatisation de décembre 1986, qui fit de 1,5 million de Français des actionnaires du groupe ; selon un calcul publié par le groupe en 2005, l’actionnaire de la première heure avait obtenu depuis un rendement de 11,8 % par an, dividendes compris. Mais le titre a aussi connu l’épreuve inverse : c’est la faiblesse du cours et la dispersion de l’actionnariat, à la fin des années 1960, qui avaient permis à BSN de tenter sa chance.
Quels sont les chiffres clés de Saint-Gobain depuis 2021 ?
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat d’exploitation | Résultat net part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 44,16 | 4,51 | 2,52 |
| 2022 | 51,20 | 5,34 | 3,00 |
| 2023 | 47,94 | 5,25 | 2,67 |
| 2024 | 46,57 | 5,30 | 2,84 |
| 2025 | 46,48 | 5,29 | 2,88 |
En milliards d’euros, comptes publiés par Saint-Gobain. Le recul depuis 2022 tient au ralentissement de la construction, aux cessions et aux changes.
Questions fréquentes sur Saint-Gobain
Qui a fondé Saint-Gobain ?
Saint-Gobain est né en octobre 1665 de lettres patentes signées par Louis XIV à l’initiative de son ministre Colbert, qui voulait rompre le monopole vénitien des miroirs. La Manufacture royale de glaces de miroirs est donc une création d’État, confiée à des entrepreneurs privés.
D’où vient le nom Saint-Gobain ?
Du village de Saint-Gobain, dans l’Aisne, où la manufacture s’installe au début des années 1690 pour couler ses glaces près des forêts qui alimentaient ses fours.
Qui dirige Saint-Gobain ?
Benoit Bazin, directeur général depuis le 1er juillet 2021, est président-directeur général depuis le 6 juin 2024.
Saint-Gobain fabrique-t-il encore du verre ?
Oui, du vitrage pour le bâtiment et l’automobile, mais ce n’est plus son cœur de métier. Il a vendu le verre d’emballage (Verallia) en 2015 ; le plâtre, l’isolation et la chimie de la construction pèsent bien davantage.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Saint-Gobain, « Our history » (consulté le 10 octobre 2026)
- Saint-Gobain, document d’enregistrement universel 2021, historique du groupe (2022)
- Saint-Gobain, « Our brands » (consulté le 10 octobre 2026)
- Saint-Gobain, résultats annuels 2025 (26 février 2026)
- Saint-Gobain, résultats annuels 2022 (23 février 2023)
- Saint-Gobain, assemblée générale et nouvelle gouvernance (6 juin 2024)
- Saint-Gobain, cession de SFIC Belgique, présentation du groupe (1er octobre 2025)
- Option Finance, « Saint-Gobain renforce sa présence sur le marché de la construction en Australie » (9 juillet 2024)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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