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Histoire de Schneider Electric : des canons du Creusot aux centres de données

Histoire de Schneider Electric

Schneider Electric est un groupe industriel français coté au CAC 40, qui vend ce qui distribue, protège et pilote l’électricité, ainsi que des automatismes et des logiciels industriels. Son histoire est celle d’une métamorphose rare : une dynastie de maîtres de forges, qui fabriquait des locomotives et des canons, a fini par vendre des disjoncteurs, puis l’équipement électrique des centres de données, après avoir abandonné en route l’acier, l’armement et jusqu’à la ville qui l’avait vu naître.

Schneider Electric en bref

  • Fondation : 1836, au Creusot (Saône-et-Loire), par les frères Adolphe et Eugène Schneider, qui reprennent des forges existantes.
  • Siège : Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine).
  • Dirigeants : Olivier Blum, directeur général depuis novembre 2024 ; Jean-Pascal Tricoire, président du conseil d’administration.
  • Activités : gestion de l’énergie (distribution électrique, onduleurs, refroidissement) et automatismes industriels, avec une part croissante de logiciels.
  • Marques principales : Schneider Electric, Square D, APC, AVEVA, Modicon, Clipsal, ASCO, ETAP, RIB Software.
  • Effectifs : environ 160 000 collaborateurs dans plus de 100 pays.
  • Cotation : Euronext Paris (code SU), membre du CAC 40.
  • Chiffre d’affaires 2025 : 40,2 milliards d’euros.

Quelle est l’histoire de Schneider Electric ?

1836-1898 : des maîtres de forges au Creusot

Le Creusot n’attendait pas les Schneider : on y coulait la fonte depuis la fin du XVIIIe siècle, et plusieurs maîtres de forges, dont Ignace de Wendel, s’y étaient succédé sans parvenir à rendre l’affaire durable. En 1836, deux frères lorrains, Adolphe (1802-1845) et Eugène Schneider (1805-1875), rachètent l’ensemble des établissements avec l’appui de la banque Seillière, où Adolphe avait fait ses premières armes. La société s’appelle d’abord Schneider frères et Cie, puis Schneider et Cie à la mort d’Adolphe, en 1845.

Le charbon et le minerai de fer sont à portée de main, et les Schneider en font une usine intégrée, de la mine à la machine. En 1838 sort du Creusot l’une des premières locomotives à vapeur construites en France ; en 1840, l’ingénieur François Bourdon y dépose le brevet du marteau-pilon à vapeur. Viennent ensuite les rails, les ponts, les charpentes métalliques et, dans les années 1870, l’armement : canons, plaques de blindage, aciers spéciaux. L’usine emploie alors dix mille ouvriers.

Eugène Schneider est aussi un homme politique. Député de Saône-et-Loire de 1845 à 1870, brièvement ministre de l’Agriculture et du Commerce en 1851, il préside le Corps législatif de 1867 jusqu’à la chute du Second Empire, le 4 septembre 1870. Son fils Henri (1840-1898) lui succède en 1875, puis son petit-fils Eugène II (1868-1942).

1898-1960 : l’électricité, la guerre et la fin d’une dynastie

L’électricité entre tôt dans la maison. Schneider expose à la première Exposition internationale d’électricité, à Paris, en 1881, et ouvre en 1902 une usine de matériel électrique à Champagne-sur-Seine. En 1929, le groupe crée avec l’américain Westinghouse une filiale commune, le Matériel électrique Schneider-Westinghouse.

Eugène II meurt en 1942, au cœur de l’Occupation ; les usines, réquisitionnées, sont bombardées. Charles Schneider (1898-1960), le dernier fils survivant, prend seul la gérance en 1944. Après la guerre, il abandonne l’armement, transforme en 1949 la société en holding coiffant trois filiales, dont la Société des forges et ateliers du Creusot, et participe en 1958 à la création de Framatome. Le 6 août 1960, Charles Schneider meurt brutalement à Saint-Tropez, d’une embolie pulmonaire. Avec lui s’éteint la lignée des maîtres de forges, et s’ouvre une crise de succession.

1960-1980 : l’ère Empain-Schneider

Le vide profite au groupe belge du baron Empain, pionnier du tramway électrique, qui avait déjà été l’associé des Schneider pour la traction du métro de Paris en 1898. Empain prend une forte participation en 1963, puis le contrôle du groupe, en 1964 selon la plupart des récits ; dans la seconde moitié des années 1960, l’ensemble prend le nom d’Empain-Schneider. C’est un conglomérat touffu : sidérurgie et nucléaire avec Creusot-Loire, travaux publics avec Spie Batignolles, matériel électrique avec Jeumont-Schneider. En 1975, le groupe investit dans Merlin Gerin, fabricant grenoblois de disjoncteurs fondé en 1920. Après l’enlèvement du baron Empain, en 1978, la famille se désengage.

1980-1999 : Didier Pineau-Valencienne, de l’acier à l’électricité

En novembre 1980, Didier Pineau-Valencienne, passé par Empain puis par Rhône-Poulenc, prend la direction générale d’un groupe en difficulté, rebaptisé Schneider SA. L’épisode le plus douloureux est Creusot-Loire : faute d’accord avec l’État sur un plan de sauvetage, la filiale est mise en liquidation judiciaire en décembre 1984, une faillite retentissante. Le patron, que la presse surnomme « Docteur Attila », en sort accusé de tous les maux. La branche ferroviaire est cédée à Alstom en 1987.

Avec l’argent des cessions, il achète. En 1988, il lance une offre publique hostile sur Télémécanique, dont un ingénieur avait breveté le contacteur à barres en 1924, et l’emporte en juillet après une bataille qui finit sur la table du gouvernement. En 1991, il s’offre l’américain Square D, autre offre hostile, pour 2,23 milliards de dollars. En 1992, Merlin Gerin passe entièrement sous son contrôle. Le groupe est désormais l’un des premiers mondiaux de la distribution électrique, au prix d’une lourde dette.

En mai 1994, Didier Pineau-Valencienne est arrêté en Belgique et détenu onze jours, dans une enquête pour fraude liée au rachat de deux filiales belges héritées de l’ère Empain ; il reste aux commandes et conteste toute faute. La procédure dure douze ans : en 2006, la justice belge le déclare coupable d’escroquerie, mais sans prononcer de peine, le délai raisonnable étant dépassé. Le recentrage s’achève avec la sortie de Spie Batignolles et l’entrée de l’américain Modicon, inventeur de l’automate programmable. Le 25 février 1999, atteint par la limite d’âge des statuts, Pineau-Valencienne passe la main à Henri Lachmann. En mai 1999, Schneider SA devient Schneider Electric.

1999-2013 : l’échec Legrand, puis les acquisitions

Henri Lachmann commence par la plus grosse opération jamais tentée dans le métier : le rapprochement avec Legrand, champion français des prises et interrupteurs, que son prédécesseur avait refusé. Schneider obtient en 2001, par offre publique d’échange, 98 % du capital de Legrand. Le 10 octobre 2001, la Commission européenne déclare la fusion incompatible avec le marché commun, puis ordonne la séparation. Schneider signe le 26 juillet 2002 la vente de Legrand au consortium Wendel-KKR. Le 22 octobre 2002, le Tribunal de première instance des Communautés européennes annule la décision de la Commission pour violation des droits de la défense. Le jugement arrive trois mois après la signature de la vente : Schneider a eu raison, trop tard. Pineau-Valencienne, hostile à l’opération, avait quitté le conseil en octobre 2001.

La croissance se fait ensuite par une longue suite d’acquisitions plus modestes, sous Henri Lachmann puis sous Jean-Pascal Tricoire, entré dans le groupe dans les années 1980 et nommé directeur général délégué en octobre 2003. En 2006, l’année où il prend la présidence du directoire, Schneider annonce le rachat d’American Power Conversion (APC), spécialiste des onduleurs qui protègent les salles informatiques, conclu en 2007 : c’est, avec le recul, le premier pas vers les centres de données. Suivent en 2010 la distribution d’Areva T&D, partagée avec Alstom, et le britannique Invensys, propriétaire de Foxboro, dont le rachat, annoncé en 2013, est bouclé début 2014. En 2009, les marques historiques Merlin Gerin et Télémécanique disparaissent au profit du seul nom Schneider Electric.

2013-2024 : le virage logiciel

En 2013, Jean-Pascal Tricoire devient président-directeur général. Il pousse le groupe vers le numérique : après deux tentatives abandonnées, en 2015 et 2016, Schneider apporte en 2017 ses logiciels industriels au britannique AVEVA et prend 60 % de l’ensemble, avant d’en racheter la totalité, opération achevée en janvier 2023. En Inde, le groupe réunit en 2020 ses activités avec celles de Larsen & Toubro. En 2022, il sort de Russie, ce qui pèse sur ses comptes.

La succession est moins fluide que la stratégie. En mai 2023, Jean-Pascal Tricoire laisse la direction générale à Peter Herweck, jusque-là patron d’AVEVA, et reste président. Dix-huit mois plus tard, en novembre 2024, le conseil se sépare de Peter Herweck pour des désaccords sur la mise en œuvre de la feuille de route, et nomme à sa place Olivier Blum.

Depuis 2024 : Olivier Blum et l’électricité de l’intelligence artificielle

Olivier Blum hérite d’un groupe porté par les centres de données et accélère les achats, détaillés dans l’analyse SWOT : Motivair, les minoritaires indiens, Cognite, Shelly. Le 5 octobre 2026, Schneider annonce le rachat de l’éditeur américain de logiciels d’ingénierie PTC, pour 205 dollars par action, soit environ 22,6 milliards de dollars (20,1 milliards d’euros) pour les capitaux propres : la plus grosse acquisition de son histoire, financée par la dette et une augmentation de capital, à boucler d’ici au troisième trimestre 2027.

Que fait Schneider Electric aujourd’hui ?

En 2025, Schneider Electric a réalisé 40,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, réparti entre deux métiers :

  • Gestion de l’énergie (33,1 milliards d’euros, environ 82 % des ventes) : disjoncteurs, tableaux et appareillage basse et moyenne tension, onduleurs et refroidissement pour les centres de données, gestion des bâtiments ; marques Square D, APC, Clipsal, ASCO, et les logiciels ETAP et RIB Software.
  • Automatismes industriels (7 milliards d’euros, environ 18 %) : automates programmables Modicon, contrôle-commande, variateurs, et les logiciels industriels d’AVEVA.

L’Amérique du Nord est devenue la première région, avec 15,4 milliards d’euros (environ 38 %), devant l’Asie-Pacifique (26 %), l’Europe de l’Ouest (23 %) et le reste du monde (12 %).

Qui sont les dirigeants de Schneider Electric ?

  • Adolphe Schneider (1836-1845) et Eugène Schneider (1836-1875) : fondateurs, cogérants.
  • Henri Schneider (1875-1898) : fils d’Eugène.
  • Eugène II Schneider (1898-1942) : petit-fils du fondateur.
  • Charles Schneider (1942-1960) : dernier maître de forges de la famille.
  • Didier Pineau-Valencienne (1980-1999) : architecte du recentrage sur l’électricité ; mort en 2024.
  • Henri Lachmann (1999-2006) : président-directeur général, puis président du conseil de surveillance jusqu’en 2013.
  • Jean-Pascal Tricoire (depuis 2006) : président du directoire, puis président-directeur général de 2013 à 2023, président du conseil d’administration depuis.
  • Peter Herweck (2023-2024) : directeur général.
  • Olivier Blum (depuis 2024) : directeur général.

Quel est le parcours de Schneider Electric en Bourse ?

L’action est l’héritière de celle de Schneider SA, rebaptisée en 1999 ; la société est depuis devenue une société européenne. Elle est cotée sur Euronext Paris (code SU) et fait partie du CAC 40. L’annonce du rachat de PTC, le 5 octobre 2026, rappelle l’autre face du métier d’acheteur : l’action perd 10 % dans la journée, le marché s’inquiétant de la taille et du financement d’une opération payée avec une prime de 42,3 % sur le dernier cours de PTC.

Quels sont les chiffres clés de Schneider Electric depuis 2021 ?

Exercice Chiffre d’affaires EBITA ajusté Résultat net part du groupe
2021 28,91 4,99 3,20
2022 34,18 6,02 3,48
2023 35,90 6,41 4,00
2024 38,15 7,08 4,27
2025 40,15 7,52 4,16

En milliards d’euros, comptes publiés par Schneider Electric. L’EBITA ajusté est l’indicateur de résultat opérationnel du groupe : il exclut l’amortissement des actifs issus des acquisitions et les éléments non récurrents. Le résultat net de 2022 est amputé par les pertes liées à la sortie de Russie.

Questions fréquentes sur Schneider Electric

Qui a fondé Schneider Electric ?

Les frères Adolphe et Eugène Schneider, en 1836, en rachetant les forges du Creusot. Le groupe ne prend le nom de Schneider Electric qu’en mai 1999.

Qui dirige Schneider Electric ?

Olivier Blum est directeur général depuis novembre 2024, après le départ forcé de Peter Herweck. Jean-Pascal Tricoire, à la tête du groupe depuis 2006, préside le conseil d’administration.

Quel est le lien entre Schneider Electric et Le Creusot ?

C’est le berceau du groupe : les Schneider y ont produit acier, locomotives et canons pendant plus d’un siècle. Le groupe a quitté la sidérurgie avec la liquidation de Creusot-Loire, en 1984.

Pourquoi Schneider Electric n’a-t-il pas fusionné avec Legrand ?

La Commission européenne a interdit la fusion en octobre 2001. Schneider a signé la revente de Legrand en juillet 2002, trois mois avant que la justice européenne n’annule l’interdiction.

Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Schneider Electric.

Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.

Sources

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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