Sun Yat-sen : biographie, révolution chinoise et Guomindang
Médecin cantonais devenu conspirateur à plein temps, Sun Yat-sen fut le premier président de la République de Chine, vécut des dons de la diaspora et mourut en allié de Moscou, vénéré par les deux Chines.

Qui était Sun Yat-sen ?
Sun Yat-sen (1866-1925) est un révolutionnaire chinois, médecin de formation, qui fut le premier président provisoire de la République de Chine, de janvier à avril 1912, et le fondateur du Guomindang, le Parti nationaliste chinois. Il passa l’essentiel de sa vie en exil à organiser des insurrections contre la dynastie mandchoue des Qing, puis contre les généraux qui se partagèrent la Chine après sa chute.
Son pouvoir réel fut bref et souvent limité à une ville, Canton. Son influence fut immense : ses Trois Principes du peuple, nationalisme, démocratie et bien-être du peuple, servirent de doctrine officielle à la République de Chine, et la République populaire l’honore comme précurseur de la révolution.
Sun Yat-sen en résumé
Fils de paysans du delta de la rivière des Perles, Sun est élevé à Honolulu chez son frère aîné, puis étudie la médecine à Hong Kong. Il fonde en 1894 une première société révolutionnaire, multiplie les insurrections manquées, et passe seize ans en exil entre le Japon, l’Asie du Sud-Est, l’Europe et l’Amérique. La révolution de 1911 le porte à la présidence, qu’il cède aussitôt au général Yuan Shikai. Il finit sa vie à Canton, allié à l’Union soviétique et aux communistes chinois.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 12 novembre 1866, Cuiheng, district de Xiangshan (Guangdong)
- Mort : 12 mars 1925, Pékin
- Pays : Chine
- Fonctions : président provisoire de la République de Chine (1er janvier-1er avril 1912), chef du gouvernement militaire de Canton (1917-1918, puis 1921-1922 et 1923-1925), président du Guomindang
- Œuvre principale : les Trois Principes du peuple (Sanmin zhuyi), conférences de 1924
- À retenir : il finança dix-sept ans de conspirations avec l’argent de la diaspora chinoise, mais ne parvint jamais à doter son propre gouvernement d’un budget stable
La vie de Sun Yat-sen : le révolutionnaire sans armée qui vendit la république avant de la gouverner
Sun Wen, plus tard connu sous le nom de Sun Yat-sen, naît le 12 novembre 1866 à Cuiheng, un village du Guangdong proche de Macao. À douze ans, il rejoint à Honolulu son frère aîné Sun Mei, enrichi dans le commerce et l’élevage, et fréquente une école missionnaire anglaise. Converti au christianisme, diplômé en 1892 du collège de médecine pour Chinois de Hong Kong, il exerce peu : la politique l’absorbe.
En novembre 1894, à Honolulu, il fonde la Société pour le redressement de la Chine (Xingzhonghui). Sa première insurrection, à Canton en 1895, échoue avant d’éclater ; sa tête est mise à prix. En octobre 1896, à Londres, il est retenu plusieurs jours à la légation de Chine, puis libéré grâce à son ancien professeur James Cantlie et à la presse britannique. Le récit qu’il en tire, Kidnapped in London (1897), fait de lui une célébrité. Il s’installe ensuite au Japon, où des panasiatistes comme Miyazaki Tōten le protègent.
Le 20 août 1905, à Tokyo, il fédère les groupes d’étudiants révolutionnaires dans la Ligue jurée (Tongmenghui). Les insurrections se succèdent dans le Sud, toutes vaincues, dont celle de Canton en avril 1911. Le 10 octobre 1911, une mutinerie de soldats à Wuchang déclenche enfin la révolution, sans lui : il est aux États-Unis et l’apprend par la presse. Il rentre par Londres et Paris, arrive à Shanghai le 25 décembre, et les délégués des provinces l’élisent président provisoire le 29 décembre. Il prête serment à Nankin le 1er janvier 1912.
L’armée moderne du Nord appartient pourtant à Yuan Shikai. Sun accepte de lui céder la présidence contre l’abdication du dernier empereur, Puyi, le 12 février 1912. Le Guomindang, fondé en août 1912 par Song Jiaoren, gagne les élections ; Song est assassiné en mars 1913, probablement sur ordre de Yuan. La « seconde révolution » de l’été 1913 échoue et Sun repart au Japon, où il épouse en 1915 Soong Ching-ling, de vingt-six ans sa cadette.
Après la mort de Yuan en 1916, la Chine se fragmente entre seigneurs de la guerre. Sun établit à Canton, en 1917, un gouvernement rival de celui de Pékin, en est chassé, y revient, en est chassé encore en 1922 par son allié Chen Jiongming. Faute de soutien occidental, il se tourne vers Moscou : le manifeste signé avec le diplomate soviétique Adolf Joffe en janvier 1923 ouvre la voie aux conseillers de Mikhaïl Borodine, à l’entrée des communistes au Guomindang et à la fondation, en 1924, de l’académie militaire de Whampoa, confiée à Tchang Kaï-chek. Parti vers le nord pour négocier l’unification, Sun meurt à Pékin le 12 mars 1925 d’un cancer de la vésicule biliaire étendu au foie. Son mausolée de Nankin l’accueille en 1929.
Qu’a accompli Sun Yat-sen, et que reste-t-il de son œuvre ?
Sun a mis fin à plus de deux mille ans d’empire, au moins en principe. La République proclamée le 1er janvier 1912 ne fut ni stable ni démocratique, mais l’idée qu’un empereur pût revenir ne survécut pas à la tentative de Yuan Shikai en 1915-1916. Sun a aussi légué un parti et une armée. Le Guomindang réorganisé sur le modèle léniniste, avec des cadres formés à Whampoa, conquit le pays sous Tchang Kaï-chek lors de l’Expédition du Nord de 1926-1928, puis gouverna la Chine continentale jusqu’en 1949 et Taïwan ensuite.
Sa doctrine, les Trois Principes du peuple, mêle des influences diverses : nationalisme contre les Mandchous puis contre l’impérialisme, démocratie en trois étapes avec une période de « tutelle » du parti, et un principe du bien-être du peuple inspiré de l’Américain Henry George, qui voulait taxer la plus-value des terres. Il en reste un culte officiel, des avenues Zhongshan dans toutes les villes chinoises et une constitution à cinq pouvoirs, toujours en vigueur à Taïwan.
Comment Sun Yat-sen a-t-il financé son pouvoir ?
Sun Yat-sen fut d’abord un collecteur de fonds. Sans territoire, sans impôt et sans armée, il finança ses conspirations par la générosité, les cotisations et parfois les illusions de la diaspora chinoise, qu’il appelait, selon un mot qui lui est prêté, la mère de la révolution. Son frère Sun Mei, éleveur prospère de Maui, y engagea une large part de ses biens. Les marchands chinois de Singapour, de Penang, de Bangkok et des États-Unis payèrent les armes et les hommes des insurrections du Sud ; à la conférence de Penang, en novembre 1910, une collecte rassembla quelque 187 000 dollars de Hong Kong pour l’insurrection de Canton de 1911. Des sociétés secrètes, les triades et en Amérique les loges Hongmen, fournirent réseaux et argent, et des sympathisants japonais, comme l’homme d’affaires Umeya Shōkichi, le soutinrent pendant des années.
Pour élargir le cercle des donateurs, Sun vendit aussi des titres au nom du futur gouvernement révolutionnaire : des bons de 10 dollars, remboursables 100 dollars par la République après la victoire. Ce financement par promesse avait sa logique : il liait le souscripteur au succès de la cause. Il avait sa faiblesse : chaque échec dévaluait la promesse suivante, et les rivaux de Sun l’accusèrent à plusieurs reprises de mauvaise gestion des fonds.
La victoire posa un problème inverse. Le gouvernement provisoire de Nankin, en 1912, n’avait presque aucune recette : les provinces gardaient leurs impôts, et les douanes maritimes, gérées par une administration internationale, servaient d’abord à rembourser les indemnités dues aux puissances depuis la guerre des Boxers. Yuan Shikai, lui, trouva l’argent chez les banquiers étrangers : en avril 1913, un consortium de cinq puissances lui prêta 25 millions de livres sterling, gagés sur l’impôt du sel, sans l’accord du Parlement. Cet « emprunt de réorganisation » paya l’armée qui écrasa la seconde révolution de Sun quelques mois plus tard.
Sun ne cessa de rêver de capitaux étrangers. Nommé en 1912 directeur des chemins de fer nationaux, il dessina un réseau de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres ; son livre The International Development of China, publié en anglais au début des années 1920, proposait aux puissances d’investir dans des ports, des mines et des voies ferrées. Aucune ne s’y engagea. À Canton, ses gouvernements vécurent d’expédients : taxes nouvelles sur le commerce et la propriété, emprunts forcés, saisies, et taxes alourdies sur l’opium et le jeu. À la fin de 1923, il voulut saisir la part cantonaise de l’excédent des douanes maritimes ; en décembre, seize navires de guerre américains, britanniques, français et d’autres pavillons vinrent mouiller devant Canton, et il dut reculer. En 1924, ses nouvelles taxes poussèrent les marchands de Canton à armer leur propre milice, le Corps des marchands, que son armée écrasa en octobre. Seule l’Union soviétique lui fournit enfin de l’argent, des armes et des conseillers, au prix d’une alliance qui allait déchirer son parti après sa mort.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Sun Yat-sen ?
L’hagiographie officielle, à Taipei comme à Pékin, a fait de Sun le père d’une révolution de 1911 qu’il n’a ni dirigée ni vue. Elle compte dix insurrections manquées avant le succès, chiffre commode qui varie selon les listes. Le Guomindang, présenté comme son œuvre, fut fondé en 1912 par Song Jiaoren, et Sun ne le reprit en main qu’en 1919.
L’épisode londonien de 1896 a été embelli par Sun lui-même. Selon son récit, il aurait été enlevé dans la rue ; l’historien Harold Schiffrin a montré qu’il était plus probablement entré de son plein gré, sous un faux nom, dans la légation, peut-être pour y faire de la propagande, avant d’y être retenu. La cause de sa mort, annoncée en 1925 comme un cancer du foie, était selon le rapport d’autopsie, redécouvert en 2016, un cancer de la vésicule biliaire étendu au foie.
Enfin, les deux Chines se disputent son héritage. Taïwan l’honore comme Père de la nation ; la République populaire, qui a fait de sa veuve Soong Ching-ling une vice-présidente, le célèbre comme précurseur. Chacune retient de lui ce qui l’arrange : la république et la constitution pour l’une, l’alliance avec Moscou et avec les communistes pour l’autre.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le livre de référence en français est celui de Marie-Claire Bergère (Sun Yat-sen, 1994). Elle y dépeint un révolutionnaire professionnel plus qu’un penseur, un organisateur infatigable d’échecs dont la force tenait à sa capacité de rebondir et de lever des fonds, et un homme de la diaspora, plus à l’aise à Honolulu ou à Singapour que dans la Chine intérieure. Ses travaux sur L’Âge d’or de la bourgeoisie chinoise (1986) éclairent les milieux marchands qui le financèrent puis se méfièrent de lui.
L’Américain Harold Schiffrin (Sun Yat-sen and the Origins of the Chinese Revolution, 1968) a démonté la légende des débuts, et C. Martin Wilbur (Sun Yat-sen, Frustrated Patriot, 1976) a étudié l’impasse cantonaise qui le poussa vers Moscou. Le débat porte aujourd’hui sur le sens de l’alliance soviétique de 1923 : conversion tactique d’un nationaliste à court d’argent et d’armes, ou glissement réel vers le modèle léniniste du parti unique. Lucien Bianco, dans Les Origines de la révolution chinoise, rappelle que la révolution de 1911 fut d’abord l’effondrement d’une dynastie, plus que la victoire d’un parti.
Que peut apprendre de Sun Yat-sen celui qui décide ?
Sun a réussi la partie qui exige de la persévérance et du talent pour convaincre ; il a échoué là où il fallait un territoire, une administration et un impôt.
- Lever des fonds pour une cause et financer un État sont deux métiers différents : le collecteur génial de la diaspora n’eut jamais de budget à Canton.
- Celui qui contrôle la ressource contrôle le pouvoir : en 1913, l’emprunt de réorganisation donna à Yuan Shikai l’armée qui manquait à Sun.
- Une promesse de remboursement après la victoire est un titre adossé à un seul événement ; chaque échec la dévalue.
- Céder une position sans garantie ferme, comme la présidence remise à Yuan contre la seule abdication de l’empereur, laisse l’adversaire fixer la suite.
- L’allié de dernier recours fixe ses conditions : l’aide soviétique de 1923 sauva le Guomindang et y installa les germes de la guerre civile.
Quels livres lire sur Sun Yat-sen ?
- Marie-Claire Bergère, Sun Yat-sen, Fayard, 1994 : la biographie de référence.
- Marie-Claire Bergère, L’Âge d’or de la bourgeoisie chinoise, 1911-1937, Flammarion, 1986 : les marchands et les banquiers de la Chine républicaine.
- Lucien Bianco, Les Origines de la révolution chinoise, 1915-1949, Gallimard, 1967 (éd. mise à jour, Gallimard, 2007) : la synthèse classique.
- Jean Chesneaux, Sun Yat-sen, Club français du livre, 1959 (rééd. Complexe, 1982) : une biographie plus ancienne, attentive aux idées.
- Sun Yat-sen, Le Triple démisme de Suen Wen, traduit et annoté par Pascal M. d’Elia, Bureau sinologique de Zi-ka-wei, Shanghai, 1930 : la traduction française historique des Trois Principes du peuple.
- Harold Z. Schiffrin, Sun Yat-sen and the Origins of the Chinese Revolution, University of California Press, 1968 : la jeunesse et l’exil, non traduit.
Questions fréquentes sur Sun Yat-sen
Pourquoi Sun Yat-sen est-il appelé le père de la Chine moderne ?
Parce qu’il fonda les premières organisations républicaines, fut le premier président de la République de Chine en 1912 et créa le parti nationaliste qui unifia le pays en 1928. Taïwan lui donne officiellement le titre de Père de la nation, et la République populaire l’honore comme précurseur de la révolution.
Quels sont les Trois Principes du peuple ?
Ce sont le nationalisme, la démocratie et le bien-être du peuple. Sun les développa dans des conférences de 1924 : indépendance de la Chine face aux puissances, gouvernement par le peuple après une période de tutelle du parti, et réforme agraire et fiscale inspirée en partie de Henry George.
Pourquoi Sun Yat-sen a-t-il cédé la présidence à Yuan Shikai ?
Parce que Yuan commandait l’armée du Nord, la seule force capable d’obtenir l’abdication des Qing sans guerre longue. Sun lui céda le pouvoir en échange de la fin de la dynastie, en février 1912, puis échoua à le renverser en 1913.
Comment Sun Yat-sen finançait-il la révolution ?
Surtout par les dons et les souscriptions des Chinois d’outre-mer, à Hawaï, en Asie du Sud-Est et en Amérique, avec l’appui de sociétés secrètes et de sympathisants japonais. À la fin de sa vie, l’Union soviétique devint son principal bailleur de fonds.
Pour aller plus loin
- L’impératrice Cixi, qui gouverna la Chine des Qing, pour la dynastie que Sun voulut renverser
- L’empereur Meiji, modèle de modernisation, pour le Japon qui inspira et abrita les révolutionnaires chinois
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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