Lénine : biographie, révolution d’Octobre et emprunts russes
Révolutionnaire marxiste devenu chef du premier État communiste, Lénine prit le pouvoir en 1917, gouverna par la terreur, annula les dettes de l’Empire russe et dut rétablir le marché en 1921.

Qui était Lénine ?
Lénine (1870-1924), de son vrai nom Vladimir Ilitch Oulianov, est un révolutionnaire et théoricien marxiste russe qui dirigea la prise du pouvoir bolchevique d’octobre 1917 et présida le Conseil des commissaires du peuple, le gouvernement soviétique, jusqu’à sa mort. Il fonda le parti unique, la police politique et l’État qui devint en 1922 l’Union soviétique.
Son régime naquit d’une insurrection minoritaire et se maintint par la guerre civile, la terreur et la famine. Pour les finances, il laisse un geste sans précédent : l’annulation pure et simple, en 1918, de toutes les dettes de l’État russe, intérieures et extérieures, dont une large part était entre les mains d’épargnants français.
Lénine en résumé
Fils d’un inspecteur des écoles anobli, marqué par la pendaison de son frère aîné en 1887, Lénine devient marxiste, connaît la prison et la Sibérie, puis passe l’essentiel de quinze années en exil. Il y forge un parti de révolutionnaires professionnels. Rentré en Russie en avril 1917 avec l’accord de l’Allemagne, il prend le pouvoir en octobre. Il gouverne six ans, dont les deux derniers diminué par la maladie, et meurt en janvier 1924.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 22 avril 1870 (10 avril selon le calendrier julien), Simbirsk, Russie
- Mort : 21 janvier 1924, Gorki, près de Moscou
- Pays : Russie, puis Union soviétique
- Fonctions : président du Conseil des commissaires du peuple de la Russie soviétique (novembre 1917-janvier 1924), puis de l’Union soviétique (1923-1924)
- Œuvre principale : Que faire ? (1902), L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), L’État et la révolution (1917)
- À retenir : il finança son État par la confiscation, l’impression de monnaie et les réquisitions, puis dut revenir au marché en 1921
La vie de Lénine : le théoricien qui fit de la prise du pouvoir une méthode
Vladimir Ilitch Oulianov naît le 22 avril 1870 à Simbirsk, sur la Volga. Son père, inspecteur des écoles primaires, a été anobli par ses fonctions. En 1887, son frère aîné Alexandre est pendu pour avoir préparé un attentat contre le tsar Alexandre III. Exclu la même année de l’université de Kazan pour avoir manifesté, Vladimir obtient en candidat libre un diplôme de droit à Saint-Pétersbourg, devient marxiste, est arrêté en 1895 et relégué en Sibérie, à Chouchenskoïe, où il épouse Nadejda Kroupskaïa en 1898.
Exilé en Europe à partir de 1900, il signe Lénine à partir de 1901 et publie en 1902 Que faire ?, où il défend un parti centralisé de révolutionnaires professionnels. Au congrès de 1903, la scission entre bolcheviks, ses partisans, et mencheviks est consommée. Hormis un retour pendant la révolution de 1905, il passe les années 1907-1917 en Suisse, en France et en Galicie autrichienne, dans les querelles de tendance.
La révolution de février 1917 le surprend à Zurich. Le gouvernement allemand, qui veut sortir la Russie de la guerre, autorise son passage en train à travers l’Allemagne ; il arrive à la gare de Finlande de Petrograd le 16 avril. Ses Thèses d’avril réclament la paix immédiate et « tout le pouvoir aux soviets ». Accusé d’être un agent allemand après les journées de juillet, il se cache en Finlande, puis revient diriger l’insurrection des 24 et 25 octobre (6 et 7 novembre) 1917, qui renverse le gouvernement provisoire.
Les bolcheviks n’obtiennent qu’environ un quart des voix à l’élection de l’Assemblée constituante ; Lénine la fait dissoudre au lendemain de sa première séance, en janvier 1918. Le traité de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, cède à l’Allemagne et à ses alliés un territoire où vivait environ un tiers de la population de l’Empire. Le 30 août 1918, une socialiste-révolutionnaire, Fanny Kaplan, le blesse de deux balles ; la « Terreur rouge » est proclamée quelques jours plus tard. La famille impériale avait été assassinée en juillet à Iekaterinbourg.
La guerre civile, gagnée en 1920 contre les armées blanches, laisse un pays exsangue. La révolte des marins de Kronstadt, en mars 1921, et les insurrections paysannes comme celle de Tambov l’obligent à changer de politique : c’est la Nouvelle politique économique. Une première attaque cérébrale le frappe en mai 1922, une autre en décembre. Dans les notes dictées alors, connues comme son testament, il juge Staline trop brutal pour le poste de secrétaire général. Une troisième attaque, en mars 1923, le prive de la parole. Il meurt à Gorki le 21 janvier 1924. Son corps embaumé est exposé dans un mausolée sur la place Rouge.
Qu’a accompli Lénine, et que reste-t-il de son œuvre ?
Lénine a créé un type de régime : un parti unique qui se confond avec l’État, une police politique, la Tchéka fondée en décembre 1917, qui juge et exécute sans tribunal, une presse soumise, des camps créés dès 1918-1919. L’Union des républiques socialistes soviétiques, proclamée le 30 décembre 1922, dura jusqu’en 1991. Le modèle fut exporté, avec des variantes, de la Chine de Mao Zedong au Vietnam et à Cuba ; le Guomindang de Sun Yat-sen en adopta lui-même l’organisation en 1923-1924.
Sur le plan économique, il a laissé deux expériences contradictoires : le communisme de guerre, qui tenta de supprimer le marché et la monnaie, et la NEP, qui les rétablit sous contrôle de l’État. Il reste aussi une mémoire. Les statues de Lénine ont été déboulonnées dans une grande partie de l’ancien bloc soviétique après 1991 ; son mausolée demeure sur la place Rouge.
Comment Lénine a-t-il financé son pouvoir ?
Avant 1917, le parti bolchevique vivait de cotisations, de dons de sympathisants fortunés, comme l’industriel Savva Morozov ou l’écrivain Maxime Gorki, et d’« expropriations », c’est-à-dire de braquages. Le plus célèbre, le vol de la banque d’État de Tiflis, en juin 1907, est raconté dans la fiche consacrée à Staline : une bonne partie du butin, en billets de 500 roubles dont les numéros étaient connus, se révéla impossible à écouler. En 1917, le parti disposa de fonds bien plus importants. Les documents du ministère allemand des Affaires étrangères, publiés en 1958 par l’historien Zbyněk Zeman, attestent que Berlin finança l’agitation bolchevique ; le montant et l’usage de ces fonds restent discutés.
Au pouvoir, Lénine finance l’État par la confiscation. Dès les premières semaines, les bolcheviks s’emparent de la Banque d’État et de son or, puis, le 14 (27) décembre 1917, nationalisent toutes les banques privées et ouvrent les coffres des particuliers. Le décret du 21 janvier (3 février) 1918 annule tous les emprunts de l’État russe, intérieurs et extérieurs, sans exception ni indemnité. Les actions des sociétés nationalisées perdent toute valeur. À Brest-Litovsk puis par l’accord complémentaire du 27 août 1918, la Russie soviétique s’engage à verser six milliards de marks à l’Allemagne, en partie en or ; l’armistice du 11 novembre annule le traité et l’or déjà livré passe aux Alliés.
La répudiation frappe d’abord la France. De 1888 à 1914, l’Empire russe a placé à Paris une série d’emprunts d’État et de chemins de fer, encouragés par le gouvernement français au nom de l’alliance franco-russe ; l’historien René Girault en a fait l’histoire de référence. La Russie devient le premier débiteur étranger de l’épargne française. Le recensement des créances ordonné par le gouvernement français en 1918 dénombre environ 1,6 million de porteurs, selon les travaux de Kim Oosterlinck. Les porteurs attendirent en vain : la conférence de Gênes, en avril 1922, buta sur cette question, les Soviétiques opposant aux dettes tsaristes le coût de l’intervention alliée. L’accord franco-russe du 27 mai 1997 régla la question entre États contre le versement de 400 millions de dollars à partager entre tous les créanciers français, sans rapport avec la valeur nominale des titres.
Faute d’impôts et de crédit, le régime vit ensuite de la planche à billets et de la réquisition. La masse monétaire explose, le rouble devient du papier ; certains dirigeants bolcheviques voient dans cette inflation un moyen de détruire l’épargne bourgeoise. Dans les campagnes, la réquisition forcée des grains, instaurée en janvier 1919, nourrit l’armée et les villes au prix de révoltes paysannes. En 1922, pendant la famine, l’État confisque les objets précieux des églises ; dans une lettre secrète du 19 mars 1922, Lénine demande d’en profiter pour briser le clergé.
La Nouvelle politique économique, adoptée en mars 1921 au Xe congrès du parti, remplace la réquisition par un impôt en nature, rouvre le commerce privé et la petite entreprise, appelle les concessions étrangères. À partir de la fin de 1922, la Banque d’État, recréée en 1921, émet le tchervonets, billet gagé sur l’or, et une réforme monétaire achevée en 1924 met fin à l’hyperinflation. Le régime qui avait annulé ses dettes demandait désormais des capitaux à l’étranger. Les créanciers de 1918 s’en souvinrent.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Lénine ?
Le « wagon plombé » appartient à la légende autant qu’à l’histoire : le train qui traversa l’Allemagne en avril 1917 bénéficiait d’un statut d’extraterritorialité, mais ses portes n’étaient pas scellées. La propagande soviétique a ensuite gommé le rôle allemand, et ses adversaires l’ont grossi au point de faire de Lénine un simple agent de Berlin.
Plusieurs mots célèbres sont apocryphes. Aucun texte de Lénine ne contient la formule selon laquelle les capitalistes vendraient la corde pour les pendre, ni l’expression d’« idiots utiles ». Plus curieux, la phrase qui lui fait dire que le meilleur moyen de détruire le capitalisme est de corrompre la monnaie vient de Keynes, qui l’introduit en 1919 par un prudent « Lénine aurait déclaré », sans source ; elle a fait le tour du monde des économistes.
L’image d’un Lénine bienveillant, trahi par son successeur, fut entretenue par Trotski puis par une partie de la gauche occidentale. Ses télégrammes, publiés après l’ouverture des archives, montrent un dirigeant qui ordonnait lui-même pendaisons publiques, prises d’otages et exécutions de « koulaks » et de prêtres.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’historiographie a longtemps opposé deux lectures. Pour Richard Pipes (La Révolution russe, 1990, traduit en 1993) et, en France, pour Stéphane Courtois (Lénine, l’inventeur du totalitarisme, 2017), le régime stalinien est déjà contenu dans le parti, la police et les camps créés par Lénine. Pour Moshe Lewin (Le Dernier Combat de Lénine, 1967), Lénine malade aurait tenté trop tard de corriger la bureaucratie et d’écarter Staline. Hélène Carrère d’Encausse (Lénine, 1998) et Robert Service (Lenin, 2000, traduit en 2012) ont proposé des biographies plus nuancées, nourries des archives ouvertes après 1991. Lars Lih, de son côté, défend un Lénine plus fidèle au marxisme orthodoxe qu’à un projet élitiste.
Les chiffres des victimes restent des estimations. Pour les exécutions de la Terreur rouge, de 1917 à 1922, les estimations vont de plusieurs dizaines de milliers à environ 140 000 (Robert Conquest) ; James Ryan (Lenin’s Terror, 2012) retient au moins 28 000 exécutions par an en moyenne, sans compter les morts des camps et de la répression des révoltes. La guerre civile, avec ses épidémies et ses famines, a coûté entre 7 et 12 millions de vies, civiles pour la plupart. La famine de 1921-1922, aggravée par les réquisitions, en a tué environ 5 millions. Orlando Figes (La Révolution russe, 1891-1924, 2007 en français) et Nicolas Werth ont décrit la violence paysanne et la répression des révoltes, comme celle de Tambov.
Que peut apprendre de Lénine celui qui décide ?
Lénine ne fut pas porté au pouvoir par une majorité ; il le prit, puis le garda en supprimant un à un tous les lieux où une majorité aurait pu s’exprimer. Les leçons portent sur cette mécanique et sur son prix.
- Un pouvoir minoritaire s’installe dans le vide : en 1917, un gouvernement provisoire qui ne voulait ni faire la paix ni réformer la terre laissa la place à celui qui promettait les deux.
- Le premier contre-pouvoir supprimé annonce les suivants : la dissolution de l’Assemblée constituante, en janvier 1918, fut la dernière occasion de juger le régime par le vote, et elle passa sans résistance armée sérieuse.
- La répudiation d’une dette ruine d’abord les créanciers les plus confiants : environ 1,6 million d’épargnants en France, qui avaient suivi les conseils de leur propre gouvernement et de leurs banques.
- La concentration d’un portefeuille sur un emprunteur souverain politiquement recommandé est un risque, pas une sécurité : la diversification aurait protégé les porteurs mieux que l’alliance franco-russe.
- Le coût humain se mesure : de plusieurs dizaines de milliers à environ 140 000 exécutions, entre 7 et 12 millions de morts de la guerre civile et environ 5 millions de victimes de la famine de 1921-1922. Les puissances étrangères, divisées, intervinrent trop peu pour arrêter le régime et assez pour lui fournir un ennemi.
Quels livres lire sur Lénine ?
- Hélène Carrère d’Encausse, Lénine, Fayard, 1998 : une biographie complète par une spécialiste de l’URSS.
- Robert Service, Lénine, Perrin, 2012 : la biographie fondée sur les archives soviétiques.
- Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Perrin, 2017 : la thèse de la continuité, à charge et argumentée.
- Moshe Lewin, Le Dernier Combat de Lénine, Éditions de Minuit, 1967 : la thèse inverse, sur la fin de vie.
- Orlando Figes, La Révolution russe, 1891-1924. La tragédie d’un peuple, Denoël, 2007 : le grand récit de la révolution et de la guerre civile.
- René Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie, 1887-1914, Armand Colin, 1973 : la référence sur les emprunts russes.
Questions fréquentes sur Lénine
Pourquoi Lénine a-t-il annulé les emprunts russes ?
Pour des raisons idéologiques et pratiques : les bolcheviks considéraient ces dettes comme celles du tsarisme et de la bourgeoisie, et l’État soviétique n’avait aucun moyen de les payer. Le décret du 21 janvier (3 février) 1918 les annula toutes, sans indemnité, intérieures comme extérieures.
Les porteurs français d’emprunts russes ont-ils été indemnisés ?
Très partiellement et très tard. L’accord franco-russe du 27 mai 1997 prévoyait le versement par la Russie de 400 millions de dollars à partager entre tous les créanciers français ; 316 219 porteurs se déclarèrent en 1998 et ne reçurent qu’une faible fraction de la valeur de leurs titres.
Qu’est-ce que la NEP de Lénine ?
La Nouvelle politique économique, adoptée en mars 1921, remplaça la réquisition des grains par un impôt en nature et rétablit le commerce privé et la petite entreprise. Elle permit la reconstruction après la guerre civile et dura jusqu’à ce que Staline l’abandonne à la fin des années 1920.
Lénine a-t-il été financé par l’Allemagne ?
Oui, au moins en partie. Berlin facilita son retour en avril 1917 et des fonds allemands parvinrent au parti bolchevique, comme l’attestent les archives allemandes publiées en 1958 ; leur montant exact et leur poids réel dans la prise du pouvoir restent discutés.
Pour aller plus loin
- Alexandre II, le tsar assassiné, pour la Russie des réformes et du terrorisme révolutionnaire
- Karl Marx, sa référence, pour la doctrine dont Lénine se réclamait
- Ludwig von Mises, le critique du calcul socialiste, pour l’argument contre l’économie sans prix que la NEP vint confirmer
- L’hyperinflation, pour comprendre la ruine du rouble entre 1918 et 1924
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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