L’empereur Meiji : biographie, restauration, yen et réforme Matsukata
Souverain du Japon de 1867 à 1912, l’empereur Meiji présida à la plus rapide modernisation d’un État au XIXe siècle : abolition des fiefs, impôt foncier en argent, yen, banque centrale, Constitution et victoires sur la Chine et la Russie.

Qui était l’empereur Meiji ?
L’empereur Meiji (1852-1912), de son nom personnel Mutsuhito, est le cent vingt-deuxième empereur du Japon selon la liste traditionnelle, souverain de 1867 à sa mort. Son règne, auquel il a donné son nom d’ère, Meiji, le gouvernement éclairé, vit la chute du shogunat Tokugawa, la restauration du pouvoir impérial en 1868 et la transformation d’un pays féodal fermé en puissance industrielle, militaire et coloniale.
Le Japon en a fait le père de la nation moderne ; les historiens discutent encore de sa part personnelle dans les décisions. Une chose est sûre : la modernisation s’est faite en son nom et a d’abord été une révolution fiscale et monétaire. En dix ans, l’État remplaça l’impôt en riz par un impôt en argent, les monnaies des fiefs par le yen, et les pensions héréditaires des samouraïs par des obligations. Le financement de cette révolution, puis son assainissement par Matsukata Masayoshi, est au cœur du règne.
L’empereur Meiji en résumé
Fils de l’empereur Kōmei, Mutsuhito monte sur le trône à quatorze ans, en 1867. Quelques mois plus tard, les fiefs de Satsuma et de Chōshū renversent le shogun au nom de l’empereur. La cour s’installe à Edo, rebaptisée Tokyo. Le nouveau régime abolit les fiefs en 1871, instaure la conscription en 1873, réprime la révolte de Satsuma en 1877, promulgue la Constitution en 1889, gagne la guerre contre la Chine en 1895 et contre la Russie en 1905, et annexe la Corée en 1910. L’empereur meurt en 1912, entouré d’un culte qui lui survit.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 3 novembre 1852, Kyoto
- Mort : nuit du 29 au 30 juillet 1912 (date officielle : 30 juillet), Tokyo
- Pays : Japon
- Fonctions : empereur du Japon (1867-1912)
- Œuvre principale : la restauration de 1868, l’abolition des fiefs (1871), la Constitution de l’Empire du Japon (1889)
- À retenir : une modernisation financée par l’impôt foncier et le papier-monnaie, puis stabilisée par une déflation brutale
La vie de l’empereur Meiji : un symbole qui gouvernait peut-être
Mutsuhito naît le 3 novembre 1852 à Kyoto, dans la demeure de son grand-père maternel, fils de l’empereur Kōmei et d’une dame de cour, Nakayama Yoshiko. L’année suivante, les navires de l’Américain Perry imposent l’ouverture du Japon. L’enfant grandit dans une cour sans pouvoir, recluse à Kyoto, tandis que le shogunat négocie avec les Occidentaux et que les fiefs de l’Ouest s’agitent au nom de l’empereur. Kōmei meurt le 30 janvier 1867 ; son fils de quatorze ans lui succède.
À l’automne 1867, le shogun Tokugawa Yoshinobu remet son pouvoir à l’empereur, espérant garder l’essentiel. Le 3 janvier 1868, les troupes de Satsuma et de Chōshū s’emparent du palais et proclament la restauration du gouvernement impérial. La guerre de Boshin, gagnée en 1869, met fin au régime fondé par Tokugawa Ieyasu. En avril 1868, le jeune empereur prête le serment en cinq articles, qui promet des assemblées délibératives et la recherche du savoir dans le monde entier. L’ère Meiji est proclamée en octobre. L’empereur s’installe à Edo, devenue Tokyo, et épouse en février 1869 Ichijō Haruko.
Les réformes se succèdent sous la conduite d’oligarques venus de Satsuma, de Chōshū et de la noblesse de cour : Ōkubo Toshimichi, Kido Takayoshi, Iwakura Tomomi, puis Itō Hirobumi et Yamagata Aritomo. Les fiefs sont abolis et remplacés par des préfectures en août 1871. La mission Iwakura parcourt les États-Unis et l’Europe en 1871-1873. La conscription, l’école obligatoire, le calendrier solaire, l’abolition des statuts sociaux et des pensions de samouraïs transforment la société. Saigō Takamori, héros de la restauration, prend la tête de la révolte de Satsuma en 1877 ; l’armée de conscrits l’écrase.
L’empereur, d’abord tenu en tutelle, parcourt le pays dans de grands voyages officiels de 1872 à 1885, assiste aux conseils et prend de l’assurance. La Constitution, préparée par Itō sur le modèle prussien, est promulguée le 11 février 1889 comme un don du souverain à ses sujets ; une Diète élue au suffrage censitaire se réunit en 1890. Le rescrit impérial sur l’éducation, la même année, fixe la morale civique du loyalisme. Les victoires sur la Chine en 1895 et sur la Russie en 1905 font du Japon une grande puissance ; la Corée devient protectorat en 1905 et colonie en 1910.
Diabétique, atteint d’une néphrite, l’empereur meurt dans la nuit du 29 au 30 juillet 1912, à cinquante-neuf ans. Sur ses quinze enfants, cinq seulement avaient atteint l’âge adulte ; son fils Yoshihito lui succède. Le jour des funérailles, le 13 septembre 1912, le général Nogi Maresuke, vainqueur de Port-Arthur, se donne la mort avec son épouse pour suivre son maître. Le sanctuaire Meiji, inauguré à Tokyo en 1920, consacre le culte du souverain.
Qu’a accompli l’empereur Meiji, et que reste-t-il de son œuvre ?
Sous son règne, le Japon est devenu le premier pays non occidental à se doter d’un État centralisé moderne, d’une industrie, d’une armée et d’une marine capables de battre une grande puissance européenne, et à obtenir l’abolition des traités inégaux imposés dans les années 1850. Il en reste les institutions de base du Japon contemporain : préfectures, conscription devenue école, ministères, Banque du Japon, yen, Code civil.
Il en reste aussi un modèle ambigu. La Constitution de 1889 faisait de l’empereur un souverain sacré et inviolable, commandant suprême des armées, ce qui permit plus tard aux militaires d’échapper au contrôle des gouvernements civils. L’empire colonial commencé à Taïwan et en Corée prépara les guerres du XXe siècle, que son petit-fils Hirohito mènerait en son nom.
Comment l’empereur Meiji a-t-il financé son pouvoir ?
En 1868, le gouvernement impérial n’avait ni trésor ni impôt : les revenus restaient aux fiefs et au domaine des Tokugawa. Il vécut d’abord d’avances consenties par les grandes maisons marchandes, Mitsui, Ono, Shimada, et de billets émis par le Conseil d’État, qui se dépréciaient. L’abolition des fiefs, en 1871, lui donna les recettes de tout le pays, mais aussi leurs dettes et les pensions héréditaires de centaines de milliers de familles de samouraïs, qui absorbaient une grande part des dépenses.
Trois réformes posèrent les fondations. La loi monétaire du 27 juin 1871 crée le yen, divisé en cent sen, défini par 1,5 gramme d’or, avec un yen d’argent pour le commerce extérieur ; il remplace les monnaies des Tokugawa et les billets des fiefs. La réforme de l’impôt foncier, lancée en juillet 1873, remplace l’impôt en riz, perçu sur la récolte, par un impôt annuel de 3 % de la valeur estimée de la terre, payé en argent par le propriétaire, à qui l’on délivre un titre de propriété. L’État reporte ainsi sur le paysan le risque des mauvaises récoltes et des prix ; des émeutes obtiennent en janvier 1877 la baisse du taux à 2,5 %. L’impôt foncier fournit l’essentiel des recettes de l’État pendant deux décennies. Enfin, le décret du 5 août 1876 supprime les pensions des samouraïs et les convertit en obligations représentant de cinq à quatorze années de pension, à des taux de 5 à 10 %, remboursables en trente ans. Beaucoup de détenteurs les vendirent ; les anciens seigneurs, mieux traités, les placèrent dans des banques.
La révolte de Satsuma, en 1877, fut payée par la planche à billets : billets d’État et billets des banques nationales créées sur le modèle américain, devenues inconvertibles. Les prix s’envolent, le riz double presque, le papier-monnaie se déprécie face à l’argent métal. En octobre 1881, une crise politique écarte le ministre Ōkuma Shigenobu et porte aux Finances Matsukata Masayoshi, ancien samouraï de Satsuma. Matsukata dégage des excédents budgétaires en relevant les taxes sur le saké et le tabac et en comprimant les dépenses, retire une partie du papier-monnaie, vend à des groupes privés une partie des entreprises d’État et fonde en 1882 la Banque du Japon. À partir de 1885, ses billets sont convertibles en argent.
Le prix fut payé par les campagnes. Le prix du riz s’effondre de moitié environ entre 1881 et 1884, alors que l’impôt foncier reste fixe en monnaie. Des milliers de petits propriétaires endettés perdent leurs terres au profit de prêteurs et de notables ; en 1884, des paysans de Chichibu se soulèvent. Le fermage progresse durablement. Le Japon y gagna une monnaie stable, des taux d’intérêt en baisse et un crédit sur les marchés étrangers. L’indemnité imposée à la Chine par le traité de Shimonoseki en 1895, 200 millions de taels plus 30 millions pour la rétrocession du Liaodong, fut versée en livres sterling à Londres ; elle permit en 1897 le passage à l’étalon-or. La guerre contre la Russie, en 1904-1905, fut financée pour une large part par des emprunts placés à Londres et à New York.
La Maison impériale elle-même fut dotée. Dans les années 1880, les oligarques lui transférèrent de vastes forêts domaniales et des participations dans les grandes institutions financières et maritimes, pour qu’elle ne dépende pas d’un Parlement à venir. La Constitution de 1889 la protégea : la dotation annuelle de la Maison impériale échappait au vote de la Diète, sauf augmentation (article 66), et si la Diète ne votait pas le budget, celui de l’année précédente restait en vigueur (article 71).
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de l’empereur Meiji ?
Le portrait officiel de l’empereur, reproduit à des millions d’exemplaires dans les écoles et les administrations, n’est pas une photographie. En 1888, Meiji refusant de poser à nouveau devant un photographe, le graveur italien Edoardo Chiossone, employé depuis 1875 par le Bureau d’impression du ministère des Finances, où il dessinait les billets de banque, réalisa un portrait au crayon d’après des croquis pris à la dérobée ; c’est la photographie de ce dessin qui fut diffusée. L’image du souverain fut, littéralement, celle d’un graveur de billets.
D’autres récits relèvent du mythe. La restauration de 1868 ne rendit pas le pouvoir à l’empereur, mais à une coalition de samouraïs qui gouvernaient en son nom. La mort de Kōmei, attribuée officiellement à la variole, a nourri des rumeurs d’empoisonnement que rien ne prouve. Une théorie marginale veut même que le jeune Mutsuhito ait été remplacé par un sosie en 1867 ; elle n’a aucun fondement. Le serment de 1868, enfin, a été lu après 1945 comme une promesse démocratique ; il visait d’abord à rallier les seigneurs.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
La question du rôle personnel de l’empereur divise. Donald Keene (Emperor of Japan, 2002), à partir de la chronique officielle du règne, montre un souverain d’abord indifférent, puis de plus en plus présent dans les nominations et les décisions de guerre, sans jamais gouverner seul. D’autres historiens le voient comme un arbitre entre oligarques plutôt que comme un acteur. Carol Gluck (Japan’s Modern Myths, 1985) et Takashi Fujitani (Splendid Monarchy, 1996) ont étudié la fabrication de l’idéologie impériale et des cérémonies qui firent de lui un symbole national.
Sur les finances, le débat porte sur la déflation Matsukata. Elle passe pour l’exemple même d’un assainissement réussi, au prix social élevé. Steven Ericson (Financial Stabilization in Meiji Japan, 2019) a montré que Matsukata était moins orthodoxe qu’on ne l’a dit : il combina la rigueur déjà engagée par ses prédécesseurs avec des déficits, des emprunts et une promotion des exportations par l’État, ce qu’Ericson appelle une austérité expansionniste. Mark Metzler a étudié l’adoption de l’étalon-or en 1897. En France, Pierre-François Souyri a proposé de lire la période comme une modernité japonaise, et non comme une simple occidentalisation.
Que peut apprendre de l’empereur Meiji celui qui décide ?
Meiji n’a pas conçu les réformes de son règne ; il les a couvertes de son autorité et a laissé faire ceux qui savaient. Les décisions financières prises en son nom offrent des leçons nettes.
- Un impôt simple et prévisible stabilise les recettes de l’État : l’impôt foncier en argent remplaça des récoltes aléatoires par un rendement connu d’avance.
- Transférer un risque ne le supprime pas : en 1881-1884, la chute du riz frappa des paysans qui devaient un impôt fixe en monnaie.
- Convertir une rente perpétuelle en dette remboursable allège l’avenir : les obligations de 1876 mirent fin aux pensions héréditaires en trente ans.
- La crédibilité monétaire précède le crédit extérieur : la monnaie stabilisée par Matsukata permit au Japon d’emprunter à Londres et à New York en 1904.
- Une indemnité de guerre bien employée devient une institution : l’or chinois de 1895 servit à adopter l’étalon-or.
Quels livres lire sur l’empereur Meiji ?
- Donald Keene, Emperor of Japan. Meiji and His World, 1852-1912, Columbia University Press, 2002 : la biographie de référence.
- Pierre-François Souyri, Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, Gallimard, 2016 : l’ère Meiji repensée.
- Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 2010 : la synthèse en français.
- Carol Gluck, Japan’s Modern Myths. Ideology in the Late Meiji Period, Princeton University Press, 1985 : l’idéologie impériale.
- Takashi Fujitani, Splendid Monarchy. Power and Pageantry in Modern Japan, University of California Press, 1996 : la monarchie en représentation.
- Steven J. Ericson, Financial Stabilization in Meiji Japan. The Impact of the Matsukata Reform, Cornell University Press, 2019 : la réforme Matsukata revisitée.
Questions fréquentes sur l’empereur Meiji
Quand le yen a-t-il été créé ?
Par la loi monétaire du 27 juin 1871, qui fit du yen, divisé en cent sen, l’unité monétaire du Japon. Il remplaçait les monnaies de l’époque Tokugawa et les billets émis par les fiefs. Défini en or, il fonctionna en pratique comme une monnaie d’argent jusqu’à l’adoption de l’étalon-or en 1897.
Qu’est-ce que la réforme de l’impôt foncier de 1873 ?
Elle remplaça l’impôt en riz, perçu sur la récolte, par un impôt annuel de 3 % de la valeur estimée de la terre, payé en argent par le propriétaire. Elle reconnut la propriété privée du sol par la délivrance de titres. Les révoltes paysannes obtinrent la baisse du taux à 2,5 % en 1877.
Qu’est-ce que la déflation Matsukata ?
C’est la politique menée à partir de 1881 par le ministre des Finances Matsukata Masayoshi pour résorber l’inflation née du financement de la révolte de Satsuma : excédents budgétaires, retrait de papier-monnaie, création de la Banque du Japon en 1882. Elle rétablit une monnaie convertible en 1885. Les prix agricoles s’effondrèrent, et de nombreux petits paysans perdirent leurs terres.
L’empereur Meiji gouvernait-il vraiment ?
Les décisions étaient préparées et souvent prises par les oligarques de Satsuma et de Chōshū, qui gouvernaient en son nom. Avec l’âge, l’empereur intervint davantage dans les nominations et les grandes décisions, notamment en matière militaire. Les historiens le décrivent plutôt comme un arbitre que comme un autocrate.
Pour aller plus loin
- Munehisa Homma, spéculateur sur le riz au temps où l’impôt japonais se payait encore en riz
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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