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Talleyrand : biographie, diplomatie et fortune du diable boiteux

Évêque devenu serviteur de six régimes, Talleyrand a dirigé la diplomatie française de 1797 à 1815 et bâti, de traité en traité, une fortune que lui versaient les États avec lesquels il négociait.

Talleyrand : Le diplomate qui servit six régimes et se fit payer par tous

Qui était Talleyrand ?

Talleyrand (1754-1838), de son nom Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, est un homme d’Église et un diplomate français qui fut évêque d’Autun, député aux états généraux de 1789, ministre des Relations extérieures sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, puis sous Louis XVIII, et enfin ambassadeur à Londres sous Louis-Philippe. Il traversa la Révolution, l’Empire, deux Restaurations et la monarchie de Juillet sans jamais quitter longtemps le pouvoir.

Ses ennemis l’appelaient le diable boiteux. On lui reprochait d’avoir trahi tous ceux qu’il avait servis ; il répondait, en substance, qu’il n’avait abandonné les régimes qu’avant qu’ils s’abandonnent eux-mêmes. Il fut aussi l’un des hommes les plus riches de France, et l’essentiel de cette fortune venait de gouvernements étrangers.

Talleyrand en résumé

Destiné à l’Église à cause d’un pied infirme, Talleyrand devient agent général du clergé, puis évêque d’Autun à la veille de la Révolution. Il la rejoint, s’exile en Angleterre et aux États-Unis, revient en 1796 et devient ministre en 1797. Il sert Bonaparte jusqu’en 1807, intrigue contre lui ensuite, organise la restauration des Bourbons en 1814 et défend la France vaincue à Vienne. Retiré, il revient comme ambassadeur à Londres de 1830 à 1834 et meurt à Paris en 1838, réconcilié avec l’Église.

  • Époque : Le XIXe siècle
  • Naissance : 2 février 1754, Paris
  • Mort : 17 mai 1838, Paris (hôtel de Saint-Florentin)
  • Pays : France
  • Fonctions : agent général du clergé (1780-1785), évêque d’Autun (1788-1791), ministre des Relations extérieures (1797-1799 et 1799-1807), grand chambellan (1804-1809), prince de Bénévent (1806), président du gouvernement provisoire (1814), ministre des Affaires étrangères (1814-1815), président du Conseil (juillet-septembre 1815), ambassadeur à Londres (1830-1834)
  • Œuvre principale : la diplomatie française du Directoire et du Consulat, la restauration des Bourbons en 1814, la défense des intérêts français au congrès de Vienne
  • À retenir : il se faisait payer par les États avec lesquels il traitait, au point de provoquer en 1797-1798 une quasi-guerre avec les États-Unis

La vie de Talleyrand : l’évêque qui survécut à tous les régimes

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord naît à Paris le 2 février 1754, dans une branche cadette et peu fortunée d’une grande maison. Un pied bot l’écarte de l’armée : sa famille le destine à l’Église. Il passe par le séminaire de Saint-Sulpice et la Sorbonne, est ordonné prêtre en 1779 et devient l’année suivante agent général du clergé de France, l’administrateur des intérêts temporels de l’Église auprès du roi. Il y apprend les finances. Nommé évêque d’Autun à la fin de 1788, il est sacré en janvier 1789 et élu député du clergé aux états généraux.

Il choisit la Révolution. Le 10 octobre 1789, il propose à l’Assemblée de mettre les biens de l’Église à la disposition de la nation pour éteindre la dette publique. Le 14 juillet 1790, il célèbre la messe de la fête de la Fédération au Champ-de-Mars. Il prête serment à la Constitution civile du clergé, sacre les premiers évêques constitutionnels, quitte son évêché et rompt avec Rome. Envoyé en mission à Londres en 1792, il est décrété d’accusation par la Convention en décembre, expulsé d’Angleterre en 1794 et passe deux ans aux États-Unis, où il spécule sur les terres et le commerce.

Rentré en France en septembre 1796, il obtient, grâce à Germaine de Staël et au directeur Barras, le ministère des Relations extérieures en juillet 1797. Il démissionne en juillet 1799, aide Bonaparte à prendre le pouvoir en brumaire et retrouve son ministère en novembre. Il le garde huit ans : le Concordat, la paix d’Amiens, la réorganisation de l’Allemagne passent par ses bureaux. En 1802, sur l’injonction du Premier consul, il épouse sa maîtresse, Catherine Grand. Napoléon le fait grand chambellan en 1804, prince de Bénévent en 1806. Mais Talleyrand juge la politique de conquête sans issue ; il quitte le ministère en août 1807 et devient vice-grand électeur, dignité sans pouvoir.

À Erfurt, en septembre 1808, il conseille secrètement au tsar Alexandre Ier de résister à Napoléon. Au début de 1809, l’empereur apprend qu’il s’est rapproché de Fouché pour préparer sa succession ; il lui fait une scène violente devant ses dignitaires et lui retire sa charge de grand chambellan, sans l’écarter tout à fait. Talleyrand attend. Quand les coalisés entrent à Paris, le 31 mars 1814, il reçoit le tsar dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, le convainc qu’il faut rappeler les Bourbons, et prend le 1er avril la tête du gouvernement provisoire, pendant que le Sénat vote la déchéance de l’empereur.

Ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, il représente la France au congrès de Vienne, dont le récit appartient à la fiche consacrée à Metternich. Il y obtient pour la France vaincue une place parmi les grandes puissances, en s’appuyant sur le principe de légitimité et sur un traité secret signé avec l’Autriche et l’Angleterre le 3 janvier 1815. Après Waterloo, il préside le gouvernement de juillet à septembre 1815, puis s’en va, remplacé par le duc de Richelieu.

Il passe la Restauration dans une opposition libérale feutrée, depuis la Chambre des pairs et son château de Valençay. La révolution de juillet 1830 le ramène : Louis-Philippe l’envoie à Londres, où il contribue, de 1830 à 1834, à la reconnaissance de l’indépendance belge. Il meurt à Paris le 17 mai 1838, après avoir signé une rétractation qui le réconcilie avec l’Église.

Qu’a accompli Talleyrand, et que reste-t-il de son œuvre ?

L’œuvre de Talleyrand est faite de traités, et les traités durent rarement. Il en reste une méthode : l’idée que la paix repose sur l’équilibre entre les puissances et non sur l’écrasement de l’une d’elles, que la France a intérêt à l’entente avec l’Angleterre, et qu’un vaincu peut retrouver son rang en invoquant le droit plutôt que la force. La neutralité de la Belgique, garantie par le traité de Londres signé en 1839, prolonge directement son ambassade.

Il reste aussi deux décisions de 1789 et de 1814. La nationalisation des biens du clergé, qu’il proposa, a transformé la propriété foncière en France et financé la Révolution. La restauration des Bourbons, qu’il organisa, a donné à la France une monarchie constitutionnelle, avec une Charte, des Chambres et une liberté de la presse surveillée. Valençay, où il reçut l’Europe, abrite toujours son tombeau.

Comment Talleyrand a-t-il financé son pouvoir ?

Talleyrand connaissait l’argent public de l’intérieur. Agent général du clergé de 1780 à 1785, il négocie avec la couronne le « don gratuit », la contribution volontaire que l’Église, exemptée d’impôts directs, accordait au roi ; il se chiffrait en millions de livres. Il fréquente alors les financiers, devient actionnaire de la Caisse d’escompte et apprend, selon son biographe Emmanuel de Waresquiel, les mécanismes de la spéculation sur les monnaies. Il en tira une conviction qu’il garda toute sa vie : un État doit toujours payer ses dettes, sans quoi il ne trouve plus de prêteurs.

Sa motion du 10 octobre 1789 applique cette idée avec les biens de l’Église. La propriété du clergé devient la garantie de la dette ; les biens nationaux sont vendus, et l’Assemblée émet sur leur valeur des assignats, d’abord titres de créance, bientôt papier-monnaie. L’évêque d’Autun avait proposé un gage ; l’Assemblée en fit une planche à billets, et l’inflation qui suivit ruina les porteurs.

Le ministre, lui, ne se ruina pas. Benjamin Constant lui prête, au moment de sa nomination en 1797, un propos sur la fortune immense qu’il convenait de faire ; le mot n’est connu que par ce témoin, mais la suite le confirme. Dès l’automne 1797, l’affaire XYZ éclate. Trois envoyés américains, Charles Cotesworth Pinckney, John Marshall et Elbridge Gerry, viennent à Paris régler les saisies de navires américains par la marine française. Trois intermédiaires, le banquier Jean-Conrad Hottinguer, Pierre Bellamy et Lucien Hauteval, désignés plus tard par les lettres X, Y et Z dans les dépêches publiées à Philadelphie, leur font savoir qu’avant toute négociation il faudra verser 50 000 livres sterling au ministre et consentir un prêt important à la République. Les Américains refusent. Publiées en 1798, leurs dépêches indignent l’opinion des États-Unis, qui arment des frégates : c’est la quasi-guerre navale de 1798-1800, close par la convention de Mortefontaine du 30 septembre 1800.

L’affaire XYZ ne choqua guère en Europe, où d’autres gouvernements payaient sans bruit. La réorganisation de l’Allemagne en fournit l’exemple le plus lucratif. Après la paix de Lunéville de 1801, les princes allemands dépossédés sur la rive gauche du Rhin devaient être indemnisés aux dépens des principautés ecclésiastiques de la rive droite, et la répartition se décidait à Paris. Beaucoup payèrent pour obtenir davantage ; les sommes reçues par le ministre et son entourage n’ont jamais été établies de façon sûre. Un témoin bien disposé envers lui, le diplomate saxon Senfft, rapporte qu’en 1806, lors de la paix de Posen, la Saxe mit un million de francs à sa disposition, et que de petites principautés achetèrent en 1807 leur admission dans la Confédération du Rhin. Sainte-Beuve, qui cite ce témoignage, y voit le minimum de ce genre de corruption.

Après 1807, l’ancien ministre vend ses informations à l’Autriche et à la Russie, ennemies de l’empereur qu’il continue de conseiller. Les sommes sont mal connues, et c’est le propre de ce genre de recettes. Le total de sa carrière l’est moins encore : le critique Sainte-Beuve écrit, dans le tome XII de ses Nouveaux Lundis (1870), que Talleyrand évaluait lui-même à soixante millions ce qu’il avait reçu des puissances, chiffre invérifiable qu’il faut tenir pour une vantardise de vieillard autant que pour un aveu.

Cette fortune fut dépensée à mesure. Valençay, acheté en 1803 avec l’aide de Bonaparte, qui voulait que son ministre reçoive les étrangers avec éclat, comptait parmi les plus vastes domaines privés de France ; l’empereur y fit ensuite garder les princes d’Espagne, de 1808 à 1814. Le jeu, la table et l’hôtel de Saint-Florentin firent le reste. Waresquiel rapporte qu’il dut vendre plusieurs fois sa bibliothèque et qu’il lui arrivait de laisser ses fournisseurs impayés. L’homme qui conseillait aux États de toujours payer leurs dettes n’appliquait pas toujours le principe à lui-même.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Talleyrand ?

Talleyrand a beaucoup de mots, et peu sont sûrs. La scène de janvier 1809, où Napoléon l’aurait traité de chose malpropre dans un bas de soie, est racontée partout ; Waresquiel note que le lieu, la date et même l’auteur de la formule restent incertains. Sur l’exécution du duc d’Enghien, le jugement selon lequel c’était pire qu’un crime, une faute, est attribué selon les auteurs à Fouché, à Boulay de la Meurthe ou à Talleyrand lui-même. D’autres aphorismes, sur la parole donnée à l’homme pour déguiser sa pensée ou sur le zèle à éviter, circulent sous son nom sans source contemporaine solide.

Ses propres Mémoires ne sont pas d’un secours absolu. Publiés en 1891-1892 par le duc de Broglie, d’après une copie établie après sa mort par son exécuteur testamentaire Adolphe de Bacourt, ils ont été soupçonnés d’avoir été retouchés ; l’original a disparu. Talleyrand y affirme avoir toujours désapprouvé la guerre d’Espagne, alors qu’il l’avait d’abord conseillée, comme l’ont montré ses biographes à partir des archives. Il avait d’ailleurs fait disparaître les lettres gênantes. Le personnage avait prévu le jugement de la postérité et travaillé à l’orienter.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Le XIXe siècle l’a jugé en moraliste. Sainte-Beuve, dans un portrait célèbre, voyait en lui l’alliance d’un esprit supérieur et d’une corruption consommée. Georges Lacour-Gayet, dont la biographie en quatre volumes (1928-1934) reste la plus documentée sur les faits, n’est pas plus tendre. Le XXe siècle a réhabilité le diplomate : l’Anglais Duff Cooper (1932) et l’Italien Guglielmo Ferrero, dans Reconstruction. Talleyrand à Vienne (1940), ont vu dans son principe de légitimité la base d’un siècle de paix relative. Jean Orieux (1970) en a fait un sphinx incompris, séduisant et indulgent.

Emmanuel de Waresquiel (Talleyrand, le prince immobile, 2003) a renouvelé le portrait à partir des archives. Il montre la continuité d’idées sous la succession des serments : la paix par l’équilibre, l’entente avec l’Angleterre, la monarchie constitutionnelle, le respect du crédit public. Il ne nie pas la vénalité, mais la replace dans les usages de l’Ancien Régime, où un ministre attendait des présents des cours avec lesquelles il traitait. Le débat porte désormais sur la frontière, dans son cas, entre la rémunération d’usage et la corruption, et sur la part de l’intérêt personnel dans ses choix diplomatiques. Les deux lectures s’appuient sur les mêmes faits.

Que peut apprendre de Talleyrand celui qui décide ?

Talleyrand a souvent vu juste avant les autres : la paix d’Amiens à préserver, l’Espagne à éviter, la chute de l’Empire à préparer, l’alliance anglaise à rechercher. Il a aussi montré ce que coûte un intérêt personnel mêlé à une négociation publique.

  • Un conflit d’intérêts n’est pas un détail de négociation : l’affaire XYZ transforma une discussion sur des navires saisis en deux ans de guerre navale.
  • Un gage n’est pas une monnaie : les biens du clergé pouvaient garantir la dette, ils ne pouvaient pas supporter une émission sans limite d’assignats.
  • Savoir sortir avant l’effondrement suppose d’avoir préparé la position suivante : Talleyrand quitte Napoléon en 1807, sept ans avant la chute, et reçoit le tsar chez lui en 1814.
  • Le vaincu qui parle le langage du droit retrouve une place à la table : à Vienne, la légitimité servit d’argument à la France autant que de principe.
  • Les revenus occultes sont mal mesurés par définition : le chiffre de soixante millions rappelle qu’un patrimoine connu par l’aveu de son propriétaire n’est pas un patrimoine connu.

Quels livres lire sur Talleyrand ?

  • Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, le prince immobile, Fayard, 2003 : la biographie de référence, fondée sur les archives.
  • Georges Lacour-Gayet, Talleyrand, Payot, 4 vol., 1928-1934 (rééd. en un volume, Payot, 1991) : la somme factuelle, sévère.
  • Jean Orieux, Talleyrand ou le sphinx incompris, Flammarion, 1970 : un portrait brillant et indulgent, très lu.
  • Talleyrand, Mémoires du prince de Talleyrand, suivis de 135 lettres inédites à la duchesse de Bauffremont, édition intégrale d’Emmanuel de Waresquiel, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007 : les Mémoires, avec un appareil critique.
  • Thierry Lentz, Le Congrès de Vienne. Une refondation de l’Europe, 1814-1815, Perrin, 2012 : pour le rôle de Talleyrand à Vienne.

Questions fréquentes sur Talleyrand

Pourquoi Talleyrand est-il appelé le diable boiteux ?

Il boitait depuis l’enfance, à cause d’un pied bot, et marchait avec une canne. Ses ennemis, royalistes, jacobins ou bonapartistes, ajoutèrent le diable pour sa réputation de trahison et de corruption. Le surnom rappelle aussi le titre d’un roman de Lesage, Le Diable boiteux (1707).

Qu’est-ce que l’affaire XYZ ?

En 1797, des intermédiaires de Talleyrand, désignés par les lettres X, Y et Z, exigèrent des envoyés américains 50 000 livres sterling pour le ministre et un prêt à la République avant toute négociation. Les Américains refusèrent et publièrent l’affaire, ce qui déclencha la quasi-guerre navale franco-américaine de 1798-1800.

Talleyrand a-t-il trahi Napoléon ?

Il l’a servi de 1799 à 1807, puis a conseillé secrètement le tsar à Erfurt en 1808 et vendu des informations à l’Autriche et à la Russie. En 1814, il organisa la déchéance de l’empereur. Lui-même soutenait n’avoir servi que la France ; ses biographes rappellent qu’il fut aussi payé pour cela.

Combien était riche Talleyrand ?

Personne ne le sait exactement. Selon Sainte-Beuve, il évaluait lui-même à soixante millions de francs ce qu’il avait reçu des puissances étrangères, chiffre invérifiable. Il possédait Valençay et l’hôtel de Saint-Florentin, mais dépensait beaucoup et manqua parfois d’argent comptant.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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