Hô Chi Minh : biographie, guerre et réforme agraire de l’oncle Hô
Fondateur du communisme vietnamien et vainqueur de la France à Diên Biên Phu, Hô Chi Minh a financé sa guerre par l’or des donateurs et l’aide chinoise, puis fait payer la révolution aux paysans du Nord.

Qui était Hô Chi Minh ?
Hô Chi Minh (1890-1969), né Nguyên Sinh Cung, est un révolutionnaire communiste vietnamien qui fonda en 1930 le Parti communiste indochinois, proclama le 2 septembre 1945 l’indépendance de la République démocratique du Vietnam et la présida jusqu’à sa mort, le 2 septembre 1969, en conduisant la guerre contre la France puis contre le Sud-Vietnam soutenu par les États-Unis.
« L’oncle Hô » des affiches avait été plongeur sur un paquebot, retoucheur de photographies à Paris, agent du Komintern à Moscou et à Canton. Il fut le visage avenant d’un régime de parti unique qui exécuta des milliers de paysans au nom de la lutte des classes. Les deux portraits sont vrais.
Hô Chi Minh en résumé
Fils d’un lettré révoqué par l’administration coloniale, Hô quitte l’Indochine en 1911 et passe trente ans à l’étranger. Rentré en 1941, il fonde le Viet Minh, front national dominé par les communistes, prend le pouvoir en août 1945 et mène une guerre de neuf ans contre la France. Président du Nord-Vietnam après 1954, il voit son influence décliner au profit de Lê Duân à partir de 1960.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 19 mai 1890 selon la date officielle, Kim Liên (province de Nghê An), Annam
- Mort : 2 septembre 1969, Hanoï
- Pays : Vietnam
- Fonctions : chef du gouvernement de la République démocratique du Vietnam (1945-1955), président de la République (1946-1969), président du Parti des travailleurs du Vietnam (1951-1969)
- Œuvre principale : la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945, la victoire sur la France (1954), l’État communiste du Nord-Vietnam
- À retenir : la réforme agraire de 1953-1956, dont les exécutions sont estimées, selon les sources d’archives, de plus d’un millier à environ 15 000, des auteurs plus anciens avançant 50 000 ou davantage
La vie de Hô Chi Minh : le voyageur qui revint en chef de guerre
Nguyên Sinh Cung naît en 1890, peut-être le 19 mai, dans un village du Nghê An, au centre du Vietnam. Son père, lettré confucéen devenu mandarin, est révoqué par les Français. Le 5 juin 1911, le jeune homme embarque à Saïgon comme aide-cuisinier sur l’Amiral-de-Latouche-Tréville. Il voyage, travaille à Londres, s’installe à Paris pendant la guerre.
En juin 1919, sous le nom de Nguyên Ai Quôc, « Nguyên le patriote », il fait remettre aux délégations de la conférence de la paix des « Revendications du peuple annamite ». En décembre 1920, au congrès de Tours, il vote l’adhésion à l’Internationale communiste et devient membre fondateur du Parti communiste français. Il part en 1923 pour Moscou, puis à Canton, où il forme de jeunes Vietnamiens. Le 18 octobre 1926, il y épouse une Chinoise, Tang Tuyet Minh, union que l’hagiographie a longtemps tue. En février 1930, à Hong Kong, il unifie les groupes communistes vietnamiens en un parti, bientôt nommé Parti communiste indochinois. Arrêté par les Britanniques en 1931, il passe ensuite plusieurs années à Moscou.
En février 1941, il rentre au Vietnam, dans une grotte de Pác Bó, près de la frontière chinoise, et fonde le Viet Minh en mai. Il prend en 1942 le nom de Hô Chi Minh. En mars 1945, les Japonais renversent l’administration française ; en août, après leur capitulation, le Viet Minh prend le pouvoir à Hanoï. Le 2 septembre 1945, place Ba Dinh, Hô lit une déclaration d’indépendance qui cite celle des États-Unis de 1776 et la Déclaration française des droits de l’homme.
Les accords du 6 mars 1946 avec la France prévoient un Vietnam « État libre » au sein de l’Union française ; la conférence de Fontainebleau échoue à l’été. Après le bombardement de Haiphong par la marine française en novembre, la guerre éclate le 19 décembre 1946. Elle dure jusqu’à la chute du camp retranché de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954, et aux accords de Genève du 21 juillet, qui partagent le pays au 17e parallèle. Au Nord, le régime conduit une réforme agraire brutale, puis la « rectification des erreurs » de 1956-1957. À partir de 1959, il décide de relancer la lutte armée au Sud. Lê Duân, premier secrétaire du parti en 1960, prend la réalité du pouvoir. Hô meurt à Hanoï le 2 septembre 1969 ; son mausolée est inauguré en 1975 et Saïgon prend son nom en 1976.
Qu’a accompli Hô Chi Minh, et que reste-t-il de son œuvre ?
Hô a réalisé ce que les nationalistes vietnamiens poursuivaient depuis la conquête française : l’indépendance, puis, six ans après sa mort, en 1975, l’unification du pays par la victoire du Nord. Il a donné au Vietnam un État et une armée capables de tenir tête à deux puissances occidentales. Le Parti communiste qu’il a fondé gouverne toujours le pays.
Le prix en a été considérable. Les guerres d’Indochine et du Vietnam ont fait des millions de morts, combattants et civils, et le régime né de cette lutte a été et reste un régime de parti unique, sans liberté de la presse ni élections libres. L’économie collectivisée du Nord, étendue au Sud après 1975, a conduit à la pénurie jusqu’aux réformes de marché du Doi Moi, en 1986.
Comment Hô Chi Minh a-t-il financé son pouvoir ?
Pendant les années d’exil, Hô vit des subsides du Komintern, dont il est un agent rémunéré, et de petits métiers. La prise du pouvoir de 1945 intervient dans un pays exsangue : la famine de 1944-1945, provoquée par les réquisitions de riz japonaises et françaises et par les intempéries, a fait au Nord des centaines de milliers de morts, jusqu’à deux millions selon le chiffre retenu par Hanoï. Le Viet Minh gagne des partisans en ouvrant les greniers.
Le nouveau gouvernement trouve des caisses vides : la Banque de l’Indochine, institut d’émission privé, reste aux mains des Français. Hô supprime l’impôt personnel, symbole de l’oppression coloniale, et en appelle à la générosité. Un décret du 4 septembre 1945 crée un fonds de l’indépendance ; la « Semaine de l’or », du 17 au 24 septembre, invite les familles aisées à donner leurs bijoux. Selon les chiffres officiels vietnamiens, elle rapporte 370 kilos d’or et 20 millions de piastres. À Hué, l’ancienne impératrice Nam Phuong figure parmi les premières donatrices. Le régime émet ensuite sa propre monnaie, des billets à l’effigie de Hô, à partir de 1946.
La guerre contre la France se finance d’abord par l’impôt en nature dans les zones contrôlées, par la contrebande et par les réseaux commerciaux de l’Asie du Sud-Est. L’historien Christopher Goscha a reconstitué les réseaux d’Asie du Sud-Est, la Thaïlande au premier chef, par lesquels le Viet Minh se procurait des armes ; le géographe Christian Lentz a montré, en s’appuyant sur lui, que l’opium, détourné du monopole colonial, servait de monnaie d’échange dans ces achats. De l’autre côté, la piastre indochinoise est fixée en décembre 1945 à 17 francs, bien au-dessus de sa valeur réelle : acheter des piastres en Indochine pour les convertir en francs à Paris devient une rente. Ce trafic, mis au jour en 1950 et raconté par Jacques Despuech dans Le Trafic de piastres (1953), profita à des spéculateurs, à des fonctionnaires et, on s’en avisa en 1952-1953, au Viet Minh lui-même, qui y trouvait de quoi acheter des armes. La dévaluation de la piastre à 10 francs, en mai 1953, y mit fin.
À partir de 1950, la Chine populaire et l’Union soviétique reconnaissent le régime de Hô. L’aide chinoise en armes, en vivres et en conseillers militaires change la guerre et finance Diên Biên Phu. Elle a une contrepartie : le modèle chinois de réforme agraire. Une loi du 19 décembre 1953 lance la redistribution des terres. Dans chaque village, des équipes venues de l’extérieur classent les habitants en propriétaires, paysans riches, moyens ou pauvres. Un document du bureau politique du 4 mai 1953 fixe « en principe » les exécutions à un pour mille habitants, soit environ 15 000 personnes. La première propriétaire exécutée, Nguyên Thi Nam, en juillet 1953, avait financé la résistance.
Le bilan est débattu. Dans les années 1960, des auteurs occidentaux retenaient 50 000 exécutions, et certains réfugiés bien davantage ; ces chiffres reposaient en grande partie sur un témoin, Hoang Van Chi, dont la fiabilité a été contestée. Gareth Porter avançait en 1973 de 800 à 2 500. L’historien Edwin Moise, spécialiste de la question, a estimé le nombre des exécutions entre 3 000 et 15 000, puis autour de 13 500 ; un document d’archives cité en 1990 par l’économiste Vo Nhan Tri évoque 15 000 exécutions injustifiées. Les rapports des diplomates hongrois en poste à Hanoï, étudiés par Balázs Szalontai, recensent 1 337 exécutions et 23 748 emprisonnements, décompte sans doute partiel. Le politiste Tuong Vu, à partir d’archives vietnamiennes et hongroises, juge le total bien inférieur aux chiffres avancés à l’époque, mais probablement supérieur à 13 500 si l’on compte les suicides après arrestation et torture. S’y ajoutent des dizaines de milliers d’emprisonnés, souvent membres du parti eux-mêmes. En 1956, le régime reconnaît des « erreurs » ; le général Giap en fait l’autocritique publique en octobre. En novembre, les paysans de Quynh Luu, dans la province natale de Hô, se soulèvent ; l’armée les réprime.
Après 1954, le Nord vit de l’aide soviétique et chinoise, qui finance la reconstruction, puis la guerre au Sud. La collectivisation, achevée à la fin des années 1950, fait du riz une ressource prélevée par l’État pour nourrir les villes et l’armée. Le Vietnam de Hô n’a jamais financé sa guerre par ses propres moyens ; il a su obtenir que d’autres la paient.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Hô Chi Minh ?
Le régime a construit l’image d’un ascète sans famille, marié à la révolution. Le mariage de Canton, en 1926, a été passé sous silence. Sa date de naissance elle-même est incertaine : Hô en donna plusieurs aux polices qui l’interrogeaient. Sa mort, survenue le 2 septembre 1969, jour de la fête nationale, fut d’abord annoncée au 3 ; le bureau politique ne rectifia qu’en 1989.
Il laissa un testament demandant que son corps soit incinéré et ses cendres dispersées dans trois régions du pays. Le parti publia en 1969 une version expurgée de ce vœu et fit construire un mausolée, sur le modèle de celui de Lénine. La version intégrale du testament ne fut rendue publique qu’en 1989.
Le mythe américain a aussi sa part. En 1945, des agents de l’OSS, ancêtre de la CIA, parachutés auprès du Viet Minh, soignèrent Hô atteint de paludisme. On en a tiré l’idée d’une occasion manquée de faire de lui un allié des États-Unis. Les historiens jugent l’hypothèse fragile : Hô restait un dirigeant communiste formé à Moscou.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le débat principal oppose le nationaliste au communiste. Jean Lacouture, dans son Hô Chi Minh de 1967, et l’Américain William Duiker, dans Ho Chi Minh : A Life (2000), insistent sur le patriote qui aurait utilisé le communisme au service de l’indépendance. Sophie Quinn-Judge, dans Ho Chi Minh : The Missing Years (2002), et Pierre Brocheux, dans Hô Chi Minh. Du révolutionnaire à l’icône (2003), montrent un militant discipliné de l’Internationale, souvent marginalisé par plus dur que lui, et une icône construite par le parti.
Christopher Goscha, dans Vietnam. Un État né de la guerre (2011), a décrit la construction de l’appareil d’État et de son économie de guerre. Sur la réforme agraire, les travaux d’Edwin Moise (1983), puis ceux d’Alex-Thai Vo et de Tuong Vu fondés sur les archives, ont remplacé les chiffres de la propagande des deux camps par des estimations plus sûres, sans faire disparaître l’incertitude.
Que peut apprendre de Hô Chi Minh celui qui décide ?
Hô n’est pas un modèle de gouvernement. Son parcours montre comment un mouvement national devient un pouvoir sans partage, et ce qu’il en coûte à ceux qui l’ont financé.
- Un régime qui fixe des quotas de coupables les atteint : la proportion d’un exécuté pour mille habitants, écrite avant la campagne, transforma une politique foncière en terreur administrée.
- Les premiers donateurs ne sont pas protégés : des propriétaires qui avaient soutenu la résistance, comme Nguyên Thi Nam, furent parmi les premières victimes.
- Importer un modèle étranger avec ses conseillers, c’est importer ses excès : la réforme agraire suivit pas à pas l’exemple chinois.
- Un taux de change administré trop loin de la réalité crée une rente que tous les camps exploitent : le trafic des piastres a financé spéculateurs et adversaires à la fois.
- L’autocritique officielle n’arrête pas la machine : la rectification de 1956 n’empêcha ni la répression de Quynh Luu ni la mise au pas des intellectuels.
Quels livres lire sur Hô Chi Minh ?
- Pierre Brocheux, Hô Chi Minh. Du révolutionnaire à l’icône, Payot, 2003 : la biographie de référence en français.
- Daniel Hémery, Hô Chi Minh, de l’Indochine au Vietnam, Gallimard, 1990 : une introduction illustrée par un historien de l’Indochine.
- Christopher E. Goscha, Vietnam. Un État né de la guerre, 1945-1954, traduit de l’anglais par Agathe Larcher, Armand Colin, 2011 : l’État Viet Minh et ses finances de guerre.
- Jean Lacouture, Hô Chi Minh, Seuil, 1967 (éd. revue, 1977) : le portrait d’un journaliste qui l’avait rencontré, plus indulgent.
- Jacques Despuech, Le Trafic de piastres, Deux-Rives, 1953 : le témoignage sur le scandale monétaire de la guerre d’Indochine.
- Edwin E. Moise, Land Reform in China and North Vietnam, University of North Carolina Press, 1983 : l’étude de référence sur la réforme agraire, en anglais.
Questions fréquentes sur Hô Chi Minh
Combien de victimes a fait la réforme agraire au Nord-Vietnam ?
Les estimations fondées sur les archives vont d’environ 1 300, décompte partiel de diplomates hongrois, à environ 15 000 exécutions, Edwin Moise retenant environ 13 500 ; des auteurs plus anciens avançaient 50 000 ou davantage. Il faut y ajouter des dizaines de milliers d’emprisonnés.
Hô Chi Minh a-t-il vécu en France ?
Oui, de la fin des années 1910 à 1923. Il y milita sous le nom de Nguyên Ai Quôc, présenta des revendications vietnamiennes en 1919 et fut membre fondateur du Parti communiste français au congrès de Tours, en décembre 1920. Il revint en France en 1946 pour la conférence de Fontainebleau.
Qu’est-ce que le trafic des piastres ?
C’est le scandale monétaire de la guerre d’Indochine : la piastre étant fixée à 17 francs, bien au-dessus de sa valeur, des intermédiaires achetaient des piastres sur place et les faisaient convertir en francs à Paris avec un gros bénéfice. La dévaluation de mai 1953 mit fin à l’opération.
Pourquoi Hô Chi Minh est-il embaumé alors qu’il voulait être incinéré ?
Le parti décida en 1969 de conserver son corps dans un mausolée, sur le modèle soviétique, et publia son testament sans le passage demandant la crémation. Le texte complet ne fut révélé qu’en 1989.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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