Gamal Abdel Nasser : biographie, canal de Suez et barrage d’Assouan
Président de l’Égypte de 1956 à 1970, Gamal Abdel Nasser nationalisa le canal de Suez pour financer le barrage d’Assouan, gagna la crise grâce à la pression américaine sur la livre, puis épuisa son État dans ses guerres.

Qui était Gamal Abdel Nasser ?
Gamal Abdel Nasser (1918-1970) est un militaire et homme d’État égyptien qui organisa le coup d’État des Officiers libres du 23 juillet 1952, devint président de la République en 1956 et gouverna l’Égypte jusqu’à sa mort, le 28 septembre 1970. La nationalisation du canal de Suez, le 26 juillet 1956, fit de lui le héros du nationalisme arabe.
L’épisode de Suez se lit comme une affaire de souveraineté. C’est aussi une affaire de trésorerie : un président qui ne trouve plus de prêteurs pour son barrage s’empare d’une société par actions cotée à Paris, et un empire qui veut la reprendre découvre que sa monnaie dépend du bon vouloir de Washington.
Gamal Abdel Nasser en résumé
Fils d’un employé des postes, officier de carrière, vétéran de la guerre de 1948 contre Israël, Nasser renverse le roi Farouk en 1952, écarte le général Naguib en 1954 et devient le maître du pays. Il joue des deux blocs de la guerre froide, nationalise, réforme, unit un temps l’Égypte à la Syrie, s’enlise au Yémen et perd le Sinaï en 1967.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 15 janvier 1918, Alexandrie
- Mort : 28 septembre 1970, Le Caire
- Pays : Égypte
- Fonctions : Premier ministre (1954-1956), président de la République d’Égypte (1956-1958), président de la République arabe unie (1958-1970), de nouveau Premier ministre (1967-1970)
- Œuvre principale : la réforme agraire de 1952, la nationalisation du canal de Suez (1956), le haut barrage d’Assouan (1960-1970), les nationalisations de 1961
- À retenir : il finança son grand projet en confisquant une rente étrangère, gagna la crise qui suivit grâce aux États-Unis, puis laissa un État surendetté par ses guerres
La vie de Gamal Abdel Nasser : l’officier qui fit du canal une revanche
Gamal Abdel Nasser naît le 15 janvier 1918 à Alexandrie, dans une famille originaire de Haute-Égypte ; son père est fonctionnaire des postes. Lycéen, il manifeste contre l’occupation britannique. Il entre à l’Académie militaire en 1937, l’une des premières promotions ouvertes aux fils de la petite bourgeoisie. En 1948, assiégé avec son unité dans la poche de Faluja pendant la guerre contre Israël, il impute la défaite à la corruption du régime.
Il fonde avec d’autres jeunes officiers le mouvement des Officiers libres. Le 23 juillet 1952, ils prennent le pouvoir sans effusion de sang ; le roi Farouk abdique et s’exile. Le général Mohammed Naguib, plus âgé, sert de façade. La République est proclamée en juin 1953. Le 19 octobre 1954, un accord prévoit l’évacuation des troupes britanniques de la zone du canal. Après un attentat manqué des Frères musulmans contre Nasser à Alexandrie, le 26 octobre, la confrérie est réprimée et Naguib placé en résidence surveillée.
Nasser s’affirme à la conférence afro-asiatique de Bandung, en avril 1955, achète en septembre des armes soviétiques par l’intermédiaire de la Tchécoslovaquie et reconnaît la Chine populaire en mai 1956. Élu président par référendum le 23 juin 1956, il nationalise le canal un mois plus tard. Sorti renforcé de la crise de Suez, il unit en février 1958 l’Égypte et la Syrie dans une République arabe unie, que la Syrie quitte en septembre 1961.
Les années 1960 sont celles du socialisme arabe et de l’épuisement. L’intervention au Yémen, à partir de 1962, mobilise jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de soldats. En mai 1967, Nasser obtient le retrait des casques bleus du Sinaï et ferme le détroit de Tiran ; le 5 juin, l’aviation israélienne détruit au sol l’aviation égyptienne. En six jours, l’Égypte perd le Sinaï. Nasser annonce sa démission le 9 juin, puis la retire devant les manifestations. Il meurt d’une crise cardiaque le 28 septembre 1970, au lendemain d’un sommet arabe consacré au conflit jordano-palestinien. Des millions d’Égyptiens suivent ses funérailles.
Qu’a accompli Gamal Abdel Nasser, et que reste-t-il de son œuvre ?
Nasser a mis fin à soixante-dix ans de présence militaire britannique et rendu à l’Égypte le contrôle de son canal, qu’elle exploite toujours. Le haut barrage d’Assouan, achevé en 1970, régule la crue du Nil, irrigue de nouvelles terres et a longtemps fourni une grande part de l’électricité du pays, au prix de l’engloutissement de la Nubie et de la fin du limon fertile. La réforme agraire, l’école et l’université gratuites, l’emploi public garanti aux diplômés ont créé une classe moyenne d’État.
Il reste aussi un régime : une armée au cœur du pouvoir, une police politique, un parti unique et une presse contrôlée, dont ses successeurs ont hérité. Le nationalisme arabe qu’il incarnait ne s’est pas remis de la défaite de 1967.
Comment Gamal Abdel Nasser a-t-il financé son pouvoir ?
Le premier geste économique des Officiers libres est la réforme agraire du 9 septembre 1952 : la propriété est plafonnée à 200 feddans, soit environ 84 hectares, le surplus redistribué aux paysans, les anciens propriétaires recevant des obligations d’État à 3 % remboursables en trente ans. Elle brise la puissance politique des grands propriétaires, base de l’ancien régime, plus qu’elle n’enrichit l’État.
Le grand projet est le haut barrage d’Assouan. En décembre 1955, les États-Unis et le Royaume-Uni promettent respectivement 56 et 14 millions de dollars pour la première tranche, et la Banque mondiale un prêt de 200 millions, sous conditions. L’achat d’armes au bloc soviétique et la reconnaissance de la Chine populaire irritent Washington. Le 19 juillet 1956, le secrétaire d’État John Foster Dulles annonce que l’aide américaine n’est « pas réalisable » ; Londres et la Banque mondiale suivent.
Sept jours plus tard, le 26 juillet 1956, à Alexandrie, Nasser répond par un discours dans lequel le nom de Ferdinand de Lesseps, constructeur du canal, sert de signal aux équipes chargées de saisir les installations. La Compagnie universelle du canal maritime de Suez est nationalisée. C’est une société privée, à siège social à Paris, dont le gouvernement britannique détient depuis 1875 environ 44 % des actions, achetées à un khédive endetté. Sa concession devait de toute façon expirer en 1968. Nasser annonce que les péages financeront le barrage et que les actionnaires seront indemnisés au cours de Bourse de la veille. L’argent du canal, qui partait en dividendes vers l’Europe, restera en Égypte.
Le Royaume-Uni, la France et Israël s’entendent en secret à Sèvres, en octobre. Israël attaque le Sinaï le 29 octobre ; Paris et Londres lancent un ultimatum puis bombardent, et leurs parachutistes sautent sur Port-Saïd les 5 et 6 novembre. La victoire militaire se transforme en défaite financière. Le président Eisenhower, qui n’a pas été consulté, condamne l’opération. La livre sterling, monnaie de réserve d’une zone qui couvre une partie du Commonwealth, est attaquée ; la Banque d’Angleterre perd des réserves de change chaque jour ; le canal bloqué et les oléoducs coupés menacent l’approvisionnement en pétrole. Le Trésor américain, que dirige George Humphrey, refuse de soutenir une demande britannique auprès du FMI tant que Londres ne se plie pas aux résolutions des Nations unies. Le chancelier de l’Échiquier, Harold Macmillan, partisan de l’expédition quelques semaines plus tôt, plaide pour l’arrêt. Le cessez-le-feu est accepté le 6 novembre au soir. Une fois le retrait accepté, le FMI accorde au Royaume-Uni, en décembre, environ 1,3 milliard de dollars : un tirage immédiat de 561 millions et un crédit de confirmation de 739 millions, soit la totalité de sa quote-part. L’historienne Diane Kunz a montré que l’arme décisive de la crise fut monétaire.
Le canal, obstrué par les navires coulés, rouvre en avril 1957 sous gestion égyptienne. Par un accord du 13 juillet 1958, conclu avec les bons offices de la Banque mondiale, l’Égypte s’engage à indemniser les actionnaires ; le dernier versement intervient en 1962. La compagnie, qui garde ses avoirs hors d’Égypte, se reconvertit dès 1958 en Compagnie financière de Suez, ancêtre lointain du groupe Suez. Le barrage est finalement financé par l’Union soviétique, dont les crédits à long terme et à 2,5 % couvrent la plus grande partie des besoins en devises ; le chantier s’ouvre en janvier 1960.
Après Suez, l’État se saisit de l’économie. Les biens britanniques et français sont mis sous séquestre, comme une partie de ceux des Juifs d’Égypte, visés par des arrestations, des saisies et des expulsions ; la plupart quittent le pays dans les années qui suivent. En juillet 1961, les lois socialistes nationalisent les banques, les assurances et la grande industrie. Le financement repose désormais sur les péages du canal, les exportations de coton, les crédits soviétiques et, jusqu’en 1966, le blé américain livré à crédit. La guerre du Yémen, à partir de 1962, épuise ce budget ; l’Égypte accumule les dettes extérieures et les arriérés. Après la défaite de 1967, le canal, ligne de front, est fermé pour huit ans : la première ressource en devises disparaît. Au sommet arabe de Khartoum, à l’été 1967, l’Arabie saoudite, le Koweït et la Libye s’engagent à verser une aide annuelle à l’Égypte et à la Jordanie. Le champion de l’indépendance arabe finit pensionné par les monarchies pétrolières qu’il combattait.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Gamal Abdel Nasser ?
La propagande nassérienne s’appuyait sur la radio, en particulier sur La Voix des Arabes, écoutée dans tout le monde arabe. Le 5 juin 1967, elle annonçait des victoires pendant que l’aviation égyptienne était détruite au sol. Le lendemain, Nasser accusa les aviations américaine et britannique d’avoir participé à l’attaque ; l’accusation, concertée dans une conversation téléphonique avec le roi Hussein de Jordanie que les services israéliens interceptèrent et rendirent publique, était fausse.
La légende de Suez a aussi sa version occidentale. À Londres et à Paris, Nasser fut comparé à Hitler et à Mussolini, et l’expédition présentée comme une leçon tirée de Munich. Le Premier ministre britannique, Anthony Eden, y laissa sa carrière en janvier 1957. Côté égyptien, la crise devint une victoire militaire, ce qu’elle n’était pas : la victoire fut politique et financière, et elle fut obtenue à Washington.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Jean Lacouture, dans son Nasser de 1971, a dressé le portrait d’un réformateur sincère et d’un autocrate prisonnier de son personnage. Les historiens de l’Égypte, comme Joel Gordon (Nasser’s Blessed Movement, 1992) ou, en France, Anne-Claire de Gayffier-Bonneville, ont étudié la construction d’un régime militaire qui dura bien au-delà de son fondateur. Sur Suez, Keith Kyle (Suez, 1991) a reconstitué la collusion de Sèvres, longtemps niée par les gouvernements britannique et français, et Diane Kunz (The Economic Diplomacy of the Suez Crisis, 1991) le rôle de la pression américaine sur la livre.
Le bilan économique fait débat. Les partisans de Nasser soulignent la croissance du début des années 1960, la scolarisation et la réduction des inégalités rurales. Ses critiques relèvent une industrie d’État peu productive, une bureaucratie pléthorique, la fuite des capitaux et des élites, et un endettement extérieur nourri par les guerres. La plupart des historiens considèrent la guerre du Yémen comme l’erreur stratégique qui affaiblit l’armée avant 1967.
Que peut apprendre de Gamal Abdel Nasser celui qui décide ?
Nasser a remporté en 1956 un pari dont il ne contrôlait pas l’issue, et l’a pris pour une démonstration de force. La suite de son règne montre le prix de cette confusion.
- Le refus d’un prêteur révèle une position de négociation : privé du financement occidental, Nasser mit la main sur un actif qui générait les devises dont il avait besoin.
- Annoncer l’indemnisation au cours de Bourse transforma une expropriation en litige commercial, ce qui priva Londres et Paris d’une partie de leurs arguments juridiques.
- Dans une crise, la contrainte de financement l’emporte sur la supériorité militaire : le Royaume-Uni gagnait sur le terrain et perdait ses réserves de change.
- Un succès dû à un tiers n’est pas une preuve de force : l’excès de confiance né de Suez conduisit au Yémen puis au désastre de 1967.
- Une ressource unique est un risque unique : la fermeture du canal après 1967 priva l’Égypte de ses devises et la rendit dépendante de l’aide des monarchies du Golfe.
Quels livres lire sur Gamal Abdel Nasser ?
- Jean Lacouture, Nasser, Seuil, 1971 : la biographie classique en français, par un journaliste qui connaissait l’Égypte.
- Anne-Claire de Gayffier-Bonneville, Histoire de l’Égypte moderne. L’éveil d’une nation, XIXe-XXIe siècle, Flammarion, 2016 : la synthèse qui replace Nasser dans l’histoire longue.
- Hoda Nasser, Nasser, archives secrètes, Flammarion, 2020 : les documents publiés par sa fille, historienne.
- Maurice Vaïsse (dir.), La France et l’opération de Suez de 1956, ADDIM, 1997 : l’expédition vue des archives françaises.
- Diane B. Kunz, The Economic Diplomacy of the Suez Crisis, University of North Carolina Press, 1991 : la crise de la livre sterling, en anglais.
- Keith Kyle, Suez, Weidenfeld & Nicolson, 1991 : le récit de référence de la crise, en anglais.
Questions fréquentes sur Gamal Abdel Nasser
Pourquoi Nasser a-t-il nationalisé le canal de Suez ?
Pour financer le haut barrage d’Assouan après le retrait, le 19 juillet 1956, de l’aide promise par les États-Unis, le Royaume-Uni et la Banque mondiale, et pour affirmer la souveraineté égyptienne sur le canal. Il annonça la nationalisation le 26 juillet 1956 à Alexandrie.
Pourquoi la France et le Royaume-Uni ont-ils dû se retirer de Suez ?
Parce que les États-Unis et l’Union soviétique condamnèrent l’opération et que Washington refusa de soutenir la livre sterling, attaquée sur les marchés, tant que Londres ne se pliait pas aux résolutions des Nations unies. Londres accepta le cessez-le-feu le 6 novembre 1956, entraînant Paris.
Les actionnaires de la compagnie de Suez ont-ils été indemnisés ?
Oui. Un accord du 13 juillet 1958, négocié avec les bons offices de la Banque mondiale, organisa leur indemnisation, soldée en 1962. La compagnie conserva ses avoirs hors d’Égypte et devint la Compagnie financière de Suez.
Qui a financé le barrage d’Assouan ?
L’Union soviétique, par des crédits à long terme qui couvrirent l’essentiel des dépenses en devises, l’Égypte finançant le reste. Les travaux commencèrent en janvier 1960 et s’achevèrent en 1970, l’année de la mort de Nasser.
Pour aller plus loin
- Méhémet Ali, le pacha modernisateur, pour l’autre fondateur de l’Égypte moderne et la première économie du coton
- Napoléon III, l’empereur du canal, pour la France du Second Empire qui soutint le chantier de Lesseps
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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