Dévaluation : définition, histoire et effets d’une baisse de la monnaie
Un dimanche soir, un gouvernement annonce que sa monnaie vaut moins : de Roosevelt à Harold Wilson, comment fonctionne une dévaluation, ce qu’elle corrige et ce qu’elle coûte.

Qu’est-ce que la dévaluation ?
La dévaluation est la décision par laquelle un État ou sa banque centrale abaisse la valeur officielle de sa monnaie par rapport à un étalon, l’or, le dollar ou un panier de devises, dans un régime de change fixe. Elle se distingue de la dépréciation, qui est la baisse d’une monnaie sur un marché des changes flottant, sans décision officielle.
Son contraire est la réévaluation, la hausse décidée de la parité. Une dévaluation se mesure en pourcentage de la valeur perdue par la monnaie : quand le dollar passe de 20,67 à 35 dollars l’once d’or en 1934, il perd 41 % de sa valeur en or, même si le prix de l’or, lui, monte de 69 %. C’est un acte politique, presque toujours annoncé en dehors des heures de marché et presque toujours démenti jusqu’à la veille.
La dévaluation en résumé
La dévaluation abaisse la parité officielle d’une monnaie. Elle renchérit les importations, rend les exportations moins chères, réduit la valeur des créances libellées dans la monnaie dévaluée et alourdit les dettes en devises. Elle est le grand instrument d’ajustement des régimes de change fixes : la sortie de l’étalon-or dans les années 1930, avec Roosevelt en 1933-1934, puis le système de Bretton Woods, avec la livre en 1949 et 1967, le franc en 1958 et 1969, et le dollar en 1971-1973. Les économistes en discutent depuis les années 1930 l’efficacité et l’effet sur les voisins.
Comment la dévaluation est-elle née, et comment a-t-elle évolué ?
Tant que la monnaie était une pièce de métal, l’équivalent de la dévaluation était l’altération : le prince réduisait le poids ou le titre des pièces, ou relevait leur cours en monnaie de compte. La dévaluation au sens moderne suppose une monnaie définie par la loi, en or ou en devise, et une parité que l’État s’engage à défendre.
La France en offre un premier cas spectaculaire. Après la guerre de 1914, le franc a perdu l’essentiel de sa valeur. La loi du 25 juin 1928 le redéfinit à 65,5 milligrammes d’or au titre de 900, un peu plus du cinquième du franc germinal : c’est la reconnaissance légale d’une perte de près des quatre cinquièmes. Les années 1930 généralisent l’instrument. Le Royaume-Uni laisse flotter la livre en septembre 1931. Franklin D. Roosevelt suspend l’or en 1933, puis le Gold Reserve Act du 30 janvier 1934 fixe l’once à 35 dollars : le dollar perd 41 % de sa valeur en or et l’État encaisse la plus-value sur le métal qu’il venait de collecter. La Belgique dévalue en 1935, la France du Front populaire par la loi du 1er octobre 1936.
Il existe aussi la démarche inverse. En 1925, Winston Churchill ramène la livre à sa parité d’avant-guerre, et en 1927 Benito Mussolini impose la « quota 90 » qui ramène la lire de plus de 150 à environ 90 pour une livre sterling, au prix de baisses de salaires de 10 à 20 %. Deux réévaluations de prestige, deux échecs économiques.
Le système de Bretton Woods institutionnalise la dévaluation : un pays peut modifier sa parité en cas de déséquilibre fondamental. La livre passe de 4,03 à 2,80 dollars en septembre 1949. En décembre 1958, Charles de Gaulle retient le plan de Jacques Rueff et d’Antoine Pinay : le franc est dévalué de 17,5 % et redevient convertible pour les non-résidents ; le nouveau franc suit le 1er janvier 1960. En novembre 1968, après mai, le général refuse une dévaluation que tous attendent ; Georges Pompidou la fait le 8 août 1969, de 11,1 %. En mars 1961, l’Allemagne de Konrad Adenauer fait l’inverse et réévalue le mark de 5 %.
Après 1973, les grandes monnaies flottent et se déprécient plutôt qu’elles ne se dévaluent. Le mot survit dans les régimes ancrés : les réalignements du franc dans le Système monétaire européen, trois fois entre octobre 1981 et mars 1983 ; la dévaluation du franc CFA de moitié par rapport au franc français le 12 janvier 1994 ; la baisse surprise du yuan chinois d’environ 2 % le 11 août 2015, quand la banque centrale change son mode de fixation.
Quelles sont les idées clés de la dévaluation ?
Un prix relatif que l’on change d’un coup. Une dévaluation baisse en une nuit tous les prix intérieurs exprimés en devises. Elle produit l’effet d’une baisse générale des salaires et des prix, sans avoir à les négocier un par un. C’est pourquoi on l’oppose à la dévaluation dite interne, la baisse des salaires et des prix, la seule voie qui reste aux pays d’une union monétaire.
La condition de Marshall-Lerner. Une dévaluation n’améliore la balance commerciale que si les volumes échangés réagissent assez au prix : la somme des élasticités-prix des exportations et des importations doit dépasser un. La condition porte les noms d’Alfred Marshall (1923) et d’Abba Lerner (1944).
La courbe en J. Dans les premiers mois, les importations déjà commandées coûtent plus cher et les volumes n’ont pas encore réagi : le déficit se creuse avant de se réduire. Les gouvernements qui dévaluent doivent donc tenir pendant la phase où les chiffres semblent leur donner tort.
L’inflation importée. La hausse du prix des importations se diffuse dans les prix intérieurs. Une dévaluation sans rigueur budgétaire et salariale est vite effacée par l’inflation. C’est pourquoi le plan de 1958 associait dévaluation, économies et libération des échanges.
Un transfert de richesse. Les créanciers étrangers payés dans la monnaie dévaluée perdent, les débiteurs endettés en devises voient leur charge grimper. Aux États-Unis, la dévaluation de 1934 avait d’ailleurs été précédée, en juin 1933, de l’abrogation des clauses-or dans les contrats.
Comment s’est déroulée la dévaluation de la livre sterling de novembre 1967 ?
Le travailliste Harold Wilson arrive au pouvoir en octobre 1964 avec un déficit extérieur important et refuse aussitôt de dévaluer : son parti avait déjà dû le faire en 1949, et il ne veut pas qu’on l’assimile à la monnaie faible. Pendant trois ans, le gouvernement défend la parité de 2,80 dollars par des emprunts à l’étranger, des hausses d’impôts, une surtaxe sur les importations et un plan de rigueur en juillet 1966.
L’année 1967 ruine l’effort. La guerre des Six Jours ferme le canal de Suez en juin, une grève des dockers paralyse les ports à l’automne, et les chiffres du commerce extérieur se dégradent. Les marchés vendent la livre ; la Banque d’Angleterre dépense ses réserves pour la soutenir. Le samedi 18 novembre 1967 au soir, le gouvernement annonce que la livre passe de 2,80 à 2,40 dollars, une dévaluation de 14,3 %, et porte le taux d’escompte à 8 %. Le lendemain, Harold Wilson explique à la télévision que la livre que les Britanniques ont en poche ne vaut pas moins pour autant, une phrase restée dans les mémoires comme l’exemple d’une vérité technique qui sonne comme un mensonge. Le chancelier de l’Échiquier, James Callaghan, quitte le Trésor une dizaine de jours plus tard ; Roy Jenkins le remplace et mène deux ans d’austérité.
La dévaluation finit par fonctionner : la balance courante redevient excédentaire en 1969. Mais elle a des effets en chaîne. Elle déclenche une ruée sur l’or qui emporte, en mars 1968, le pool de l’or de Londres créé pour défendre le dollar. Elle accélère aussi le déclin de la livre comme monnaie de réserve.
Quelles sont les critiques de la dévaluation ?
Appauvrir le voisin. En 1937, l’économiste Joan Robinson parle de remèdes qui consistent à appauvrir le voisin : une dévaluation déplace le chômage vers les partenaires commerciaux plutôt qu’elle ne le supprime. En 1944, le rapport de Ragnar Nurkse pour la Société des Nations fait de la course aux dévaluations des années 1930 l’un des maux que l’ordre d’après-guerre doit empêcher. Les accords de Bretton Woods en sont la traduction.
La réhabilitation de 1985. Barry Eichengreen et Jeffrey Sachs montrent que les pays qui ont dévalué tôt dans les années 1930 ont aussi relâché leur politique monétaire et se sont redressés plus vite, et que l’effet sur leurs voisins aurait été positif si tous l’avaient fait. Le mal n’était pas la dévaluation, mais l’attachement des autres à l’or.
Une perte de crédibilité. Pour les tenants de l’orthodoxie, de Jacques Rueff à la Bundesbank, la dévaluation répétée entretient l’inflation et renchérit le crédit, parce que les prêteurs exigent une prime contre la dévaluation suivante. L’histoire comparée du franc et du mark entre 1950 et 1999 sert souvent d’illustration.
Le débat entre changes fixes et flexibles. Pour Milton Friedman (« The Case for Flexible Exchange Rates », 1953), la dévaluation est le symptôme d’un régime absurde : mieux vaut laisser le marché ajuster le change chaque jour que de provoquer des crises tous les dix ans.
Que reste-t-il aujourd’hui de la dévaluation ?
Les grandes monnaies flottent : le dollar, l’euro, le yen ou la livre ne sont plus dévalués, ils baissent. Le mot reste pourtant juste pour toutes les monnaies ancrées, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie, et pour la Chine, qui gère encore le cours du yuan. Il reste aussi dans le débat européen : la zone euro a supprimé la dévaluation entre ses membres, ce qui a imposé à la Grèce, au Portugal ou à l’Irlande, après 2010, la dévaluation interne par les salaires. Enfin, le soupçon de « guerre des monnaies » revient chaque fois qu’une grande banque centrale assouplit sa politique et fait baisser son change.
Qu’est-ce que la dévaluation change pour un investisseur ou un trader ?
Une dévaluation est l’exemple même du risque de saut : un prix tenu fixe pendant des mois bouge de 10 à 15 % en une nuit, sans cotation intermédiaire. Les modèles qui supposent des variations continues la sous-estiment. Le 16 septembre 1992, le Royaume-Uni quitte le mécanisme de change européen après avoir vainement relevé ses taux ; le Quantum Fund de George Soros, qui avait parié contre la livre, y gagne au moins un milliard de dollars. La sortie de la livre n’était pas à proprement parler une dévaluation, mais l’abandon d’une parité, ce qui revient au même pour qui détenait la monnaie.
Elle rappelle ensuite que les démentis officiels n’engagent que ceux qui les écoutent : presque toutes les dévaluations ont été niées jusqu’à la veille. Elle rappelle enfin que le carry trade, qui consiste à emprunter dans une monnaie à taux bas pour placer dans une monnaie à taux haut, revient souvent à vendre une assurance contre la dévaluation. Rien dans cette histoire ne constitue un conseil d’investissement ; elle donne seulement de la profondeur aux notions de risque de change, de risque de saut et de crédibilité monétaire.
Questions fréquentes sur la dévaluation
Quelle est la différence entre une dévaluation et une dépréciation ?
La dévaluation est une décision officielle qui abaisse la parité d’une monnaie dans un régime de change fixe. La dépréciation est la baisse d’une monnaie sur un marché flottant, sous l’effet de l’offre et de la demande. Le dollar a été dévalué en 1934 et en 1971-1973 ; il s’est seulement déprécié depuis.
Pourquoi un pays dévalue-t-il sa monnaie ?
Pour corriger un déficit extérieur durable, rendre ses exportations plus compétitives et cesser de perdre des réserves à défendre une parité intenable. C’est parfois un choix, comme en France en 1958, plus souvent une contrainte, comme au Royaume-Uni en 1967.
Quelle est la dernière dévaluation du franc ?
Hors réalignements du Système monétaire européen, la dernière grande dévaluation unilatérale du franc est celle d’août 1969, de 11,1 %, décidée par Georges Pompidou après le refus du général de Gaulle en novembre 1968. Le franc a ensuite été réajusté plusieurs fois dans le SME, en 1981, 1982, 1983 et 1986.
Un pays de la zone euro peut-il dévaluer ?
Non, puisqu’il n’a plus de monnaie propre. Il ne peut retrouver de la compétitivité que par une baisse relative de ses salaires et de ses prix, la dévaluation interne, ou en quittant l’union, ce qu’aucun membre n’a fait.
Pour aller plus loin
Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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